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Avant la mascotte de KFC, il y avait la vie épique du colonel Sanders

Alan Bellows et Ulyces, mis à jour le 23.04.2016 à 18 h 15

Derrière le symbole mondialement célèbre de la chaîne de restauration se cache un homme à la vie passionnante. Récit avec notre partenaire Ulyces.


Il faisait chaud et l’air était saturé de poussière, en ce 7 mai 1931, dans la petite ville de montagne de Corbin, dans le Kentucky. Au bord d’un chemin de terre, Matt Stewart, gérant d’une station-service, se tenait sur une échelle pour repeindre le mur en ciment qui bordait la voie ferrée. À mesure qu’il appliquait la nouvelle couche de peinture, le lettrage précédent disparaissait. Matt Stewart s’interrompit lorsqu’il entendit une voiture approcher à grande vitesse –du moins, ce qu’on considérait comme une grande vitesse en 1931.

Elle venait de la partie aride et escarpée du nord de la région, surnommée l’«antichambre de l’Enfer» par les habitants du coin en raison des produits qu’on y exportait principalement: de l’alcool de contrebande, des balles et des cadavres. On parlait également des environs comme du «trou du cul du monde».

Matt Stewart dut probablement plisser les yeux pour apercevoir la voiture qui approchait à travers la poussière, et éponger son front transpirant du revers de son poignet maculé de peinture. Il devait se douter que le conducteur serait armé et furieux et qu’il s’arrêterait à sa hauteur dans un dérapage, car il posa son pinceau et prit son pistolet. Arrivée à sa hauteur, la voiture s’arrêta bel et bien dans un dérapage. Toutefois, ce n’est pas un homme armé qui en sortit, mais trois.

«Alors, espèce d’enfoiré», cria le conducteur au peintre, «je vois que t’as recommencé». Le conducteur de l’automobile utilisait le mur pour faire de la publicité pour sa station-service, située dans le centre-ville, et ce n’était pas la première fois que Stewart, gérant d’une station-service concurrente, installait un bloqueur de publicité. Il sauta de l’échelle et plongea derrière le mur pour se mettre à l’abri tout en déchargeant son pistolet. L’un des deux acolytes du conducteur s’écroula. Le conducteur ramassa son pistolet et riposta.

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Malgré la rafale de balles tirées par ses deux ennemis, Stewart réussit à crier: «Arrête de tirer, Sanders! Tu m’as eu!» Le silence retomba sur la route poussiéreuse. Du sang ruisselait de l’épaule et de la hanche du peintre, mais il n’était que blessé, contrairement au directeur de Shell qui était étendu sur le sol, une balle logée dans la poitrine.

Ce face-à-face aurait pu n’être qu’une fusillade de plus parmi celles qui éclataient régulièrement aux environs de l’antichambre de l’Enfer. Mais c’était sans compter l’identité du conducteur. Le «Sanders» qui avait logé deux balles dans le corps de Matt Stewart n’était autre que Harland Sanders, l’homme qui deviendrait le célèbre Colonel Sanders. À cette époque, il était brun et rasé de près, mais son visage vieillissant apparaîtrait plus tard sur les panneaux publicitaires, les restaurants et les buckets de KFC dans le monde entier. Contrairement à la plupart des mascottes de chaînes alimentaires célèbres, le Colonel Sanders a vraiment existé, et sa vie fut bien plus mouvementée que ne le laisse imaginer la terne biographie qu’en a fait l’entreprise.

Bref passage par l'armée

Harland Sanders naquit le 9 septembre 1890 au sein de la communauté agricole d’Henryville, dans l’Indiana. Selon le dicton local, un homme ne devait pas se soucier d’acheter un costume avant le jour de son mariage, et il n’en aurait plus besoin jusqu’au jour où il mettrait le pied dans son cercueil. En 1895, alors que Harland était âgé de cinq ans, son père Wilbur ferma sa boucherie au beau milieu de la journée et rentra chez lui d’une démarche trébuchante, malade et fiévreux. Quelques jours après, Wilbur porta son costume pour la seconde fois.

Making-of

​«L'histoire vraie du vrai Colonel Sanders» a été traduit de l’anglais par Caroline Bourgeret, Arthur Popineau, Nathalie Delhove et Laura Orsal d'après l'article de Alan Bellows «Colonels of Truth», paru dans Damn Interesting. Découvrez sur Ulyces l'histoire du brigand britannique qui tenta de libérer Napoléon à Sainte-Hélène.

Harland fut élevé par sa mère, Margaret, une chrétienne autoritaire qui passait son temps à prévenir ses enfants des dangers de l’alcool, du tabac, des jeux et des sifflements le dimanche. À l’âge de sept ans, il était convenu que Harland ferait à manger pour ses jeunes frères et sœurs lorsque sa mère était au travail. À douze ans, la seule vue de l’alphabet le dégoûtait et, fuyant les cours d’anglais pour ceux de mathématiques, il finit par abandonner l’école et ne jamais y retourner. Sa mère se remaria et son nouveau mari exprimait son ressentiment envers l’existence des enfants par des paires de gifles données au moindre prétexte. Harland, 13 ans, rangea ses petites affaires dans une boîte, se glissa dans la cuisine, fila par la porte de derrière et quitta le domicile familial.

En 1906, alors que le jeune Harland Sanders avait trouvé du travail comme chauffeur de tram à New Albany, deux hommes engagèrent une conversation avec lui sur les troubles de l’époque à Cuba. Ils étaient recruteurs pour l’armée et ils parvinrent à convaincre Sanders que sa place était au sein de l’armée avant même d’arriver à leur destination. Il s’y enrôla rapidement et fut envoyé sur un bateau rempli d’hommes et de mules, direction Cuba.

Avant d’embarquer sur ce bateau, la plus grande parcelle d’eau que Sanders eût jamais vue était le «vieux trou d’eau» près de chez lui. Il passa la traversée au bastingage du navire, occupé tour à tour à admirer l’immensité de l’Atlantique et à vomir dedans. Quand le commandant de Sanders à Cuba se rendit compte que sa nouvelle recrue n’avait que 16 ans, il congédia le garçon et le remit sur un bateau en direction des États-Unis. Ainsi s’acheva la carrière militaire du futur Colonel.

Langage exécrable et obsession de la propreté

Au début des années 1900, l’archétype de l’aventurier au regard d’acier était incarné par l’ingénieur des chemins de fer, tout comme les pilotes de ligne et les astronautes le feraient quelques décennies plus tard. L’éducation de Harland Sanders s’étant arrêtée à la sixième, elle était insuffisante pour lui permettre de prétendre à un quelconque travail qualifié, mais il finit par œuvrer comme «gribouilleur de cendres» pour la Southern Railroad, raclant les cendres de charbon des machines à vapeur. Sanders prit soin d’étudier les chauffeurs de locomotive, observant leur manière d’enfourner le charbon dans le foyer, et apprenant comment étaler le fioul pour une efficacité maximale.

Si bien qu’à 18 ans, Sanders avait appris le travail sur le tas, et il était en mesure de remplacer les chauffeurs absents. Il se familiarisa rapidement avec le champ lexical des chauffeurs, cultivant un large vocabulaire d’insanités dans ses conversations de tous les jours. «Il m’est difficile d’appeler un sale FDP paresseux, incompétent et malhonnête par autre chose que le nom qu’il mérite», écrirait-il plus tard. Mis à part son langage exécrable, Sanders était obsédé par la propreté, et il adopta l’étrange manie de ne s’habiller qu’en salopette blanche, avec des gants de coton blancs. Il se vantait de rentrer souvent sans une tache chez lui, bien qu’ayant travaillé toute la journée au milieu du charbon.

Harland Sanders et sa corneille (The Driver/Damn Interesting).

C’est environ à cette époque que Sanders rencontra sa bien-aimée, Josephine King. Ils étaient tous les deux des clients réguliers du même cinéma. Après une brève et timide parade nuptiale, ils décidèrent de se marier. D’après Margaret Sanders, la future fille aînée du couple, sa mère ne voulait pas d’enfants. Malheureusement, Josephine était persuadée que sa seule volonté suffirait à empêcher la conception. Elle donna naissance à Margaret à peu de choses près 40 semaines après la nuit de noces.

Sanders travailla pour plusieurs compagnies de chemins de fer au fil des ans, mais sa carrière de chauffeur de locomotive prit fin lorsqu’il se battit à coups de poing avec un mécanicien sous un château d’eau. L’histoire ne retint pas les causes du désaccord, ni si Sanders tacha de sang son uniforme immaculé.

À 21 ans, Sanders suivit des cours de droit par correspondance, et il étudia dans le bureau d’un juge à Little Rock. Il finit par trouver du travail à la cour d’un juge de paix, dans l’espoir d’apporter un peu de cette justice aux pauvres gens de la région, qu’on maltraitait depuis trop longtemps. Il était particulièrement fier du jour où il parvint à négocier de meilleures compensations pour les victimes, noires pour la plupart, d’un accident de train, ainsi que de ses efforts pour mettre un terme aux tentatives des tribunaux de pousser les accusés à accepter un accord à l’amiable. Mais son séjour au tribunal prit fin lorsqu’il se bagarra avec un client dans une salle d’audience, probablement au sujet d’honoraires impayés.

Sanders travailla également plusieurs années en tant qu’entrepreneur indépendant, lançant des entreprises aux succès divers. Il perdit presque tout son argent en essayant de vendre un système d’éclairage intérieur à base de gaz acétylène –le réseau électrique moderne arriva dans les zones rurales plus tôt que prévu–, mais il fit fortune en mettant sur pied un ferry à Jeffersonville, toujours dans l’Indiana.

Combat avec un coiffeur

Sanders utilisa ses bénéfices pour fonder un club de jeunes hommes d’affaires en ville. Par un beau samedi après-midi, le club décida que toutes les entreprises de la ville seraient fermées pour un pique-nique dans le parc. Ils avaient mis en place des pancartes la veille, annonçant l’événement.

Dans une échoppe de barbier, un client profitait de son rasage quand une silhouette maussade en forme de Sanders obscurcit la porte d’entrée. «Les magasins, l’épicerie… Tout le monde est fermé, sauf vous», dit-il au barbier. «Pourquoi ne fermez-vous pas?» Apparemment, les autres barbiers de la ville craignaient de perdre leur clientèle au profit du seul réfractaire, et menaçaient de déserter.

«Lorsque je serai prêt à fermer mon commerce, je mettrai mon écriteau sur la porte», répondit le barbier. «Je ne vais pas vous laisser me forcer à fermer.»

Le client plein de mousse répondit depuis son siège: «Tout ce que vous faites, vous et vos amis, c’est de prendre l’argent de la ville et de le garder pour vous.»

«Sortez donc et prouvez-moi ça», répliqua Sanders. Le client sauta hors de sa chaise et s’apprêta à combattre Sanders au-dehors. Quelques instants plus tard, Sanders fit valser la mousse du visage de l’homme à moitié rasé. Malheureusement, le chapeau de paille tout neuf de Sanders –il l’avait acheté spécialement pour le pique-nique– fut piétiné durant l’altercation. Néanmoins, le pique-nique fut considéré comme le plus fabuleux de l’histoire de Jeffersonville, et les participants organisèrent même une collecte pour remplacer le chapeau ratatiné.

Alan Bellows
Alan Bellows (1 article)
Web designer basé à Salt Lake City, dans l'Utah, et fondateur du site Damn Interesting
Ulyces
Ulyces (13 articles)
Magazine consacré au journalisme narratif, qui publie des enquêtes, des grands reportages et des interviews
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