France

Au fait, comment s'y prend-on pour changer la société?

Temps de lecture : 4 min

De la campagne Sanders à Nuit Debout, cette question est plus actuelle que jamais, mais il est toujours aussi compliqué d'y répondre.

The People Speak! Article12 wwtb-118 via Flickr CC License by.
The People Speak! Article12 wwtb-118 via Flickr CC License by.

Rêver d'un autre monde est pratiquement à la portée de chacun d'entre nous. Bâtir une société différente est une autre paire de manches. Les libéraux pensent même que c'est là une entreprise impossible ou bien dangereuse: la société, selon eux, évolue naturellement par la libre action des individus et toute espèce de socialisme serait l'enfant monstrueux d'un coupable constructivisme.

La problématique d'un changement social collectif et conscient n'en reste pas moins prégnante en ce début du XXIe siècle. Les assemblées de «Nuit Debout» réactivent l'imaginaire d'une société radicalement différente de celle qui existe aujourd'hui. Les échéances électorales parviennent encore parfois à titiller l'espoir d'un véritable changement, comme on le voit aujourd'hui aux Etats-Unis avec le phénomène Sanders.

Oui, mais voilà. Cette quête d'une autre société est pavée d'échecs multiples. Le communisme s'est abîmé dans la totalitarisme. Le socialisme démocratique s'est dissous dans le néo-libéralisme. En France, le PS promettait, en 1972 de «changer la vie». C'est plutôt la vie de palais qui l'a changé, au point de lui faire perdre toutes ses couleurs. A l'expérience, deux voies du changement social semblent conduire à une impasse.

On ne change pas la société dans les urnes

Un première leçon de l'histoire est que le bulletin de vote est un outil insuffisant pour profondément changer la société. Le mythe de la «rupture» démocratique s'est effondré, en France, au cours des dernières décennies.

L'épuisement de notre démocratie dite représentative est patent. Partis confisqués par de coriaces professionnels, clivages de plus en plus factices, dilution des échelons de responsabilité: innombrables sont les manifestations de cette dégénérescence.

Dans ce contexte de désillusions engendré par une succession d'alternances politiques au sommet de l'Etat, bien peu de nos concitoyens croient encore que le pouvoir est au bout de l'isoloir. Il faut le majestueux culot de Jean-François Copé pour oser promettre «le changement» en deux jours: pas moins de quinze textes législatifs adoptés par ordonnances, le même jour, par la nouvelle Assemblée nationale!

«On ne change pas la société par décret», avertissait pourtant le sociologue Michel Crozier dés 1979. La complexité des sociétés modernes, avec leurs multiples interactions, interdit au pouvoir politique de prétendre agir pour le bien commun en pressant sur des boutons.

Pour autant, on ne saurait faire une croix sur la sanction électorale. «Je crois que mai 68 a fait une erreur en disant élection = piège à con», estime aujourd'hui Daniel Cohn-Bendit. Les tentatives de réinsuffler un peu de vitalité citoyenne dans le jeu politique sont, à ce point de vue, les bienvenues, qu'il s'agisse de la moribonde «primaire de gauche» ou de la balbutiante «primaire des Français». Mais cela ne suffit évidemment pas.

On ne change pas la société dans la rue

D'où l'espoir de faire se lever la société elle-même. Jean-Luc Mélenchon prophétise l'avènement de «l'ère du peuple». «Enchanté par ce qui se passe» du côté de la place de la République, l'ancien et futur candidat à l'élection présidentielle voit se lever les orages désirés: «Notre pays est en train de s'ébrouer, de reprendre sa respiration.»

Peut-être. Mais si le mouvement «Nuit Debout» s'élargit géographiquement, il peine toujours à se diversifier socialement et à devenir le lieu de convergences des diverses contestations et mobilisations qui traversent l'Hexagone. Le régime d'assemblée générale n'est d'ailleurs égalitaire qu'en apparence. Par un élitisme de fait, les astreintes qui lui sont propres sélectionnent inévitablement son public.

Les limites de la «démocratie directe» sont vite atteintes. Quant au mythe révolutionnaire qui berce parfois les discours, il est lui aussi mal en point. On ne voit guère quelles forces seraient capable de renverser le puissant système d'exploitation et d'aliénation en place. En encore moins quel projet de société guiderait nos révolutionnaires.

L'appel à la «grève générale», souhaitée par l'économiste Frédéric Lordon place de la République, est tout aussi irréaliste dans le rapport de forces actuel. «Il faut bloquer pour que tout se débloque», a-t-il expliqué sans trop entrer dans les détails d'une aussi ambitieuse entreprise...

Mouvement d'en haut, mouvement d'en bas

Au milieu des années soixante-dix, l'aile gauche autogestionnaire du PS préconisait de changer la société grâce à l'heureuse dialectique du «mouvement d'en haut» et du «mouvement d'en bas». Ce jargon signifiait simplement que les choses ne bougeraient vraiment que si le contrôle de l'Etat s'accompagnait d'une mobilisation populaire.

Ces mots ont sans doute vieilli mais j'ai la faiblesse de continuer à penser que seule la combinaison d'une mise en mouvement de la société et d'une action politique dans les institutions est de nature à transformer le réel.

Or, la société française bouge déjà. Tout un éventail d'innovations sociales et écologiques germent ici et là. Le succès du film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent (près d'un million d'entrées) témoigne d'une puissante aspiration à un changement des modes de vie. Le bon accueil du film Merci patron de François Ruffin (déjà plus de 300.000 entrées) fait écho à une colère sociale de plus en plus répandue.

Ces bouillonnements ne trouvent, pour l'heure, pas de traduction ou de pendant politique. Mélenchon s'y emploie, à sa manière, mais avec le risque d'un face à face un peu inquiétant entre le peuple en mouvement et lui-même. Aucun raccourci ne semble ici pouvoir être emprunté. Il faudra vraisemblablement du temps pour que la vitalité émergente de la société sécrète de nouveaux militants et responsables politiques.

«Descendez dans la rue, et obligez-moi à le faire!»

En Espagne, cette alchimie a toutefois pu se réaliser assez vite. Podemos n'est pas le simple prolongement du mouvement des Indignés. C'est aussi le résultat d'une réflexion politique propre qui a pu, grâce aux mobilisations de terrain, rencontrer l'émergence d'une nouvelle génération militante.

On ignore encore de quoi ce nouveau parti –que d'aucuns ici accusent de trahison alors qu'il n'a encore jamais gouverné– serait capable au pouvoir. A coup sûr aurait-il besoin, à son tour, d'être poussé, voir bousculé, par les demandes sociales.

Et de prendre exemple sur le président américain Franklin Delano Roosevelt qui, en plein «New Deal», répondait aux syndicalistes qui le pressaient d'accéder à leurs revendications: «Descendez dans la rue, et obligez-moi à le faire!»

Eric Dupin Journaliste

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