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Il faut arrêter avec la «musique noire»

Cord Jefferson, mis à jour le 19.10.2009 à 11 h 12

Pourquoi devrait-on parler en termes ethniques d'une musique universelle?

Le chanteur James Brown, Reuters

Le chanteur James Brown, Reuters

L'autre jour, en consultant mon courrier électronique, j'ai trouvé un message d'un ami qui faisait une tournée européenne avec son groupe de rock.  L'objet du mail était simple et sarcastique: «Génial, l'Allemagne.» Alors, j'ai cliqué dessus, et j'ai trouvé une seule photo. En faisant du shopping dans un magasin de disques à Berlin, mon copain est tombé sur un rayon à l'intitulé atavique, choquant et plein d'humour noir, qui se trouvait entre «Black Metal» et «Classique»: une étagère de CD avec une étiquette - en anglais - mentionnant «Black Music.»

Sous cette rubrique bizarre - pourquoi employer un mot exprimant une appartenance ethnique pour qualifier un objet inanimé ? - étaient classés des disques d'artistes tels qu'Erykah Badu, Mos Def et James Brown. Et puis j'ai remarqué qu'entre les albums de Black Milk et Akon se trouvaient des disques des All Saints et des Black Eyed Peas, des groupes composés, au moins en partie, par des musiciens blancs, latinos et asiatiques. On y trouvait aussi les œuvres complètes des Beastie Boys, dont Check Your Head, sorti en 1992 et dont le neuvième morceau, «Time for Livin',» est tout simplement punk.

Génial, l'Allemagne

Au fond, la photo pose la question des politiques raciales et des leçons de l'histoire, mais la plus importante question est celle-ci: si trois juifs blancs qui font de la musique speed punk figurent sous la rubrique «musique noire», la rubrique est-elle bien qualifiée?

D'un point de vue historique, je suis d'accord avec Greg Tate: il est tout à fait correct d'appeler certains types de musique de la «musique noire.»  Il y a plusieurs genres de musique importants, dont le jazz, le hip-hop, le blues et même le rock and roll, dont les origines se trouvent dans l'imagination, le travail et le talent de personnes de couleur, de tous les pays. Personne ne nie que le rythme constant qu'on trouve dans presque tous les morceaux de la musique pop aujourd'hui est à l'origine l'idée d'un noir. Reste cette question: puisqu'on parle d'une musique contemporaine, pourquoi devrait-on en parler en termes historiques?

Le basket-ball fut l'invention d'un enseignant en éducation physique blanc à destination de ses étudiants blancs. Mais personne ne qualifierait le basket de «sport blanc». Employer de tels mots pour quelque chose qui s'est tellement transformé au fil des années serait ridicule. De même, Spike Lee a dit que son style de mise en scène était influencé par l'œuvre de l'italo-américain Martin Scorsese et par celle d'Akira Kurosawa, le réalisateur japonais des Sept samouraïs, mais qui dirait que Do the Right Thing est un film japonais? Personne. Mais les critiques, les fans et les historiens de la musique trouvent tout à fait normal d'appeler la musique d'Aesop Rock, d'Eminem ou des Mountain Brothers, un groupe de hip-hop reconnu de Philadelphie dont les membres sont tous américains d'origine asiatique, de la «musique noire».

Mouvement constant

Le cinéma, la sculpture, le sport, la littérature, la musique ne sont pas statiques. Ils évoluent en permanence, et l'ignorer en employant des phrases démodées comme la «musique noire», c'est donner une gifle à un des aspects fondamentaux de l'art: son mouvement constant, sa tendance à se libérer des catégories archaïques.

Et que dit-on des musiciens noirs qui jouent de la «musique blanche»?  Prenons, à titre d'exemple, George Walker, né en 1922 d'immigrés antillais, qui joue de la musique classique depuis l'âge de 5 ans. Puis il y a le groupe Bad Brains, basé à Washington DC, et composé exclusivement de noirs. Bad Brains fut un pionnier du hard core - un genre qui est aussi très populaire auprès des néo-Nazis. Aujourd'hui, le groupe «Télévision on the radio» est le chantre de la musique «indie» (1), avec quatre membres sur cinq noirs, et qui remplit de grandes salles d'un public branché majoritairement blanc. Et n'oublions pas le pionnier de la musique country/western Charley Pride. Ou la percée de Darius Rucker dans le hit-parade country un peu plus tôt cette année.  Ou le bluegrass de Carolina Chocolate Drops. Elle est de quelle couleur, la musique qu'ils jouent?  Oserait-on dire à M. Walker, qui a gagné un Prix Pulitzer, qu'on apprécie beaucoup sa contribution à l'histoire du piano classique, mais que la musique classique sera toujours blanche?

Ce n'est pas que je ne comprends pas pourquoi les gens comme M. Tate - et les magasins de musique allemands - utilisent le terme de « musique noire.»  Au long de l'histoire, les noirs ont été privés de leurs droits, brutalisés et marginalisés; ils ont très souvent vu leurs réalisations et leurs contributions culturelles minimisées ou entièrement récupérées par d'autres.  Donc, c'est devenu une question de droit civique - et non pas seulement la question d'être fidèle à la réalité - de rappeler à la population que les noirs ont contribué à l'histoire de la tapisserie d'art à travers les âges.

Mais en appelant «noir» un art créé par des hommes et des femmes de toutes les races, les partisans de la «musique noire» infligent aux artistes noirs le discours contre lequel ils se sont rebellés depuis des années: cette idée que, à cause de leur héritage ethnique, leur contribution n'a pas la même importance - si elle a de l'importance.

Cord Jefferson

Traduit par Holly Pouquet

(1) une erreur de traduction rectifiée grâce à un internaute, que nous remercions au passage...

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