Science & santéMonde

L’épidémie de viols provoquée par Ebola dont personne ne parle

Seema Yasmin, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 03.05.2016 à 9 h 37

En Afrique de l’Ouest, l'épidémie de fièvre hémorragique aura été accompagnée par une explosion du nombre de grossesses adolescentes.

Affiche d’une campagne de sensibilisation sur le viol à Monrovia le 30 novembre 2009 | GLENNA GORDON/AFP

Affiche d’une campagne de sensibilisation sur le viol à Monrovia le 30 novembre 2009 | GLENNA GORDON/AFP

Monrovia (Liberia)

En septembre 2014, quand l’épidémie d’Ebola atteignait son pic au Liberia, Tina Williams avait 14 ans, de la fièvre et était enceinte. Elle avait été violée et son petit-ami l’avait abandonnée. Tremblante, elle était allongée dans un lit et priait pour souffrir de paludisme, pas d’Ebola.

Plus tard, les tests reviendront négatifs pour Williams et la petite fille qu’elle venait de mettre au monde. Ce qui ne l’empêchait pas d’être une survivante d’Ebola, une survivante d’un autre genre. En Afrique de l’Ouest, la propagation du virus et ses quasi 30.000 personnes infectées se sera accompagnée d’une autre épidémie: des poussées de viols, d’agressions sexuelles et de violences envers des femmes et des jeunes filles.

Si les professionnels de la santé publique ont comptabilisé le nombre de malades d’Ebola, les adolescentes comme Williams, victimes de violences sexuelles, ont été ignorées des registres. Il aura fallu attendre que l’année 2016 soit bien entamée pour apprendre qu’en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone, les grossesses adolescentes ont vu leur nombre décupler pendant l’épidémie d’Ebola, à cause d’une multiplication des viols générée par la propagation du virus.

Dans certaines régions de Sierra Leone, les grossesses adolescentes ont augmenté de 65% durant l’épidémie d’Ebola, selon une étude publiée par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Reste que les données sont très difficiles à obtenir, notamment parce que les victimes sont rares à déclarer leur agression. Une autre étude, menée conjointement par l’Unicef et les ONG Plan International, Save the Children et World Vision, estime que le nombre de grossesses adolescentes a quasiment doublé dans les régions touchées par Ebola.

Danger du confinement

Une recrudescence qui n’a rien d’une coïncidence. Les épidémies infectieuses augmentent souvent la vulnérabilité des femmes et des jeunes filles face aux violences, qu’elles soient ou non sexuelles –la faute à l’agitation et à l’instabilité civile que les épidémies laissent dans leur sillage. «Cela ne devrait surprendre personne si on envisageait les épidémies comme n’importe quelle autre catastrophe, explique Monica Onyango, chercheuse en santé mondiale à l’Université de Boston. Les épidémies sont identiques à des situations de conflit. Vous avez une lacune de gouvernance, vous avez du chaos et de l’instabilité. Autant de facteurs qui fragilisent les femmes face à la violence sexo-spécifique.»

Pour autant, la corrélation entre épidémies et violences envers les femmes n’est pas bien documentée. «Nous savons qu’en temps de guerre les jeunes filles et les femmes sont souvent victimes de violences sexuelles. Le phénomène a été documenté durant la guerre civile au Sierra Leone, au Liberia, après le génocide au Rwanda, lors de la guerre en ex-Yougoslavie, précise Onyango. Il nous faut mieux documenter les viols et les agressions sexuelles qui surviennent pendant ou après une épidémie, car ils existent. Les femmes sont extrêmement vulnérables.»

Les épidémies infectieuses augmentent souvent la vulnérabilité des femmes et des jeunes filles face aux violences, qu’elles soient ou non sexuelles

L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest est un cas d’étude. Les quarantaines, les couvre-feux, les fermetures d’écoles –autant de mesures sanitaires destinées à endiguer la propagation de la maladie– ont aussi augmenté le risque, pour les femmes et les jeunes filles, d’être victimes de violences et de viols, affirme Marie Harding, qui travaille au centre médical Star of the Sea installé dans West Point, l’un des plus grands bidonvilles du Liberia et lieu d’une désastreuse quarantaine de vingt-et-un jours durant l’épidémie.

Au plus fort de l’épidémie, les matchs de football ont été annulés et les bars fermés. Les hommes qui, d’habitude, menaient leur vie sociale en extérieur allaient être assignés à résidence, avec femmes et enfants. D’où des poussées de violence et de viols dans les foyers mis en quarantaine. Selon une étude menée au Sierra Leone par l’ONG Save the Children auprès de 617 jeunes filles rapportant des agressions violentes et des viols, la plupart des victimes l’ont été en quarantaine.

À West Point, Marie Harding a été témoin d’une tendance similaire. «Il y avait tant de stress, tant de tension. Les gens ne savaient pas quoi faire, où trouver à manger, dit-elle. Quand une fille n’est pas à l’école, quand elle est à la maison toute la journée et quand tout le monde est à la maison toute la journée, elle est en danger.»

Un danger que le confinement sanitaire n’est pas seul à augmenter. Dans une étude menée par l’ONG Plan International au Liberia, des mères déclarent avoir eu peur pour les filles qui ne pouvaient pas aller à l’école et qui devaient subvenir aux besoins de leur famille. Avec la faim, certaines ont échangé du sexe contre de la nourriture. Un phénomène d’autant plus saillant chez les orphelines d’Ebola, qui allaient devoir survivre par leurs propres moyens. Dans l’étude de Save the Children, 10% des enfants interrogés –dont beaucoup ont perdu au moins un parent à cause du virus– déclarent que les filles qui avaient perdu leurs proches à cause d’Ebola ont été obligées de se prostituer pour se nourrir et se loger.

Ce que confirme Marie Harding, zigzagant entre les bancs de la salle d’attente du centre médical. C’est ce qu’elle a vu à West Point. «Ce sont des enfants, mais elles doivent assurer leur subsistance, dit-elle en désignant des jeunes femmes qui attendent leur tour. Ebola a tué leur maman et leur papa, et elles doivent faire ce qu’il faut pour joindre les deux bouts.»

Quelques jours auparavant, Harding s’était occupée d’une jeune fille de 18 ans, que la malaria allait emporter. Elle avait perdu ses deux parents à cause d’Ebola et vivait avec un homme de 65 ans. «C’était son petit-ami, soupire Harding. Les jeunes filles ne vont avec des vieux que parce qu’elles n’arrivent pas à se trouver à manger. Elles sont avec eux pour la sécurité et pour l’argent.»

Et celles qui n’ont pas perdu leurs proches ont quand même à souffrir des répercussions économiques d’Ebola. Le commerce s’est arrêté, les marchés ont été fermés et beaucoup ont plongé encore plus bas dans les entrailles de la misère. Même avant l’épidémie d’Ebola, qui allait pousser le gouvernement libérien à fermer les écoles, beaucoup de familles préféraient voir leurs filles travailler qu’étudier. Et à l’extérieur de la salle de classe et de sa sécurité relative, les risques de violence sexuelles sont d’autant plus élevés. 

Épidémie de grossesses adolescentes

Aujourd’hui, tandis que la menace d’Ebola s’atténue et que les humanitaires plient bagages, les victimes de cette seconde épidémie sont laissées à elles-mêmes. «Avant, c’était affreux, mais depuis Ebola, c’est encore pire, commente Marie Harding. Parfois, ce sont des filles de 13 ans qui arrivent et qui sont enceintes. Ebola a rendu les choses vraiment très très difficiles pour les filles.»

L’Afrique de l’Ouest devra gérer pendant des années les effets à long terme de cette épidémie de grossesses adolescentes, si ce n’est pendant des générations. Par exemple, le Liberia interdit aux adolescentes enceintes d’aller à l’école la journée, une mesure qui creuse encore plus les inégalités scolaires et oblige les femmes à travailler pour de très maigres salaires. Au Sierra Leone, les adolescentes enceintes n’ont tout simplement pas le droit d’aller à l’école, de jour comme de nuit.

Quand une fille n’est pas à l’école, quand elle est à la maison toute la journée et quand tout le monde est à la maison toute la journée, elle est en danger

Marie Harding, du centre médical Star of the Sea installé dans West Point, au Liberia

Au Liberia, l’un des rares établissements à accepter les élèves enceintes s’appelle More Than Me. Niché dans une rue commerçante, entre les marchandes de tongs et de lunettes de soleil, le bâtiment vert et blanc est aujourd’hui vide de ses 150 étudiantes. Ce sont les vacances de Noël et on ne croise que des professeurs et des membres de l’administration dans les couloirs.

«Nous sommes la seule école qui s’occupe des filles de West Point», déclare Iris Martor, responsable des programmes scolaires. Mais même ici, où le personnel s’efforce de former des filles autrement exclues du système éducatif, certaines adolescentes ont été renvoyées chez elles quand leur grossesse est devenue trop visible. «On ne veut pas être fermés pour infraction à la législation nationale», précise Martor.

Des effets à long terme qui ne se limitent pas aux carences éducatives. Les mères adolescentes ont plus de risque de souffrir de complications sanitaires –un accouchement trop long, des fistules obstétricales ou la mort en couches. De même, la mortalité infantile des enfants nés de mères adolescentes est plus élevée. Autant de problèmes ignorés par les acteurs internationaux intervenus lors de la crise Ebola, quasiment aveugles aux potentiels effets secondaires de l’épidémie.  

Au Sierra Leone, le personnel des Rainbo Centres –des établissements médicaux dédiés aux victimes de viols– aura alerté la PNUD sur la recrudescence des viols et des violences sexuelles pendant l’épidémie. Il souligne aussi que les victimes n’ont pas été correctement prises en charge et que les services qui pouvaient exister ont été entravés par l’épidémie et les mesures déployées pour y faire face. 

Un phénomène qui s’explique notamment par la formation des équipes chargées de la lutte contre les épidémies: elles arrivent, œuvrent à stopper la propagation de la maladie et repartent le plus vite possible. «Nous n’avions tout simplement pas les moyens de voir au-delà de l’épidémie, confirme Kaci Hickox, infirmière de Médecins Sans Frontières (MSF), présente en 2014 au Sierra Leone. Nous n’étions absolument pas formés pour nous occuper des viols et de la violence sexuelle, l’ampleur de l’épidémie était trop importante. Tous les humanitaires ont été plus que débordés.»

Selon Onyango, qui est aussi spécialiste des urgences humanitaires, la faute ne repose pas uniquement sur MSF et consorts. «C’est très compliqué ce qu’ils ont à faire, dit-elle. Ils doivent se focaliser sur un seul problème en même temps. Il y a aussi le souci des donateurs, qui envoient leur chèque quand il y a urgence et passent à une autre crise quand l’urgence se termine.»

Une perspective qui oublie d’investir dans deux besoins vitaux pour les pays en proie à des épidémies: les services sanitaires locaux et les infrastructures. Sans cela, ces pays ont d’autant plus de risques d’être touchés par une nouvelle épidémie –accompagnée des poussées de violences sexuelles touchant la population féminine.

À l’heure actuelle, ce sont des gens comme Marie Harding qui doivent gérer seuls l’impact invisible d’Ebola. Debout au milieu de la salle d’attente du centre médical Star of the Sea, elle appelle Williams. Son bébé dans les bras, la jeune fille se lève et passe devant une demie douzaine d’adolescentes, pour beaucoup victimes d’agressions sexuelles durant l’épidémie. 

«Beaucoup sont venus ici pour aider pendant Ebola, dit Harding. Aujourd’hui, ils disent qu’Ebola est parti, alors ils partent. Mais ces filles qui ont souffert, qui ont eu des bébés? Qui va les aider?»

Seema Yasmin
Seema Yasmin (1 article)
Prof. de santé publique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte