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Dans «TPMP», Joey Starr est comme un rappeur en cage

Claude Askolovitch, mis à jour le 20.04.2016 à 11 h 43

Ça se passe à la télé. Et chacun est dans le rôle qui lui a été assigné.

Joey Starr dans sa loge de «La Nouvelle Star» juste avant le bisou de Gilles Verdez et la gifle en retour

Joey Starr dans sa loge de «La Nouvelle Star» juste avant le bisou de Gilles Verdez et la gifle en retour

Quand Joey Starr chasse comme on chasserait une mouche un importun coiffé d’une perruque blonde qui tente de lui faire un bisou, la gifle fait saigner le populaire Gilles Verdez, ça fait du bruit sur les réseaux sociaux et un moment de télévision, dans la mise en abyme de ce qu’on oubliera demain. C’était en direct sur «TPMP», l’émission musclée de D8, qui donnait en live un coup de main à «La Nouvelle Star», l’émission plus faiblichonne en audience qui lui succédait sur la grille et qu’il fallait booster avec un peu de complicité travestie? Ça a capoté dans une goutte de sang et beaucoup de bruit ensuite, cela s’inscrit dans le feuilleron Cyril Hanouna qu’on commence à connaître, ça a d’autant mieux marché, sans doute, et comme on ignore tout des stratégies d’audience d’une grande télé ludique, ce n’est pas le sujet.

 

Le sujet, ce sont les gentillesses outragées qui fleurissent sur la toile, après la gifle. C’est le «ça se fait pas» qui jaillit dans le public de «TPMP», un public populaire, un public des quartiers populaires, un public du peuple qui trouve que ça ne se fait pas de gifler à la télé et qui envoie des bisous et un hashtag #soutienverdez à Gilles Verdez, revenu du front. Cette gentillesse-là, de ceux qui marchent à tout, et qui enterre un monde de refus…

Joey Starr est le lion qui ne sait pas qu’il est au zoo, le cirque bat autour de lui, il secoue sa vieille queue, il grogne, il lève la main, elle s’abat

Être du peuple, c’était le sujet de Joey Starr, ou son évidence. Il fut, il reste, il sera, ce qui jaillissait des banlieues et en jaillira encore, l’éternité des poètes voyous, François Villon de notre temps, qu’est-ce qu’on attend pour mettre le feu. Il venait d’un père brutal, il serait battu puis brutal lui-même, sniffeur et torturé et dérapant plus souvent qu’à son tour, explosant parfois ses femmes ou un petit singe, ou lui-même, fouaillant son âme et des corps, mais arrachant des gouttes de génie à la réalité explosée; il disait quelque chose, que tout ceci était sérieux, ce qu’on vivait en marge du bon monde. Il voulait aussi, avec Besancenot et d’autres, parler des mémoires des peuples, et penser de la politique, et même pantelant, même brutal, même indigne parfois, ne pas se résigner à ne rien comprendre, ne pas entamer sa dignité de révolté. Tout ça pour gifler le copain Verdez, qui, sous une perruque blonde, dans une loge de télé, lui faisait un bisou devant une caméra baladeuse, parce que ce n’est pas grave, on fait de la télé. Devenir cela, puis on passera, et la proie des hashtags, dans le monde du viral et des fans de Baba Hanouna…

Le peuple n’est plus dans Joey, puisqu’il tweete pour Verdez, et prend tout ça au sérieux. Le peuple est gentil. Le rap est un bientôt quinquagénaire irascible? Le peuple préfère la distraction à la calbote sur l’arcade. C’est un progrès. Est-ce un progrès? Le peuple est délavé. Si le pain est industriel, il reste les jeux. La dérision apaise, qui contourne la violence, qui dissipe les enjeux. La prochaine fois, Finkielkraut fera un bisou aux nuitdeboutistes, ça les déconcertera. Ou ce seront eux qui lui feront des chatouilles. Et on ne sera rien tous ensemble qu’une gigantesque amusade. C’est mieux que la came, ou c’en est une autre.

Drôle de personnage

On a toujours conjuré les crises avec du spectacle, Broadway et Hollywood étaient les consolations de 1929… On est un peu plus loin quand la gaudriole subvertit le drame, submerge les enjeux, les ingère, happe et norme. Chacun s’en arrange, il n’y a pas de mal à ça. Gilles Verdez est un homme intelligent et sérieux, et pratique même sa clownerie avec sérieux, dans le rôle exact qu’il doit tenir dans une émission bien castée. C’est un métier. Ce qui est intéressant chez lui, c’est la cohabitation. Il est journaliste, il codirigea Le Parisien, ce n’est pas une mince affaire, il a écrit une biographie de Manuel Valls et en même temps –en même temps!– il est devenu un drôle de personnage, un rôle, qui se grime et grime son verbe, qui extériorise un talent de dérision constante, dans le moment, qui passera du sérieux à la perruque, et ne pense pas déchoir quand il joue –affaire d’alchimie, on peut ne pas aimer. Disons qu’il sait ce qu’il fait.

Joey Starr, lui, a une autre idée de lui-même. Le rappeur rappe mais est un homme mûr et douloureux, mécontent, et être mécontent le porte, et il s’illusionnait, hier, sur ce qu’il faisait. Pas la gifle, avant. Sortir de la rue. Être du cinéma, mais pas n’importe comment sans doute, avec Maïwenn, dans l’âpreté... Mais dîner à l’Élysée? Mais les plateaux et la télé. Et être de la télé, d’un show, d’un radio-crochet, la bouille éclairée, mais un show? Il y aurait, bien sûr, dans «La Nouvelle Star», autre chose qu’une simple amusette, une idée d’élévation sociale, puisqu’il s’agit, même en les moquant, d’enseigner à chanter à des amateurs qui, peut-être, demain, demain? Et Manoukian est un nietzschéen joyeux de la chanson, pas la même chose? Bollocks, répond le fantôme de Sid Vicious.

Ça se passe à la télé mon vieux. Le rappeur est endolori. Il a toutes les raisons, Joey Starr, de ne pas vouloir qu’on appuie sur son vieux corps, de refuser qu’un pantin grimé entre dans sa loge et lui bouscule une blessure de scène, il a le droit de ne pas vouloir qu’on le touche. Mais tu es où, mon pote? Tu n’es pas avant ton concert, tu n’es pas au meeting, tu n’es pas au Collège de France où tu donneras un jour des conférences sur le chant de la révolte. Tu es dans une loge où l’on attend, poudré, pour distraire le monde qui en a besoin paraît-il, et la distraction ne s’arrête jamais. Joey Starr est le lion qui ne sait pas qu’il est au zoo, le cirque bat autour de lui, il secoue sa vieille queue, il grogne, il lève la main, elle s’abat, il a fait bien pire, et c’est fini. «Oh!» fait le public sur internet, qui ne sait pas que le lion a des griffes, si le lion ignore qu’il est en cage. Joey, Didier Morville, génie de soufre, mon mécontent… Tu ne chasseras pas d’un coup de patte la vulgarité innocente du monde, et tu pouvais commencer par ne pas en être, de la télé. Et tu sais le pire: tu y as joué ton rôle, comme prévu, dans le spectacle vain qu’on oubliera de main, le rôle de la brute. Et dis-moi: tu l’as fait exprès?

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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