Culture

Comment HBO tente de vous rendre fou avec «Game of Thrones»

Temps de lecture : 7 min

Le service marketing de HBO fait tout pour voir les conversations autour de sa série se démultiplier comme des Gremlins à une pool-party.

Montage Slate.fr des affiches de promotion de la saison 6 de «Game of Thrones» | HBO
Montage Slate.fr des affiches de promotion de la saison 6 de «Game of Thrones» | HBO

Cet article contient de très nombreux spoilers sur les saisons 1 à 5 (et potentiellement sur la saison 6) de Game Of Thrones.

Vous avez hurlé, crié, pleuré, bondi de votre canapé devant l’exécution de Ned Stark en saison 1, le Red Wedding en saison 3 ou le Purple Wedding en saison 4. Félicitations! Vous faites officiellement partie des centaines de millions de gens sur la planète Terre (20,2 millions rien qu’aux États-Unis, tous supports confondus) qui regardent (légalement ou non) la série Game of Thrones diffusée par la chaîne HBO depuis 2011.

On espère seulement que vous n’avez pas (encore) complètement disjoncté (comme cette personne) après avoir dû assister, impuissant, à la mort –évidemment atroce– du personnage le plus cher à votre coeur. (Si vous sentez que vous n’êtes pas loin de péter un plomb, on ne peut que vous conseillez de vous inscrire à un groupe de paroles avec les fans de Grey’s Anatomy.)

Bien sûr, vous pouvez considérer le conseil de l’acteur Ian McShane (qui jouera dans la saison 6) qui invite internet à «s’acheter une vie. Ce ne sont que des seins et des dragons»! Mais, peu importe son niveau de sensibilité, regarder les dix épisodes que compte chaque saison de Game of Thrones a tout de même quelque chose du grand-huit émotionnel, avec ses quelques premiers épisodes (souvent) pas très engageants rapidement balayés par quelques grandes scènes bien WTF avant d’enchaîner (le plus souvent en épisode 9) sur un gigantesque déchaînement de cris, de fureurs et de larmes.

Mais, jusqu’à maintenant, deux types de personnes regardaient Game of Thrones: ceux qui avaient lu les cinq volumes des romans de George R. R Martin et les autres, ceux qui étaient dans la confidence et les autres, ceux qui voyaient venir et les autres, ceux qui disaient «mouais, bof, c’était mieux dans le livre» et ceux qui hurlaient «Non! OMG! Putain! WTF!».

Désormais, depuis la fin de la saison 5 en juin 2015, tout le monde va être logé à la même enseigne. La série a en effet rattrapé le rythme de publication de Martin, dont les deux prochains (et derniers volumes) du Trône de Fer n’ont pas encore de date de sortie officielle. D’un commun accord entre les scénaristes et le romancier, il a donc été décidé que chacun œuvrerait de son côté, comme le raconte David Benioff à Entertainment Weekly:

«Les gens se demandent si les livres vont être gâchés. Ce ne sera pas le cas. À partir de ce moment, beaucoup de choses que nous faisons divergent des livres. [...] Les gens vont être très surpris quand ils liront les livres après avoir vu la série.»

Banco pour le service marketing de HBO, qui va, à coup sûr, voir les conversations autour de sa série se démultiplier comme des Gremlins à une pool-party!

«Qui a tiré sur J.R.?» avait hanté des centaines de millions d’êtres humains au début des années 1980. Au tour de «Jon Snow est-il mort?» de hanter les enfants et petits-enfants de ces mêmes êtres humains

Il se trouve en effet –comme par hasard– que la saison 5 de Game Of Thrones se termine sur un des cliffhangers les plus insoutenables de l’histoire de la télé, dignes du mariage de Ross à la fin de la saison 4 de Friends. Le personnage le plus adoré de la série, le héros par excellence venait de mourir… ou pas. Une ambiguïté avec laquelle George R. R. Martin s’amusait déjà en 2011 à la sortie du cinquième volume. «Oh, vous pensez qu’il est mort?» répondait-il, sardonique, au journaliste de Entertainment Weekly qui lui demandait pourquoi il avait tué son héros.

Jouer avec les nerfs

«Qui a tiré sur J.R.?» avait hanté des centaines de millions d’êtres humains au début des années 1980. Au tour de «Jon Snow est-il mort?» de hanter, depuis près d’un an, les enfants et petits-enfants de ces mêmes êtres humains. Car une chose est sûre: cette question, très peu de personnes sur cette planète sont capables d’y répondre.

Et de ce privilège (quasi divin), ces personnes ne se sont pas priver, histoire de torturer un peu plus la santé mentale de ces quelques centaines de millions de personnes. Dès novembre 2015, HBO sortait ainsi une première affiche puis une bande-annonce teaser misant tout sur Jon Snow, tout en niant jouer avec les nerfs des téléspectateurs, comme le rappelait Michael Lombardo, le directeur de la programmation de HBO, à Variety:

«Je ne pense pas que c’était une tentative de jouer avec le public mais plus une façon de lui rappeler où nous l’avions amené avec cette saison et les enjeux de la saison suivante. Je pense que notre intention était de vraiment leur rappeler de revenir.»

Mouais. Pardon de ne pas être très convaincu. Comme le rappelle Carlton Cuse, le showrunner de Lost, une autre série qui, en son temps, avait un effet assez similaire sur ses téléspectateurs, «elle n’a pas besoin de faire beaucoup d’audience, juste d’avoir une fervente audience». HBO est en effet une chaîne payante qui n’a pas besoin de vendre d’espaces publicitaires: son business model, c’est ses marques et le buzz qu’elles génèrent autour d’elles, le nerf de la guerre pour vendre des abonnements. Alors le jeu, elle connaît. C’est son métier!

C’est pourquoi des têtes avaient dû tomber comme une journée ordinaire à King’s Landing quand, l’année dernière, les quatre premiers épisodes de la saison 5 avait fuité sur le web. La grand-messe était gâchée (un million de téléchargements illégaux avaient été effectués avant même la diffusion du premier épisode). C’est pourquoi, aussi, cette année, la chaîne a pris les devants en abandonnant ses screeners basse-définition à destination des journalistes au profit d’un site de streaming plus sécurisé.

Heureusement, ça n’empêche pas les plus persévérants de tenter leur chance au petit jeu. Dès l’été 2015, par exemple, certains ont vu un signe dans le fait que Kit Harington arbore la magnifique tignasse brune de Jon Snow à Wimbledon... et sur le tournage de la série à Belfast. Reste que, comme la chaîne HBO et le reste de ses collègues, le principal intéressé, lui, nie en bloc qu’il est encore bien vivant, comme il le raconte à Entertainment Weekly:

«J’ai eu une conversation avec Dan et Davis [les scénaristes de la série]. Nous avons fait “la marche de Tony Soprano” [expression pour dire qu’un acteur a été tué dans une série] et ils ont dit: “OK, c’est fini pour toi.” Franchement, on ne m’a jamais dit ce qui allait se passer dans cette série mais là, cette fois, on me l’a dit. Ils m’ont fait asseoir et m’ont dit: “C’est comme ça.” On m’a dit que j’étais mort. Je suis mort. Je ne reviens pas la saison prochaine. C’est tout ce que je peux vous dire, en fait.»

Au centre de l’intrigue

Mais tout ça reste «la voix officielle», la voix du marketing et des dollars, celle qui a tout intérêt à vous faire bondir le plus haut possible de votre canapé.

La voix dissonante (mais inconsciemment complice), c’est celle des fans, des vrais, de ceux capables d’élaborer de complexes théories à partir de leur connaissance encyclopédique de l’oeuvre de George R. R. Martin. Eux pensent, par exemple, que Melisandre pourrait faire une petite visite au Châteaunoir et ressusciter Snow parce qu’il serait la réincarnation de Azor Ahai, un héros légendaire supposé être un descendant des Targaryens.

Une théorie qui pourrait nous amener à la potentielle grande révélation de cette saison 6: l’identité des (potentiels vrais) parents de Jon Snow, la fameuse théorie dite «R+L=J» selon laquelle Rhaegar Targaryen (le fils du «roi fou») et Lyanna Stark (la sœur de Ned) seraient les parents de Snow, confortant définitivement ce dernier comme le centre de toute l’intrigue.

Les fans, les vrais, élaborent de complexes théories à partir de leur connaissance encyclopédique de l’oeuvre de George R. R. Martin

À moins que l’âme de Jon Snow intègre le corps de Ghost, son loup, comme certains le pensent. Mais alors que penser de cette image subliminale dans une des nombreuses bandes-annonces qui affluent ces dernières semaines? N’est-elle pas contradictoire avec l’autre image où l’on voit Snow bien mort? Et ce tweet de HBO UK n’est-il pas une référence à l’héritage Targaryen de Snow? Et puis il y a cette phrase de Maisie Williams sur le tapis rouge des UK Critics Circle Awards: «Si ça peut vous soulager, alors, oui, il y a de l’espoir… Mais… il n’y a pas d’espoir. [...] Je peux vous dire qu’il y a un grand renversement de situation mais je ne peux pas dire qu’il va être en vie.»

Vous sentez l’énervement, l’agacement, la folie qui monte?

Après un an à zoomer sur les yeux encore ouverts de Snow allongé dans la neige pour savoir si sa pupille est dilatée et à scruter chaque photo de paparazzis, chaque tweet, chaque bout d’interviews, chaque théorie plus ou moins argumentée et bien sûr chaque miette de pain jetée à la gueule des téléspectateurs par HBO, il est donc grand temps que ça s’arrête une bonne fois pour toute.

Car, comme le dit Maisie Williams à Variety : «Si Arya [son personnage] apprend la mort de Jon Snow, cela la briserait et la mènerait sur un chemin vraiment pas bon pour elle… Elle oublierait tout ce que Ned lui a appris et elle déraillerait complètement.»

Bref, je suis Arya. Vous êtes Arya. Nous sommes Arya. Et une seule date à retenir: le 25 avril 2016 (sur OCS CITY) pour mettre du présent sur tout ce conditionnel.

Michael Atlan

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