France

Jours Debout

Jacques Attali, mis à jour le 20.04.2016 à 5 h 54

Sans préjuger de ce que va devenir le mouvement spontané né place de la République, il est peut-être temps d'appeler de nos vœux une mobilisation nouvelle plus concrète en vue de la présidentielle 2017.

Place de la République, le 18 avril 2016 I PHILIPPE LOPEZ / AFP

Place de la République, le 18 avril 2016 I PHILIPPE LOPEZ / AFP

Il était temps! Alors que, dans bien des pays du monde, les places et les rues ont été occupées depuis longtemps par des jeunes, et des moins jeunes, bouleversant leur Histoire, rien de tel n’a eu lieu jusqu’ici en France.

Ailleurs, les gens ont commencé par se réunir spontanément pour protester contre un projet de réforme, ou contre un incident politique, pour élargir ensuite leurs ambitions à un débat sur le modèle social, avant de s’essouffler, comme le mouvement américain Occupy Wall Street, ou d’oser tenter une révolution, comme les mouvements espagnol, portugais, italien, grec, tunisien, égyptien ou ukrainien; et réussir même, dans certains de ces cas, à renverser le régime en place, avec des succès divers.

En France, aucun de ces phénomènes n’a eu lieu. En tout cas, jusqu’à Nuit Debout, qui semble obéir au même schéma: une protestation déclenchée par le refus d’une loi (appelée étrangement «loi travail»), ressentie, à juste titre, comme incompréhensible, inéquitable, déséquilibrée, inacceptable par une partie de la jeunesse; puis le rassemblement s’est élargi à d’autres acteurs, d’autres mouvements; et comme ailleurs, au début, il s’agit seulement de réfléchir à l’avenir, sans aucun parti pris, sans aucun chef, sans aucune ambition affichée. Ce mouvement va-t-il se cristalliser en une plateforme politique, comme en Tunisie? Va-t-il faire émerger de nouveaux dirigeants, comme en Espagne? Va-t-il déraper dans une violence inacceptable, comme en Égypte? Ou va-t-il s’essouffler, comme aux Etats-Unis?

La nuit, temps de l'inaction

Là n’est pas, pour l’instant, le plus important: il est dans ce que dit ce mouvement, qui révèle que le pays a envie de penser, de réfléchir, de débattre de son avenir et de ne pas en rester au vide abyssal des déclarations actuelles des professionnels de la politique. Seulement, voilà, il dit plus, et c’est propre à la France: le fait qu’il ait lieu la nuit, et seulement la nuit, est révélateur de son impuissance originelle. La nuit est un moment vide de l’action, un moment suspendu, où rien de vraiment réel n’a lieu, où les hiérarchies et les contraintes semblent s’évanouir: aucune vraie révolution n’a lieu de nuit. Aucun vrai changement n’a lieu seulement la nuit.

Peut-on espérer que naisse bientôt un mouvement plus concret, qu’on pourrait appeler Jour Debout, et qui réfléchirait à un programme concret?

Et comme l’engouement soudain pour un jeune ministre, qui n’a pas encore fait ses preuves, révèle un désir un peu illusoire de changement de personnel politique, l’engouement pour Nuit Debout révèle un désir tout aussi virtuel de changement de l’action politique. Car, dans les deux cas, on est dans l’abstraction, le virtuel, l’illusion; et même, au fond, dans le même théâtre d’ombres que le reste de la vie publique nationale.
Les Français veulent des hommes d’action et des programmes. Les politiques font semblant d’agir. Les gens de Nuit Debout font semblant de définir un programme. Dans les deux cas, ils ne font rien; en tout cas, rien qui puisse améliorer réellement la vie du peuple.

Une prise de conscience, vite

Alors, peut-on espérer que naisse bientôt un mouvement plus concret, qu’on pourrait appeler Jour Debout, et qui réfléchirait à un programme concret, autour d’un homme concret, pour une action concrète? Peut-on espérer que se cristallise vite une prise de conscience de l’urgence de ne pas se contenter des apparences, des images et des simulacres?

Si cela n’a pas lieu, l’élection présidentielle prochaine se réduira à choisir entre des candidats sans programme, dont les électeurs n’auront pas voulu. Et cela conduira un jour, ni à Nuit Debout, ni à Jour Debout, mais à un Crépuscule Couché.

Cet article a été initialement publié dans L'Express

Jacques Attali
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