Culture

«D’une pierre deux coups», la malle aux trésors

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 12 h 18

Pour son premier film, Fejria Deliba réussit une chronique douce amère mise en valeur par un casting attachant d'habituels seconds rôles du cinéma français.

Milouda Chaqiq I Copyright Haut et Court

Milouda Chaqiq I Copyright Haut et Court

Il y a deux films dans D’une pierre deux coups. Ou plutôt, il y a un beau film de cinéma niché dans un bon téléfilm. Il faudra du temps pour que le cinéma se déploie et occupe tout l’écran, et surtout tout l’espace imaginaire que suscite le premier film de Fejria Deliba.

De prime abord, il semble qu’on ait affaire à une sympathique petite machine de fiction, où Zayane, une mama algérienne vivant dans la banlieue de Paris, est rattrapée par des souvenirs de sa jeunesse, qui vont remettre en question sa manière de vivre et le regard que ses enfants portent sur elle. Grâce à la forte présence de Milouda Chaqiq dans le rôle principal et à des dialogues bien ajustés, la scénariste et réalisatrice propose une chronique à la fois affectueuse et tendue d’une vie de femme arabe, âgée et analphabète dans une cité française.


Les scènes et les divers protagonistes offrent autant de petits aperçus amusants ou touchants, mais on ne peut s’empêcher de songer au récent Fatima de Philippe Faucon où, centré sur un personnage en partie comparable, l’espace et le silence avaient une place majeure, où la visée illustrative ne tenait pas le devant de la scène.

Éloge de la fuite

Mais Zayane s’en va. Contre toute attente de sa famille, contre toute logique de son parcours de femme au foyer dans un milieu resté traditionnel, contre aussi la mécanique scénaristique du film, elle prend le large. C’est un très beau geste, un double geste en fait, celui de la cinéaste et celui du personnage.

Copyright Haut et Court

Alors que rappliquent dans son appartement ses innombrables enfants –certains ont la cinquantaine, un autre est encore au lycée– et quelques conjoints ou petits-enfants, la septuagénaire s’embarque pour un voyage qui la mène moins vers la province que vers le passé, territoire enfoui, à la fois passé affectif d’une femme et passé colonial de deux pays.

C’est dans l’écart entre ce qui se joue en montage parallèle, ici dans l’appartement envahi par une fratrie que l’absence de la mère réunit et là au cours du périple de Zayane flanquée d’une amie aussi fidèle que dépassée par les événements (Brigitte Roüan, impeccable) que D’une pierre deux coups trouve son énergie et sa liberté.

De cette énergie et de cette liberté, le cinéma, déjà, avait donné un avant goût grâce à la présence d’une malle au trésor, part de conte qui pourtant ne s’éloigne pas du réalisme. Dans une boîte cachée dans l’appartement sont découvertes des pellicules super-8 gardant les traces d’un passé refoulé par l’Histoire et les normes sociales, objet magique aux effets perturbateurs et finalement bénéfiques.

Marx Brothers dans le 9-3

Du mélodrame enfoui qui trouve un dénouement surprenant dans une grande demeure de province au burlesque renouvelé des Marx Brothers de l’appartement du 9-3 envahi par une descendance proliférante et disparate, Fejria Deliba trouve dès lors les ressources d’une mise en scène qui respire, s’amuse et émeut.

Cette accumulation de frères et sœurs qui se chamaillent et s’inquiètent produit un autre effet, loin d’être anodin. Débutante derrière la caméra (même si elle avait réalisé un court métrage remarqué, Le Petit Chat est mort, au début des années 1990), la réalisatrice est d’abord une actrice –et aucun spectateur de La Bande des quatre n’a pu oublier sa présence lumineuse dans le film de Jacques Rivette.


Devenant cinéaste, la comédienne offre avec son film une visibilité à un très grand nombre d’acteurs maghrébins.

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Sortir des marges

La multiplication des personnages débarquant dans l’appartement abandonné par Zayane, c’est aussi la multiplication des présences, celle de Myriam Bella (une découverte!), celle de Zinedine Soualem (qui a joué dans 100 films depuis trente ans sans jamais un rôle principal), celle de Samir Guesmi (inoubliable dans Camille redouble, mais lui aussi avec une filmographie interminable), celle de Slimane Dazi dont la présence irradiait Rengaine, mais encore de Farid Bouzenad, Farida Ouchani, Taïdir Ouazine…  

Avec la lenteur et les difficultés que l’on sait, les acteurs «issus de la diversité» selon le jargon politiquement correct en vigueur, ont commencé de se frayer une place sur les écrans français. Il importe que, quel qu’est ait été leur rôle pionnier, les «arbres» Jamel Debbouzze, Sami Bouajila, Leïla Bekhti, Roschdi Zem ou Hafsia Herzi ne cachent pas la forêt de talents encore trop souvent maintenus dans les marges. C’est aussi ce à quoi concourt, avec humour et tonus, ce D’une pierre deux coups dont le titre de prime abord sibyllin s’avère très approprié.

Deux coups, Zayane les frappe avec force, se réappropriant son passé et établissant un nouveau statut pour son avenir. Mais Fejria Deliba elle aussi les réussit, geste puissant dans un contexte toujours marqué par une discrimination honteuse, et bel acte de cinéma. Jolis coups.

D’une pierre deux coups

de Fejria Deliba, avec Milouda Chaqiq, Brigitte Roüan, Zinedine Soualem, Myriam Bella. Durée: 1h23. Sortie le 20 avril.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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