Monde

Le pape François, dernier des utopistes

Henri Tincq, mis à jour le 19.04.2016 à 14 h 14

En se rendant sur l'île de Lesbos en Grèce le 16 avril aux côtés des migrants, le souverain pontife a une nouvelle fois porté une parole d'ouverture qui va à l'encontre du discours ambiant.

Le 16 avril sur l'île de Lesbos I ARIS MESSINIS / AFP

Le 16 avril sur l'île de Lesbos I ARIS MESSINIS / AFP

Qui peut faire croire aujourd’hui à la vieille utopie selon laquelle un autre monde est possible? Les illuminés de «Nuit debout» qui prétendent inventer un modèle démocratique, mais expulsent un académicien venu les écouter oreille tendue et mains vides? Les amateurs de nouveaux «lendemains qui chantent» ou les zélotes religieux avec leurs promesses de salut? Les vendeurs des nouveaux paradis de la drogue et de l’hyper- consommation? Les bonimenteurs qui parient sur le retour à une croissance exponentielle ou ceux qui prêchent les vertus de la dé-croissance? Les nouveaux rêveurs d’un monde dépollué, dénucléarisé, démilitarisé? Les apprentis-sorciers du nouveau transhumanisme?     

Non, les utopistes d’aujourd’hui sont ceux qui n’ont rien à vendre, ni à défendre, n’ont pas de pouvoir politique, militaire, financier, n’ont que la force des idées, d’une parole libre et gratuite. Le pape François est l’un d’eux. Chef d’un État moins grand que Monaco ou le Liechtenstein, il n’a pas de «divisions». Il dirige une institution souvent traitée comme une forteresse d’obscurantisme, à la fois fragile et forte de son poids d’expérience, de sa contribution à l’histoire du meilleur comme du pire de l’humanité, de ses réseaux et mouvements toujours mourants, toujours renaissants.

Briser l'indifférence

C’est cet homme vêtu de blanc qui est allé, le 16 avril, dans les camps de réfugiés de l’île de Lesbos, en Grèce, à la rencontre de «la plus grande catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale». Qui a jeté une couronne de fleurs dans la mer Égée, tombeau de milliers de migrants d’Afrique et du Proche-Orient, dont 400 depuis le début de cette seule année. Qui, pour percer «la couche épaisse de l’indifférence», a répété au monde que ces réfugiés «avant d’être des numéros, sont des personnes, des visages, des noms, des histoire ». Qui n’a pas craint de désorienter son public catholique en ramenant à Rome dans son avion trois familles syriennes musulmanes qui ont tout perdu dans le bombardement de leur banlieue de Damas par l’armée de Bachar el-Assad ou dans la destruction par l’État islamique de leurs maisons de Deir el-zor.

Une goutte d’eau, ces trois familles, ces douze personnes musulmanes? Bien sûr, mais le pape voulait montrer au monde que les réfugiés des côtes africaines ou orientales ne sont pas seuls; à l’Europe, qu’elle devait faire face à ses responsabilités avec autrement plus de courage; à la population catholique sensible d’abord à la détresse des «chrétiens d’Orient» que les familles musulmanes, victimes des mêmes conflits et également réfugiées en Grèce, sont aussi des familles d’«enfants de Dieu». Que de stéréotypes ici battus en brêche!

Il ne distribue pas les bons et les mauvais points, mais va à contre-courant d’une opinion majoritaire

Faire bouger la scène internationale

Ce faisant, le chef de l’Église catholique prend de court bien des évêques européens peu empressés de faire un geste humanitaire en faveur de musulmans quand tant de leurs «frères chrétiens» de Syrie et d’Irak perdent tout et fuient. Premier pape non-européen de l’histoire, il renvoie l’Europe, «patrie des droits de l’homme», à ses interrogations sur son identité, son patrimoine, ses valeurs. Il l’éveille à ses responsabilités devant les malheureux qui paient les conséquences de nos guerres lointaines et fuient le désespoir en laissant tout derrière eux. Il ne distribue pas les bons et les mauvais points, mais va à contre-courant d’une opinion majoritaire et de dirigeants qui, en Hongrie, en Pologne par exemple, redoutent l’accueil d’étrangers chassés par les guerres et veulent, à la rigueur, ouvrir leurs frontières aux seuls chrétiens.

Le pape François est-il l’apôtre de la dernière utopie des temps modernes? Il l’est par sa manière de faire reculer les barrières, d’abaisser les murs, d’inviter le monde à s’ouvrir plutôt qu’à s’enfermer, à réagir aux guerres et crises migratoires, non plus par l’indifférence, mais par l’accueil et les vieilles vertus chrétiennes de «miséricorde» et de «charité». N’avait-il pas fait sourire en invitant, en 2014, Mahmoud Abbas et Shimon Peres à venir au… Vatican pour prier ensemble? N’avait-il pas fâché Donald Trump en fustigeant, aux États-Unis en 2015, les projets du candidat républicain de dresser de nouvelles barrières avec le Mexique? N’a-t-il pas étonné le continent africain en se rendant l’an dernier en pleine guerre civile dans un pays comme la Centrafrique meurtri par ses conflits entre chrétiens et musulmans? N’a-t-il pas enfin préparé à Cuba la voie de retrouvailles entre l’île castriste et le «diable» américain?

Il met en garde contre le trafic d’armes, dénonce les trafiquants qui exploitent la vulnérabilité des migrants

Une autre Europe est possible

Qui dira la force prophétique de telles utopies? Ce pape comprend les craintes européennes, admet que l’accueil de réfugiés sur le continent n’est pas la seule et unique solution. Le Vatican ne s’est pas opposé aux frappes de la coalition internationale contre Daech. Mais il invite aussi le monde à s’attaquer en profondeur aux racines de l’actuelle crise migratoire. Il met en garde contre le trafic d’armes, dénonce les trafiquants qui exploitent la vulnérabilité des migrants, appelle en amont à des politiques d’aide au développement ambitieuses et coordonnées et, en aval, à de vraies politiques d’intégration et une éducation qui y prépare.

On a vu le pape à Lesbos prendre dans ses bras des enfants réfugiés. Par sa présence, par ses gestes, il a montré qu’une autre Europe était possible. Non pas l’Europe au cœur dur qui érige des murs contre les demandeurs d’asile, mais une Europe qui se recueille à la mémoire des disparus en mer et se montre capable de résister aux sirènes de la peur, de l’égoïsme, des discours étriqués et populistes. Comme vient de dire le cardinal Christoph Schönborn dans La Stampa, l’insensibilité est la marque spécifique de l’antique paganisme et bien des indices inquiétants montrent que la vieille Europe est menacée d’y sombrer.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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