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«Quand on a entendu le nom du Bataclan, cela a résonné dans notre esprit»

Vincent Manilève et Slug News, mis à jour le 21.04.2016 à 9 h 42

Plus de sept ans après l'attentat qui a frappé une colonie de vacances française au Caire, les familles de victimes continuent de réclamer la vérité dans cette affaire où ont surgi les noms de la salle de spectacles parisienne et de djihadistes connus des services de renseignement.

Marche silencieuse organisée le 08 mars 2009 à Levallois-Perret à la mémoire de Cécile Vannier. JACQUES DEMARTHON / AFP

Marche silencieuse organisée le 08 mars 2009 à Levallois-Perret à la mémoire de Cécile Vannier. JACQUES DEMARTHON / AFP

Dans la salle des pas perdus du palais de justice de Paris, une trentaine de personnes sont rassemblées mais, à l'accueil, on ne sait pas nous dire pour quelle affaire. Celle-ci avait pourtant fait grand bruit à l'époque et plane de son ombre sur les attentats meurtriers qui ont frappé la région parisienne le 13 novembre 2015: la mort dans un attentat survenu au Caire, le 22 février 2009, de Cécile Vannier, 17 ans, en vacances avec une colonie originaire de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).

Ce jour-là, sur le parvis de la mosquée Al-Hussein, il est presque 19 heures quand les moniteurs donnent l’autorisation aux adolescents d’aller visiter les alentours. Mais à peine ont-ils le temps de se disperser qu’une bombe explose sur le parvis. Cécile Vannier est tuée sur le coup et 24 autres personnes sont blessées. Une seconde bombe, posée juste à côté par les terroristes, n’a pas explosé.


Sept ans après, l’enquête semble au point mort mais les victimes et leurs proches attendent de pied ferme Laurence Le Vert, juge au pôle antiterroriste, dans l’espoir d’obtenir enfin les réponses tant attendues. Quelques minutes avant ce point d'information à huis clos, Thibault, rescapé, nous explique, dans un sourire presque désabusé: «On est là pour savoir s’il y a des avancées dans l’enquête, s’il y a bien des enquêteurs qui travaillent dessus.» Car de l’avis général des parties civiles, la juge et son équipe semblent avoir délaissé les investigations depuis longtemps. «On n'a pas de retours de leur part, mais il y a des mères qui mènent l’enquête», raconte Camille Cocher, une rescapée de 22 ans, qui a séché un partiel pour être présente. «Ma mère a un grand dossier avec quatre stabilos, et je la vois souvent dans le salon en train de travailler dessus.» Contactée par téléphone, Me Sabrina Scolari, l’avocate de plusieurs parties civiles, confirme cette démarche:

«C'est un dossier particulier dans le sens où les parties civiles le portent depuis le départ. Notamment ce “groupe de mamans” qui a fourni un travail incroyable, en décortiquant le dossier, en faisant des synthèses... Elles ont l'impression de connaître très bien le dossier et de faire des connexions qui ne sont pas aussi évidentes pour la juge. Il y a un décalage avec ce que nous trouvons, nous avons le sentiment de fournir le travail que la juge et les enquêteurs devraient fournir. Et nous allons plus vite qu'eux.»

Des fantômes qui ressurgissent

Farouk Ben Abbes, Fabien Clain, Dude Hohxa, Mohammed Dahmani... Quatre noms qui apparaissent régulièrement dans les dossiers de l'antiterrorisme

 

Cette fois-ci, encore plus que lors de la dernière rencontre, organisée en septembre 2014, la pression est très forte sur les épaules de la juge. Entre temps, les noms de plusieurs djihadistes ou proches de djihadistes cités après l'attaque du Caire ont refait surface dans l'enquête sur les attentats commis au Bataclan, au Stade de France et aux terrasses parisiennes.

Le nom le plus récurrent est celui de Farouk Ben Abbes, un Belge de 39 ans qui, en compagnie d’autres Belges et de Français, a monté en 2007 un groupe de djihadistes au Caire. Parmi eux, un Français qu’il a connu à Bruxelles trois ans plus tôt: Fabien Clain, qui sera condamné à cinq ans de prison en 2009 et partira en Syrie après sa libération. C’est lui qui a revendiqué, au nom de Daech, les attentats du 13 novembre. C’est aussi lui qu’on soupçonne d’avoir organisé l’attaque avortée de Sid Ahmed Ghlam contre une église de Villejuif en avril 2015. Les deux hommes ont également fait partie de la «filière d’Artigat» aux côtés de «l’émir blanc» Olivier Corel, lié notamment à Mohammed Merah.

Un an après leur arrivée au Caire, certains des membres du réseau, dont Ben Abbes, partent dans la bande de Gaza rejoindre la lutte armée palestinienne. Le 3 avril 2009, six semaines après l'attentat, Ben Abbes est interpellé à son retour en Égypte: selon Paris Match, la police égyptienne affirme alors avoir retrouvé «sur une clé USB en sa possession des documents accablants, comme le mode d’emploi pour fabriquer une ceinture d’explosifs, transmis aux services français».

L’Egypte transmet alors à la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) des informations montrant que l’homme a avoué avoir été choisi pour mener une attaque terroriste en France, avec le Bataclan comme cible. Pourquoi le Bataclan? Parce qu'il s'agit d'un lieu de fête (le communiqué de revendication de Daech, au lendemain du 13 novembre, parlera de «fête de la perversité»), mais aussi parce que plusieurs manifestations de la communauté juive y ont été organisées. À l'époque, les propriétaires de la salle n'ont pas été avertis de l'existence de ces menaces supposées.

C’est ici qu’intervient un autre nom important: celui de Dude Hoxha, une Française d’origine albanaise, interpellée en Egypte en même temps que Ben Abbes et cinq autres personnes et que les autorités locales suspectent d’avoir soutenu financièrement l’acte terroriste. Lors de son passage en prison, entre mai 2009 et mars 2010, elle mentionne à plusieurs reprises dans un journal intime le projet de Ben Abbes contre le Bataclan («Le Bataclan à Paris, non mais, franchement! Quelle idée!»). C’est ce journal qui sera saisi par la DCRI lors de son expulsion vers la France en mars 2010. Mais ces informations ne suffiront pas pour condamner Ben Abbes.

Ce dernier, lui aussi expulsé vers la Belgique à la même période, est interrogé l’été suivant par les autorités françaises mais n’est pas mis en examen: il affirme avoir été torturé par la police égyptienne, rendant impossible l’utilisation des informations qu’il aurait livrées en premier lieu. Faute de preuves concrètes, il bénéficie d’un non-lieu en septembre 2012. Installé à Toulouse depuis l’année dernière, il a été condamné à trois mois de prison fin mars pour ne pas avoir respecté l'assignation à résidence imposé par l'état d'urgence.

«On a crié au scandale»

«On a crié au scandale», se souvient l’une des mères, qui préfère rester anonyme, à l'évocation du non-lieu de 2012. «Comment se peut-il que Ben Abbes, qui a été arrêté en même temps que Dude Hoxha, n'a pas été inquiété dans notre affaire? Depuis, on n’arrête pas de demander où il est, ce qu'il fait et pourquoi il n'est pas interrogé. Cela nous a mis en colère, car on ne nous a jamais répondu et on n’a jamais écouté nos observations. À l'époque, le premier juge nous a clairement dit que nos enfants n'étaient pas visés, que c'était certainement un attentat isolé et que les auteurs étaient certainement incontrôlables d'un point de vue psychiatrique. Et c'est tout, ils ont refusé de croire qu'il pouvait s'agir d'une organisation.»

«Pour quelqu'un qui n'est pas juriste, c'est difficile de comprendre que quelqu'un qu'on soupçonne est en liberté, nous explique Me Scolari. Mais si l'on n’a pas suffisamment d'éléments, on ne peut pas placer quelqu'un en détention. C'est une démarche pédagogique qu'il faut avoir avec les parties civiles pour leur expliquer que ce n'est pas aussi simple que ça. Pour être mis en examen, il faut des indices concordants sur sa culpabilité dans cette affaire, et aujourd'hui, quand on regarde le dossier du Caire et celui du projet d'attentat contre le Bataclan, il s'agit avant tout d'hypothèses, d'embryons de pistes, mais il n'y a pas d'éléments probants contre lui pour l'instant.»

De son côté, Dude Hoxha, unique personne à avoir été mise en examen dans l’affaire du Caire, a été entendue début mars par la juge Le Vert. Selon Metronews, elle aurait alors confirmé le récit évoqué dans son journal. Mais une source proche du dossier nous a affirmé que sa déposition devant la juge «n’apportait rien» de nouveau.

Dernier nom à retenir enfin, celui des frères Dahmani. L'aîné, Mohamed Dahmani, a été entendu dans le cadre de l’enquête du Caire, notamment parce qu'il entretenait une «relation virtuelle» avec Dude Hohxa. Il est actuellement mis en examen en Belgique pour avoir participé, entre janvier 2008 et mars 2009, aux activités d'un groupe terroriste. Son frère Ahmed a été incarcéré en Turquie quelques jours après les attaques de Paris. Le 4 août 2015, il avait été contrôlé dans un bateau entre la Grèce et l'Italie en compagnie de Salah Abdeslam, membre présumé du commando qui a frappé la capitale le 13 novembre, interpellé le 18 mars à Molenbeek.

«Quand on a vécu une tragédie, on est écorchés vifs et la croûte s’en va très vite»

Tous ces personnages que la presse redécouvre aujourd’hui, ce réseau tentaculaire, les mères des victimes les connaissent par cœur. «Malheureusement, c’est le 13 novembre qui a poussé tout le monde à se bouger, y compris les médias, explique Joëlle Cocher, la mère de Camille. Ce soir-là, quand on a entendu le nom du Bataclan, cela a résonné encore plus fort dans notre esprit.» Le «groupe des mamans» va alors relancer la lutte et redoubler d’efforts. «Quand on est victime, quand on a vécu une tragédie, on est écorchés vifs et la croûte s'en va très vite, nous explique l’une de ces mères. On a du recul car cela fait sept ans, et on pense aux autres victimes du 13 novembre. C'est évident qu'on se dit que cela aurait pu être évité, même si ce n’est pas complètement juste, on se le dit. Ça bouillonnait.»

Malgré ce nouveau coup de pression, les familles estiment que les réponses qu'elles exigent ne sont toujours pas arrivées. Lorsque s'ouvrent les portes de la salle des Criées, Me Morice, l’avocat de la famille Vannier, disparaît à peine sa robe enlevée sans faire de commentaire. Quelques minutes plus tard, les victimes et leurs proches suivent. S’ils échangent quelques sourires, leurs visages témoignent des échanges vifs qui viennent d’avoir lieu.

Sur les marches du tribunal, Jean-Luc Vannier, père de Cécile Vannier, ne cache pas son agacement, mais préfère ne pas s’exprimer. Chantal Anglade, l’une des mères les plus engagées dans l’affaire, a bien voulu nous dire quelques mots: «C’est rude, on a le sentiment de mieux connaître le dossier qu’eux. On nous a dit toujours la même chose, que demain on va faire quelque chose, mais cela fait déjà deux ans que l’on connaît les connexions entre ces noms.» Camille Cocher estime elle aussi que la juge leur a répété le même message qu’en 2014, mais différemment: «On peut dire que c’est du foutage de gueule. On nous dit prendre des dispositions, mais rien ne change.» Sa mère, Joëlle Cocher, se veut plus optimiste. «Au bout de sept ans, on commence à être écouté, enfin surtout entendu», explique-t-elle avant de nuancer son opinion: «Le parquet, la justice et la DGSI sont impliqués, mais on a l’impression qu’ils ne travaillent pas ensemble.»

«On sent un manque de conviction total pour éclaircir des affaires telles que la nôtre, dit encore une autre mère de victime. Un manque de conviction de l'ensemble des services concernés pour arriver à assurer la sécurité. Chacun est dans son coin, les différents corps administratifs n'arrivent pas à s'accorder pour travailler ensemble.»

Une démarche primordiale pour comprendre le terrorisme

Les commanditaires des attentats du 13 novembre auraient pu être empêchés de nuire

Me Morice, avocat de la famille Vannier, lors d'une conférence de presse en février 2016

Ces différentes remarques des parties civiles mettent en lumière, au-delà de l’enquête qui les concerne directement, l'importance du travail du renseignement et de la justice dans la lutte contre les réseaux djihadistes. Parce qu’il symbolise la naissance de l’une de ces nébuleuses, l’attentat du Caire conserve aujourd’hui encore une importance capitale pour comprendre comment des mêmes noms peuvent apparaître dans des dossiers différents à plusieurs années d'intervalle.

Lors d’une conférence de presse tenue le 22 février dernier, Me Morice a affirmé que «les commanditaires des attentats du 13 novembre auraient pu être empêchés de nuire» si l'enquête avait été menée avec «rigueur et transparence». Cinq jours plus tôt, lors de son audition devant la commission d'enquête relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, il déclarait:

«Il est évident que tous ceux qui œuvrent dans la lutte contre le terrorisme font tout pour essayer d’apporter des améliorations. Malheureusement, les avocats spécialisés dans l’accueil des victimes et les auxiliaires de justice ne peuvent que constater que les choses ne se sont pas grandement améliorées depuis l’affaire Merah, qui a été marquée par des dysfonctionnements –le défaut de judiciarisation des informations dans un certain nombre de dossiers, par exemple.»

Le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, toujours dans le cadre de cette commission, avait mentionné l'attentat du Caire pour défendre l'administration française:

«L’enquête judiciaire sur l’attentat du Caire en 2009 est toujours en cours: je ne peux donc la commenter, pour des raisons de droit que chacun comprend. [...] Il faut donc se garder d’établir hâtivement, en mettant bout à bout, rétrospectivement, des fragments d’enquête, des liens que seule l’enquête pourra, le cas échéant, établir. Moi, je ne suis pas, aujourd’hui, en situation de les établir.»

Depuis les attaques de Paris, les failles des services de renseignements ont été régulièrement pointées: sur son blog du Monde.fr, l’ancien analyste de la DGSE Abou Djaffar pointait ainsi «un naufrage historique». Un naufrage qui trouve sa source, notamment, dans le manque de suivi de personnes déjà connues des services de renseignement.

Même les relations diplomatiques entre la France et l’Egypte on fait défaut dans l’affaire du Caire. «Le vrai problème de ce dossier, c'est qu'il n'y a pas eu de coopération avec les autorités égyptiennes, regrette Me Scolari. On sait qu'il y a eu une procédure là-bas, mais on ne la connaît pas, on ne sait pas ce qui s'est dit. Tout ce qu'on a, c'est ce qui nous a été répété par les principaux intéressés, à savoir Ben Abbes et Dude Hoxha. On n’a rien en réalité, c'est assez flou.»

Cette affaire s'avère donc d'une double importance: tout d’abord pour les victimes et leur quête légitime de la vérité, mais aussi pour la façon dont la France gère ou devrait gérer la détection et le démantèlement des filières djihadistes.

Lors de l’audience, la juge Le Vert a promis de leur apporter des réponses avant son départ en retraite, prévu pour le 30 juin prochain. Cela voudrait-il dire l’enquête donnera en deux mois des réponses qu’elle n’a pas livrées en sept ans? C’est peu probable, mais avec les drames survenus en 2015, il se pourrait que la juge, le parquet et les services de renseignement se penchent un peu plus sur ce dossier délaissé dans la galerie Saint-Eloi du tribunal de justice.

Vincent Manilève
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Journaliste
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Collectif de journalistes d'investigation
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