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Caroline, Safia et le futur de nos amitiés en ligne

Pierre d'Almeida, mis à jour le 22.04.2016 à 10 h 58

La dispute médiatisée des deux YouTubeuses laisse entrevoir comment la mise en scène et la monétisation grandissantes des relations n'ont pas fini de compliquer nos vies.

Caroline et Safia, en avril 2014 I JOEL SAGET / AFP

Caroline et Safia, en avril 2014 I JOEL SAGET / AFP

Imaginez un divorce tout ce qu’il y a de plus traditionnel. Il y est question de déménagement, de partage des biens et de garde des enfants. Imaginez maintenant que ce divorce ait lieu sur la place publique, que les enfants ne soient plus deux ou trois mais 800.000 et que les biens à partager ne soient plus l’armoire de la grand-mère et la maison avec jardin, mais une chaîne YouTube profitable et, sinon ses droits d’auteur, au moins le succès potentiel d’un livre écrit à deux. C’est ce qui est arrivé à deux YouTubeuses françaises: Caroline et Safia.

Début avril, tout explose. Les deux vingtenaires, qui animent depuis 2012 une chaîne YouTube beauté et bien-être qui porte leurs deux noms, règlent leur compte par messages interposés. Caroline poste une vidéo, «Besoin de vous parler…», de son propre aveu  «la plus dure [qu’elle aura] à tourner» . Au bord des larmes, la jeune femme explique que son amie (et collègue) a fait le choix d’ouvrir sa chaîne YouTube de son côté, mettant fin à plusieurs années de travail d’équipe et partant, à une amitié dont elles avaient fait leur fonds de commerce. 


S’ensuit alors une suite d'échanges surréalistes sur le compte Snapchat qu’elles alimentent en commun. La dispute se poursuit, au su et au vu de tous, dans des articles de blog et sur Twitter, les YouTubeuses prenant au passage à partie leurs 800.000 fans. Les mots employés sont durs, cassants. Safia explique ainsi se rendre compte «qu’au bout de dix ans, la personne que je croyais être ma meilleure amie me pointe du doigt»

Croyez bien que les derniers vlogs que vous avez vus, où on était ensemble à Paris, c’était que du faux

Safia

Et si les vidéos où les deux jeunes femmes apparaissent ensemble, souriantes, s’étaient effectivement espacées au cours des derniers mois, elle semblaient déterminées à maintenir l’illusion d’une amitié qui perdure, malgré l’éloignement géographique (toutes deux habitant en Espagne, l’une à Barcelone, l’autre à Valence) d’une part, et la crise interne d’autre part. Sur Snapchat, Safia expliquait d’ailleurs avoir pris conscience de la mise en scène: «Croyez bien que les derniers vlogs que vous avez vus, où on était ensemble à Paris, c’était que du faux. Je m’en suis rendue compte deux jours après.»


«YouTube, c’est une télé-réalité»

Sur YouTube, Caroline et Safia ne sont ni les seules à avoir mis leurs relations personnelles à la disposition du public, ni les seules à avoir brouillé à ce point la frontière entre amitié et relation professionnelle. Au Royaume-Uni, Jonathan Joly et Anna Saccone-Joly publient quotidiennement des vidéos de leur vie et de celle de leurs enfants sur leur chaîne YouTube depuis plusieurs années. Ils comptent aujourd'hui plus de 1,4 million d'abonnés pour un total dépassant les 396 millions de vues. Les Françaises EnjoyPhoenix et Jenesuispasjolie sont elles aussi des habituées des daily vlogs, ces vidéos dans lesquelles elles racontent leur vie quotidienne, sans fard (ou presque).

Depuis près de deux ans, Guilhem poste, lui, des vidéos sur sa chaîne YouTube Masculin Singulier (plus de 100.000 abonnés), dans lesquelles il tourne en dérision les tics des YouTubeuses beauté avec qui il collabore parfois. S’il se dit surpris de la manière dont la rupture entre Caroline et Safia s’est déroulée, il n’a en revanche pas beaucoup de doutes sur les raisons d'une telle crise: «Je ne connais pas leur relation d’amitié, explique-t-il, mais ça avait l’air de tourner autour d’intérêts communs. Je pense aussi que le livre [The Book, livre de conseils coécrit par les YouTubeuses, à paraître prochainement] n’est pas innocent dans l’histoire. Je pense qu’elles n’étaient plus vraiment amies, et que ça a rajouté beaucoup de pression.»

Quand t’as mis en scène ta relation pendant des années, c’est normal que des gens veulent en savoir plus

Guilhem

Pour Guilhem, cette façon de mettre en scène une relation personnelle ne fait que conforter l’idée selon laquelle «YouTube, c’est une télé-réalité». Il explique ainsi que «les abonnés aiment bien connaître les groupes de YouTubeurs, savoir qui est pote avec qui. Ça fait partie du storytelling». Pour lui, les daily vlogs contribuent à l’installation d’un rapport de dépendance entre les YouTubeurs et leurs fans, pour le meilleur comme pour le pire: «Quand t’as mis en scène ta relation pendant des années, c’est normal que des gens veulent en savoir plus. T’es obligé, quand t’as autant donné aux gens… C’est comme si un film s’arrêtait avant la fin. Et c’est souvent au moment où t’as le moins envie qu’on te demande ce qui se passe, que les gens vont te poser le plus de questions.» Lui-même avoue avoir suivi avec attention les vlogs d’un autre YouTubeur, Samuel Buisseret, «comme une série», sans vraiment pouvoir s’arrêter.  

Pour Pascal Lardellier, professeur en sciences de l'information et de la communication à l’université de Bourgogne, le parallèle est légitime: «Ces jeunes qui veulent se mettre en scène dans leur petite chambre, c’est un peu comme la télé-réalité du pauvre.» L'auteur de Génération 3.0 (2016) ajoute: «Les vidéos personnelles n’ont de valeur que si elles sont visionnées et commentées.»

Exposition et dissimulation

Une analyse que corrobore La Mise en scène de la vie privée en ligne par les adolescents (2015) de Claire Balleys et Sami Coll. Pour ces deux sociologues qui se sont intéressés à un échantillon d’ados dont le nombre d’amis Facebook varie entre 500 et 5.000, «les relations d’amitié sont investies d’un important travail de mise en scène et en récit, en particulier entre filles. De longs statuts, puis de longs commentaires en réponse, sont rédigés en honneur à la meilleure amie, faisant référence “aux délires” partagés ensemble, aux sentiments réciproques, à l’exclusivité des liens et aussi souvent aux inimitiés partagées»

Si Caroline et Safia ne sont plus des adolescentes, et si leur audience est plus proche du million que du millier, un mécanisme similaire semble à l’œuvre dans leur cas, comme dans celui d’autres YouTubeurs, à l’instar d’EnjoyPhoenix qui, tout en exposant son couple dans ses vidéos, déplorait le fait qu’on s’intéresse autant à sa vie privée. Pour Caroline et Safia, il fallait trouver un équilibre entre ce qu’il faut et ne faut pas partager, pour valoriser le plus possible leur relation aux yeux des autres.

Balleys et Coll résument le dilemme de la façon suivante: «Comment faire reconnaître, par les différents réseaux de pairs auxquels l’individu est directement et médiatiquement affilié, la valeur de cette vie privée, c’est-à-dire son caractère légitime et authentique?» Pour Pascal Lardellier, «du moment que vous faites tourner la relation dans la sphère publique sur les réseaux sociaux, vous attendez un bénéfice secondaire».

Créer ta chaîne autour de ta relation, que ton contenu soit l’amitié, c’est hyper dangereux je pense

Guilhem

Guilhem ne semble pas se poser cette question. Avec son ami Pierre, il a créé Le Club, une autre chaîne qu’il anime sur YouTube. Quand on l’interroge sur la possibilité d’une rupture similaire à celle de Caroline et Safia, sa réponse est presque catégorique: leur amitié n'a pas vocation à éclater, parce qu'elle est d'après lui moins construite autour de YouTube et qu'elle était forte avant même qu'ils ne se lancent ensemble dans l'aventure.

Petits arrangements entre amis

Les YouTubeurs qui vivent de leur métier le peuvent le plus souvent parce que leur contenu est monétisé: des publicités passent avant leur vidéo et rémunèrent leur activité. Naturellement, un plus grand nombre d’abonnés et de vues équivaut à davantage de gains. D’où l’intérêt pour des YouTubeurs plus petits de collaborer avec des créateurs à succès, une pratique dont la YouTubeuse britannique Zoella, qui a elle aussi fait de sa vie quotidienne son fond de commerce, est une habituée.

Derrière l’apparente complicité, ces collaborations peuvent cependant encourager la financiarisation des relations en ligne, ce que Guilhem ne nie pas. Au sujet d’une vidéo faite en collaboration avec Horia, une YouTubeuse à succès avec qui il est ami et dont il dit aimer le contenu, il explique ainsi: «Ma vidéo avec Horia, on l’a faite parce que ça nous faisait plaisir, mais tu peux pas te défaire de l’idée que ça m’a fait gagner 35.000 abonnés. Elle est contente de m’aider, parce qu’elle sait que je serai jamais un ennemi, mais c’est sûr que t’y penses.»


Dans le cas de Caroline et Safia aussi, il n’est pas que question d’amitié. Et pour cause, comment envisager le partage en deux d’une chaîne YouTube monétisée, dont on peut légitimement penser qu’elle est assez lucrative? Que faire quand l’une veut partir, et que l’autre n’a «rien demandé à personne»? Quand l’une veut voler de ses propres ailes et que l’autre pourrait librement bénéficier des fruits du travail accompli ensemble? «Tu sais, c’est un peu comme si les Fréro Delavega se séparaient et qu’un des deux décidait de tout garder, expliquait Safia dans un message Facebook dont Caroline a posté la capture d’écran sur son blog. Ou comme si un couple marié divorçait et que l’un des deux gardait les enfants, la maison, le chien… C’est pas logique.» En attendant, la vlogueuse a commencé à préparer ses fans à une lente transition.

 

Pierre d'Almeida
Pierre d'Almeida (1 article)
Journaliste
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