Monde

Le cœur du terrorisme international bat au nord du Maroc

Leela Jacinto, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 07.05.2016 à 10 h 34

Depuis des siècles, les montagnes du Rif sont le refuge des trafiquants, des dealers de cannabis et des criminels. Aujourd'hui, la région est devenue le creuset du terrorisme djihadiste européen.

Une femme marche dans une petite rue de Chefchaouen, dans le nord-est du Maroc, le 1er mai 2016 | Fadel Senna/AFP

Une femme marche dans une petite rue de Chefchaouen, dans le nord-est du Maroc, le 1er mai 2016 | Fadel Senna/AFP

Dans les semaines qui ont suivi les attentats dans la capitale belge, les autorités et les journalistes n'ont pas perdu de temps à cartographier les liens entre les terroristes de Bruxelles et ceux de Paris –entre Molenbeek, Schaerbeek et les banlieues françaises, entre une planque ici et une empreinte trouvée là. Les lignes de ce réseau, complexe, fait de nœuds familiaux et amicaux chevauchant les frontières, en viennent à ressembler à un tableau de Jackson Pollock à la signification effrayante: voici les points et les barbouillages capables d'ourdir des complots terroristes meurtriers, de leur conception à leur exécution.

Sans nul doute, répertorier la forme et le contenu des cellules terroristes européennes est un travail d'investigation vital. Mais perdues au milieu de ces lignes reliant la grisaille des paysages urbains d'Europe, il y a les montagnes, les vallées et les villes noyées de soleil du nord du Maroc. Et c'est au Maroc qu'il faut aller, pour retracer des liens remontant les générations jusqu'à l'époque coloniale, traverser la Méditerranéenne – une mer qui unit, bien plus qu'elle ne sépare, l'Europe et l'Afrique du Nord – et comprendre pleinement ce qui a pu inciter des jeunes hommes à semer le chaos au beau milieu des capitales occidentales.

Au cœur des attentats terroristes qui ont frappé une bonne partie du monde ces quinze dernières années, il y a le Rif. Une région montagneuse du nord du Maroc, s'étirant du tumulte de Tanger et de Tétouan à l'ouest, jusqu'à la frontière algérienne à l'est. Le Rif est un pays pauvre, riche en plantations de marijuana, trafiquants de drogue, trafiquants tout court, petits margoulins, héros de la résistance contre les administrateurs coloniaux et les rois de l'indépendance. Des rebelles à toute autorité. Pour les enfants du Rif transplantés en Europe, ces origines peuvent se mêler à la marginalisation, à l'accès à des réseaux criminels et à la radicalisation, afin de rendre les plus vulnérables d'entre eux particulièrement sensibles aux sirènes du terrorisme.

Capture d'écran Google maps

Les liens entre le Rif et le terrorisme djihadiste ont probablement été mis en lumière pour la première fois en 2004, après les attentats de Madrid du 11 mars, quand on allait découvrir que quasiment tous les conjurés avaient une attache à Tétouan. Trois ans après, lorsque la journaliste Andrea Elliot enquête au cœur de la misère de cette ville du cœur du Rif pour un article du New York Times Magazine, elle y trouve bon nombre de jeunes inspirés par les poseurs de bombe de Madrid. Ils espèrent rejoindre les rangs d'Al Qaïda en Irak, le précurseur de l’État islamique, afin de mener le djihad contre les troupes américaines.

Près d'une décennie plus tard, la même piste touristique du djihad mène aux attentats de Paris et de Bruxelles. L'un des derniers Rifains à avoir accédé à la notoriété internationale s'appelle Najim Laachraoui, l'artificier de l’État islamique parti en Syrie en 2013 pour parfaire son expertise en matière d'explosifs. Tout le monde le connaît désormais: c'est l'un des trois hommes immortalisés par des caméras de vidéosurveillance à l'aéroport de Bruxelles derrière un chariot à bagages, le matin du 22 mars. Au départ, les enquêteurs pensaient qu'il s'agissait du «troisième homme», aussi surnommé «l'homme au chapeau», celui qui avait posé sa bombe avant de s'enfuir. Mais aujourd'hui, ils savent que Laachraoui était l'un des deux kamikazes qui se sont faits exploser à Zaventem. 

Laachraoui est un Rifain. De nationalité belge, ayant principalement grandi à Schaerbeek, une commune de Bruxelles, il est né à Ajdir, petite ville marocaine fière de son ancrage historique au Rif. Les suspects des attentats de Paris, Salah Abdeslam et son frère Brahim, qui a participé au commando des terrasses des 10e et 11e arrondissements avant de se faire exploser dans un café du boulevard Voltaire, sont eux aussi d'ascendance rifaine. (En revanche, l'instigateur des attentats du 13 novembre 2015, Abdelhamid Abaaoud, n'est pas rifain d'origine– ses parents sont nés au sud du Maroc).

L'abandon du Rif

Les dettes de la région sont anciennes. L'histoire du Rif suffoque de batailles entre les royaumes berbères de l'époque pré-coloniale, prémices des guerres et rebellions contre les Espagnols et les Français pendant la colonisation. En 1956, les Français et les Espagnols se retirent, mais les luttes de pouvoir entre les élites marocaines nouvellement indépendantes et les populations berbères amorcent une nouvelle flambée d'insurrection matée par le Roi du Maroc Mohamed V, puis par son fils, Hassan II. Un historique séditieux qui vaudra au Rif des décennies d'abandon étatique.   

Ainsi, le Roi Hassan II est-il célèbre pour n'avoir jamais visité ses palais de Tanger et de Tétouan. Avec des services gouvernementaux quasi inexistants dans la région, les islamistes allaient combler le vide et les prêches wahhabites se propager dans les taudis et les bidonvilles rifains comme une traînée de poudre. Aujourd'hui, au Maroc, c'est dans le Rif que les taux de pauvreté, de mortalité maternelle et d'analphabétisme féminin sont les plus élevés et la croissance la plus lente. Dès lors, si l'actuel roi Mohammed VI a pu investir dans la région et met un point d'honneur à y passer des vacances, les largesses n'ont pas encore atteint les Rifains de la rue. Comme l'écrit Elliot dans le New York Times Magazine «pour bon nombre de locaux, leurs tacots ne sont pas adaptés aux nouvelles autoroutes et leur formation professionnelle bien insuffisante pour trouver du travail dans les luxueux complexes hôteliers de la région».

Chefchaouen, Maroc, dans les montagnes du Rif. FADEL SENNA / AFP

Une génération de migrants mal lotie

L'histoire de la famille Abdeslam suit un schéma typiquement rifain. Les parents sont originaires de Bouyafar, un village de la province de Nador, région qu'ils quitteront pour l'Algérie, à l'époque département français. Les montagnards berbères se font employer dans les exploitations agricoles tenues par des Français ou trouvent à s'installer sur la côte, dans les villes portuaires alors en pleine expansion. C'est en Algérie que les Abdeslam obtiennent la nationalité française, qu'ils légueront à tous leurs enfants. L'après-guerre déclenche le second exode rifain et voit des millions d'individus rejoindre la vague d'ouvriers peu qualifiés qui alimenteront les mines et les usines européennes durant les Trente Glorieuses. Les Abdeslam arrivent en Belgique dans les années 1960.  

Le taux de chômage belge grimpe à plus de 20% chez les jeunes. Pour les Belges d'origine marocaine, le chiffre peut doubler et atteindre les 40%

Mais si, en Europe, la première génération de migrants a pu trouver diverses opportunités économiques, la seconde sera bien plus mal lotie. Une situation aggravée par la récession de la fin des années 1970. Aujourd'hui, le charbon et l'industrie lourde qui avaient pu faire sortir les Marocains de leurs villages n'emploient plus et les friches urbaines désolent le paysage. Le taux de chômage belge, dont la moyenne tourne autour des 8%, grimpe à plus de 20% chez les jeunes. Pour les Belges d'origine marocaine ou turque, le chiffre peut même doubler et atteindre les 40%.  

Mais le chômage n'est pas le seul facteur contribuant à l'attraction que certains musulmans de Belgique ressentent pour la cause djihadiste. Parmi la minorité musulmane belge –qu'on estime à 5,9% d'une population totale de 11,3 millions d'habitants– les Marocains constituent la communauté la plus importante (entre 400.000 et 500.000 individus), suivis par les Turcs. Si, en Belgique, les nationaux ou les résidents d'origine marocaine se disputent depuis quinze ans la part du lion des registres djihadistes, les experts auront noté une carence de noms à consonance turque. Dans un pays comme la Belgique –qui, contrairement à la France, n'a pas d'histoire coloniale dans le monde musulman– la police et les services de renseignement accordent trop peu d'attention à l'origine des criminels devenus djihadistes. Ce qui est bien dommage, car on pourrait y trouver des solutions à ce qui relève principalement d'un problème intérieur aux implications transnationales.

Des imams salafistes venus du Golfe

Tetouan, Maroc | ABDELHAK SENNA
/AFP

Pourquoi le djihadisme laisse-t-il les Belges d'ascendance turque si incontestablement indifférents? Les raisons sont diverses. Pour commencer, ils parlent turc et ils sont donc moins exposés que leurs frères marocains au prosélytisme wahhabite globalement arabophone. Et il y a aussi des raisons culturelles. Après les attentats de Bruxelles, dans une interview donnée à la New York Review of Books, Didier Leroy, chercheur à l’École royale militaire de Belgique, évoque un «certain type de construction identitaire dans la communauté turque»«l'héritage laïc de Mustafa Kemal Atatürk […] joue probablement un rôle».

Un autre facteur essentiel est à chercher dans les mosquées et dans la manière dont elles sont gérées et approvisionnées en imams: en Belgique, pour satisfaire les exigences religieuses de la communauté turque, la Turquie envoie ses propres imams et la plupart des mosquées fréquentées par les turcophones sont sous la coupe du Diyanet, la Présidence des Affaires Religieuses qui exerce un contrôle strict de la sphère religieuse en Turquie. A l'inverse, les mosquées de la communauté marocaine sont encadrées par des imams formés dans le Golfe qui ont tendance à prêcher un islam salafiste bien plus radical que la doctrine malékite traditionnellement enseignée en Afrique du Nord et de l'Ouest.

Les vieilles mœurs et habitudes rifaines 

Reste que derrière tout cela, on retrouve encore le Rif –un facteur de radicalisation à lui tout seul.

La dynamique régionale faite de pacification, de mauvaise gestion et de négligence héritées de l'ère coloniale n'est pas sans rappeler celle qui afflige les zones tribales et troublées du Pakistan. A l'instar du Rif –qui, en arabe, veut dire «la lisière des champs» – les zones tribales et périphériques du Pakistan se sont forgé leurs propres codes de conduite fondés sur l'honneur, la vengeance et l'hospitalité. Dans ce genre d'endroits, quand l'ordre ancien s'effondre en l'absence d'institutions étatiques, les idéologies djihadistes prolifèrent comme les plants de marijuana sur les coteaux du Rif ou les champs de pavot dans la vallée du Helmand.

Un passif si lourd qu'il affecte même les Rifains les plus chanceux, ceux qui ont pu échapper à la pauvreté endémique de la région en la quittant pour l'Europe. La vieille génération exilée en Algérie française, en Belgique ou en France se rendra vite compte qu'en ayant vécu dans une ancienne enclave espagnole, leur français n'est pas au niveau. Un handicap que ces Berbères parlant la langue et les dialectes amazighs ne peuvent compenser par une maîtrise de l'arabe.

Les autorités belges caractérisent les communautés d'ascendance rifaine par leur dyssocialité et par une «culture tribale plus agressive»

Dans un tel contexte, les vieilles mœurs et habitudes rifaines et leurs codes traditionnels de conduite, d'honneur, de justice et de méfiance face à l'autorité se sont transplantés dans les quartiers bruxellois, où elles ont pu croître et multiplier. Injustement ou pas, les autorités belges caractérisent les communautés d'ascendance rifaine par leur dyssocialité et par une «culture tribale plus agressive», qui les distinguent des autres communautés immigrées.

Chefchaouan | FADEL SENNA/AFP

Une communauté impénétrable

Dans un article tranchant pour Politico intitulé «Molenbeek m'a brisé le cœur», Teun Voeten, ancien habitant de Molenbeek et bobo patenté, explique comment, comme tant d'autres blancs ayant voulu profiter des loyers abordables du quartier, il s'y était installé en rêvant de voir ses enfants jouer avec leurs petits voisins marocains, transis d'amour multiculturel. Mais comme Voeten le souligne, «le quartier était loin d'être multiculturel. Non, avec près de 80% de sa population d'origine marocaine, il était parfaitement homogène et tragiquement conformiste. Il y a peut-être une culture alternative énergique à Casablanca ou à Marrakech, mais certainement pas à Molenbeek».  

Mais ce que Voeten n'a pas compris –et que tant de Belges ne comprennent toujours pas– c'est que les «cultures alternatives» de Casablanca et de Marrakech sont aussi éloignées de Molenbeek que les montagnes du Rif le sont du palais royal de Rabat. Si les nouveaux arrivants bobos se sentent ostracisés, pour les anciens migrants et leurs enfants, la force communautaire y est incontestable. Et ce sont de tels liens rifains, fondés sur les vieux codes de conduite où l'hospitalité et le sang passent bien avant la loi édictée par de lointaines élites, qui ont permis à Salah et Brahim Abdeslam, et à leurs frères criminalo-djihadistes, de se cacher et de prospérer.

La diversité comme seule solution

Les montagne du Rif, dans la région d'Ashawen | Sabertooth via Wikimedia Commons License by

Tels sont les réseaux que les services de sécurité belges et français, très majoritairement blancs, doivent infiltrer et démanteler. Eh bien, bonne chance à eux. Il faut payer les pots coloniaux cassés et la meilleure façon de résoudre ces problèmes, c'est en diversifiant ces services et en s'assurant que les immigrés ne se heurtent pas à un plafond de verre lorsqu'ils se cherchent une place dans la société occidentale.

S'il importe de comprendre les nuances des origines –notamment en termes de recrutement d'imams et de coopération entre les autorités européennes et nord-africains– il est tout aussi essentiel de ne pas tomber dans le piège des stéréotypes. Cela va sans dire que tous les Rifains ne sont pas djihadistes, ni enclins à la criminalité. Comme la majorité des immigrés musulmans en Europe, la majorité des Rifains vouent Daech aux gémonies et considèrent sa version nihiliste de l'islam comme étrangère à la religion vivante qu'ils pratiquent. L'Europe déborde de Rifains cultivés et qualifiés. Aux Pays-Bas, par exemple, le maire de Rotterdam, Ahmed Aboutaleb, est un Rifain né au Maroc.

L'an dernier, Aboutaleb a fait le buzz dans les cercles politiques et le milieu du rap néerlandais en disant de foutre le camp aux musulmans qui refusent de s'adapter. C'est le genre de savon passé par un gars du bled qui s'en est sorti que les Rifains respectent. J'ai mal à la gorge à force de le répéter, mais je vais le dire encore une fois: il est temps d'impliquer la communauté musulmane dans ce combat et aux échelons les plus élevés de la société. Oubliez la droite blanche et islamophobe européenne et la gauche politiquement correcte. Qu'ils s'énervent et chicanent dans leurs salons et leurs ateliers d'artiste. Cette bataille doit être gagnée dans les rues, de Molenbeek à Tétouan.

Leela Jacinto
Leela Jacinto (1 article)
Journaliste
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