Culture

Pourquoi il sort plus de disques de Jeff Buckley qu’il n’a écrit de chansons

Cédric Rouquette, mis à jour le 19.04.2016 à 8 h 39

Au programme de notre sélection musicale bimensuelle, le nouveau disque posthume de l'auteur de «Grace», mais aussi l'Arte Concert Festival, Martha High et des produits de contrebande échappés de l’autre côté du Rideau de fer grâce au «Disquaire Day» 2016.

Détail de la pochette de «You and I».

Détail de la pochette de «You and I».

1.L'histoireCrédit illimité sur l'œuvre de Jeff Buckley

Jeff Buckley a signé trois chansons originales dans sa carrière. Il en a cosigné quatre autres, officiellement sorties avec son final cut.


Sept, c’est deux de moins que le nombre de disques et de rééditions parues sous sa signature après Grace, son unique album achevé, sorti à la rentrée 1994, entré de son vivant dans l’anthologie de l’histoire du rock. You and I est le dernier du genre. Son contenu est entièrement inédit. Mais sa légitimité est la même que tous les autres: documenter la musique d’un artiste au talent éblouissant mais qui aura passé sa courte vie à courir après son style. Comme si Grace n’avait été qu’une étape parmi d’autres dans un parcours mené en dehors de tout itinéraire-type.

Aucun autre groupe ou chanteur ne peut être comparé au fils de Tim Buckley dans le déséquilibre déroutant entre oeuvre aboutie et oeuvre posthume. Même la comparaison avec Jimi Hendrix, lue récemment dans une chronique, n’est pas vraiment soutenable. La période d’activité des deux guitaristes-chanteurs est vaguement comparable (1966-1970 pour Hendrix, 1994-1997 pour Buckley). Mais le volume de l’oeuvre solo d’Hendrix (quatre albums originaux, dont un double) est d’une incomparable volumétrie comparé aux 51 minutes de Grace, composé à 30% de reprises.

Le grand public a reçu Grace comme un disque abouti, sophistiqué, issu d’une vision d’artiste d’une richesse inouïe (ce qu’il est en partie). Ceux qui ont travaillé avec Buckley à l’époque, à commencer par le producteur Andy Wallace, savent qu’il a résulté d'une somme d’arbitrages plus ou moins imposés au jeune homme de vingt-sept ans, à l’issue de séances aussi peu structurées que ses concerts, en compagnie d’un groupe d’amis plus que de musiciens confirmés, pour honorer un contrat signé deux ans plus tôt avec Columbia sans autre idée précise que «bloquer» ce talent aveuglant. Le point commun entre Buckley et Hendrix, c’est un rapport charnel avec la scène, qui a nourri une bonne moitié de leurs rééditions respectives.

You and I est un live. Un drôle de live puisqu’il est vidé de sa substance car exercé sans public, dans un studio d’enregistrement entièrement dévolu à la captation clinique. Nous sommes en février 1993. Buckley n’a quasiment jamais vu la couleur d’un studio de sa vie. Il s’agit pour lui de répéter de façon quasi mimétique les performances qu’il délivre, jusqu’à deux fois par jour, dans un café new-yorkais aujourd’hui disparu, le Sin-é.

Jeff Buckley y évolue seul avec sa guitare, comme un animal de laboratoire. «Mais de quoi ce surdoué est-il capable?» Le producteur Steve Berkowitz a beau avoir sorti le chéquier pour faire de Buckley le successeur de Bob Dylan et Bruce Springsteen dans son catalogue, il ne sait s’il a affaire à un folkman, un bluesman, une rock star ou un popeux contrarié. C’est un test en roue libre d’où il ressort des pièces étranges et attachantes. Les qualifier de «bonnes» ou «mauvaises» n’a pas de sens.

Le fan absolu pourra trouver une familiarité de façade avec la posture d’«Hallelujah», la reprise de Leonard Cohen enregistrée sur Grace et devenue, avec le temps, le vrai hit de Buckley. Une guitare cristalline, une voix d’ange, et vous. Mais You and I n’a rien à voir. La prise d’«Hallelujah» est le résultat d’un montage savant après des heures à s’épuiser à la chanter et à trouver l’émotion juste. La dernière livraison donne à entendre, au mieux, des deuxièmes ou troisièmes prises non interrompues.

Tout ce que l’on sait de la trajectoire et des hésitations de Jeff Buckley avant l’époque de sa notoriété est dû au journaliste américain David Browne, auteur en 2001 de Dream Brother, traduit en français en 2003 sous le titre Vies et mort de Jeff et Tim Buckley. Dans son enquête, il explique que le million de dollars investi par Sony pour l’enregistrement et la promotion de Grace n’avait pas été couvert au moment de la disparition du chanteur dans les eaux du Mississipi le 29 mai 1997. Ce souci de rentabilité posthume est à l’évidence un des leviers de ce renouvellement permanent, qui agace et fascine en même temps. Mais la dévotion de sa mère pour la maîtrise de l’héritage musical de son fils, multi-piraté de son vivant, et la qualité du matériau musical légué par Jeff (Scott Moorhead pour l’état-civil) ont aussi un rôle. «You and I a de la valeur, commente Browne depuis New-York. Pas seulement parce qu’il donne à entendre le Jeff de la période “solo Sin-é” sans la moindre perturbation sonore, mais surtout parce qu’il permet de bien comprendre son évolution musicale. Avec ses reprises de Dylan et des Smiths, il est en train de découvrir et d’explorer sa voix, six mois avant le début de l’enregistrement de Grace

Le meilleur des parutions posthumes de Jeff Buckley.

Depuis la mort de Buckley sont parus dans l’ordre:

Sketches for My Sweetheart the Drunk (2000), les work in progress de Jeff Buckley, ce qui aurait pu devenir son deuxième album.
Mystery White Boy (2000), une sélection de grandes prestations live en groupe, comme témoignage à la tournée permanente des années 1994-1996.
–un Live at the Olympia (2001) capturant le meilleur du passage de Buckley à Paris en juillet 1995.
Songs to No One (2002), le plus ancien témoignage disponible sur le début de carrière solo de Buckley, datant de 1992. Il était couvé, sinon étouffé, par le guitariste Gary Lucas, auquel il doit pourtant les deux morceaux d’ouverture de son futur album.
The Grace EPs (2002), le coffret retraçant toutes les raretés pares de son vivant en single.
–une version longue, en deux CDs, du Live at Sin-é (2003), ou comment un quatre-titres de poche se mue en anthologie de 21 morceaux et 13 monologues.
–une version augmentée de Grace en deux disques (2004), dont le mérite essentiel était de donner la version officielle de «Forget Her», morceau très accessible que Sony voulait faire paraître en single mais écarté du tracklisting par le chanteur.
–un nouveau live pour accompagner une anthologie conçue pour être visionnée sur DVD, Live Around the World (2009).

Absolument rien ne dit que You and I sera le point final de l’œuvre posthume de Jeff Buckley, dont les vingt ans de la disparition seront célébrés l’an prochain. «Pendant les recherches pour mon livre, j’ai entendu beaucoup d’autres morceaux issus de ces sessions, indique David Browne. Il y a largement de quoi faire paraître encore un disque, sinon plusieurs.»

Comme l’a déjà exprimé publiquement Gary Lucas, Jeff Buckley aurait détesté cette starification. Il aurait détesté être cité par des artistes mainstream comme Adele, ou dans des programmes télé comme «American Idol» ou «La Nouvelle Star», qui ont contribué récemment à la constance de sa notoriété. Mais musicien jusqu’au bout, il a laissé trop de traces pour ne pas, aujourd’hui, les voir resurgir au compte-gouttes. Columbia possède aussi des bandes expérimentales enregistrées en mai 1993, dans la lignée des immenses digressions qu’il s’autorisait parfois sur scène.

Ce goût pour l’expérience dissonante, il le partageait avec son père Tim, qui s’est désintéressé de lui quasiment toute sa vie et avec lequel il détestait la comparaison autant qu’il la suscitait. Si une pièce musicale manque au puzzle de ces permanentes rééditions, c’est la première apparition de Buckley, élevé sur la côte Ouest des Etats-Unis, sur une scène new-yorkaise. Le 26 avril 1991, à l’église St-Ann, dans un concert hommage à son père, il chante «Sefronia-The King's Chain», «Phantasmagoria In Two», «I Never Asked To Be Your Mountain» (dans laquelle lui et sa mère sont évoqués) et «Once I Was». Tout le monde découvre ce jour-là que Tim Buckley a un fils et qu’il est a minima aussi bon que lui. Il n’existe pas de trace digne de ce moment en dehors d’un leak posté en 2006 par une blogueuse du Colorado. Sa qualité est trop incertaine pour être reproduite sur disque. Mais en bonus d’un coffret rétrospectif, cela fera parfaitement l’affaire.

2.Un vinyleYou Need This: Eastern Europe Sounds (1970-1986)

Il n’était pas dans les guides. Ce n’était pas l’une des vedettes annoncées de la journée. Mais dans la jungle du Record Store Day, l’excellente surprise de la journée de samedi est venue d’Europe de l’Est et des années 80. Le label anglais If Music a trouvé dans d’improbables archives six morceaux de jazz, de funk et de groove enregistrés avant la chute du mur de Berlin: cela donne You Need This: Eastern Europe Sounds (1970-1986). Compilés par Jean-Claude and Adrian Magrys, ils confirment que le rideau de fer, aussi lourd fut-il, a échoué dans sa tentative de faire du réalisme socialiste la norme esthétique des musiciens russes et des pays voisins. La pop, le jazz et tous types d’expériences sonores se jouaient en temps réel de la norme officielle.

Les noms des artistes ne nous disent rien. Ils ressemblent à des héros de littérature: «Prince Igor» Yahilevich, Alojz Bouda ou Andrej Korzynski. Ceux qui les portent ont des itinéraires romanesques. «Je suis un musicien de jazz et de rythm and blues américain né par erreur en Europe centrale», a dit Wojciech Karolak, qui ouvre le disque avec un morceau sorti sur quelques 45 tours en 1978. Yahilevich a dû terminer «Double Sun» aux Etats-Unis, et avec lui son unique album solo, From Russia With Jazz, détournement bien compris d’un titre de James Bond.

Il n’y a pas d’unité esthétique entre ces six morceaux enregistrés avec seize ans d’amplitude, par des musiciens issus de quatre pays différents et dans des genres qui n’ont pas grand chose en commun en dehors d’une recherche éperdue de liberté. Le sommet du disque se situe à la fin. Karoly Blinder est un pianiste hongrois reconnu pour son jeu et ses compositions dans quelques institutions en Europe de l’Ouest. John Tchitchai est un saxophoniste de free jazz danois d’origine congolaise, ancien partenaire de John Coltrane ou Archie Shepp. Leur association est digne de ces maîtres.


Le «Disquaire Day» peut être très énervant pas sa faculté à déclencher chez certains labels l’idée que les amoureux du disque sont des pigeons à plumer avec des rééditions hors de prix. Mais sans lui, You Need This: Eastern Europe Sounds n’aurait probablement pas vu le jour. La musique enregistrée à l’Est entre les années 1950 et 1990 est probablement le gisement le plus fertile pour les vagues de réédition des années futures. Nous aurons l’occasion de parler de quelques petits trésors dans les numéros futurs de cette chronique.

3.Un lienTout sur l'Arte Concert Festival

A force de diffuser des concerts en ligne, art dont elle est passée maître, Arte a eu envie d’organiser ses propre shows pour en assurer la diffusion sur les plate-formes numériques. Son association avec la Blogothèque a débouché sur la création de l’Arte Concert Festival, dont Slate.fr était partenaire.

La troisième et dernière soirée, dimanche, fut la plus intense du week-end. Patrick Watson s’est baladé entre les styles, a repris «En relisant ta lettre» de Gainsbourg et fait monter M sur scène. Avant lui, le public parisien a pris quelques claques avec des artistes plus confidentiels mais dont la créative radicalité a saisi l’audience par le col. Le duo entre les pianistes Francesco Tristano et Bruce Brubaker a plané très au-delà de tous les codes et créé un inoubliable moment de concentration.

L’événement du vendredi était le retour sur scène et en France de Neil Hannon, alias The Divine Comedy, auteur d’un grand concert pop à cheval sur vingt-cinq ans de carrière et une classe intemporelle. Les quatre morceaux inédits délivrés face à une foule parisienne gavée d’affection n’ont pas, sur la base de nos souvenirs à chaud, été les moments les plus inoubliables de la soirée, notamment en comparaison du punch de «Generation Sex», du miracle permanent de «Our Mutual Friend» et d’une version épurée de «Lucy». Mais le jugement vaut à coup sûr le replay.


Tous les concerts filmés et diffusés en live sont archivés en ligne. Pour les fans d’electro, nous ne saurions vous détourner de la prestation de Carl Craig samedi, mais les trois quarts d’heure des Berlinois de Brandt Brauer Frick pourraient vous surprendre davantage, entre autre en raison du jeu de batterie incroyablement créatif de Paul Frick.

4.Un coup de pouceMartha High

L’album de Martha High, Singing For The Good Times, aurait eu sa place dans cette chronique à deux reprises: la fois où nous avions célébré 2016 comme d'ores et déjà une grande année pop due à la créativité d’artistes féminines, et la fois où le retour d’une soul pure et dure fut érigé comme l’une des tendances les plus excitantes de l’année.

Avec cet album solo, le quatrième depuis 1979, Martha High accepte d’occuper le devant de la scène, après avoir été choriste de James Brown pendant 35 ans et chanteuse principale de la dernière formation de Maceo Parker. Toujours soutenue par les JB’s, produite par l’Italien Luca Sapio sur des bandes analogiques, Martha High navigue sans trancher entre soul pure et dure, jazz vocal de diva et pop orchestrale. Elle se produira en France plusieurs fois cette année, notamment à Vienne et à Cahors cet été.

5.Un copier-collerLe plan marketing de Jeff Buckley

«Proprement tapé et daté du 5 avril 1994, un "projet de marketing 1994-1995" fut élaboré. […] Rédigé avec son assentiment –et dit-on, beaucoup de ses idées–, le projet marketing Jeff Buckley cristallisait les rêves et les craintes qui l’habitaient depuis le jour où il avait expliqué, dans le journal de l’école, que les groupes de rock ne devaient pas démarrer au sommet. […] L’image de Jeff était un aspect particulièrement touchant de l’ensemble. "Avant tout, il faudra s’assurer que l’image de Jeff ne soit pas perçue comme un coup de relations publiques, mais comme un véritable reflet de ce qu’il est, peut-on lire. Nous ne voulons pas que Jeff apparaisse comme trop centré sur lui-même ou comme la personnification de l’artiste torturé. Nous voulons que son côté mystérieux et mystique se révèle naturellement."

 

De même que la photo de couverture de Grace, cette stratégie de marketing laissait percer beaucoup de contradictions de Jeff. Lui et ses managers voulaient une campagne modeste, mais ils réclamaient que l’on colle des affiches sur les murs des chantiers de construction de toutes les grandes villes où il devait se produire. Mais l’aspect le plus étonnant de ce plan était la demande faite à Columbia de se comporter en petite compagnie indépendante. En ses propres termes, "d’éviter l’approche marketing retenue pour la plupart des grands". Le projet est rempli de considérations sur la nécessité de brider l’image de Jeff près "de la rue" et "au niveau de la rue", et "de créer une plus grande impression de compagnie indépendante". Les logos de Columbia et Sony furent manifestement absents de la tournée de Grace, comme si Jeff avait essayé de se convaincre qu’il n’enregistrait pas pour la compagnie qui avait donné au monde Michael Bolton et Mariah Carey.»

 

David Browne, Dream Brother, 2001 (version française aux éditions Denoël, 2003).

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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