Monde

L'Islande n'est pas une île

Lionel Cordier, mis à jour le 08.05.2016 à 19 h 17

De la crise bancaire aux scandales des Panama Papers, le pays est régulièrement regardé avec exotisme. Ses habitants, pourtant, nous ressemblent et nous pouvons apprendre de ce qu'ils traversent depuis dix ans.

À Reykjavik, le 9 avril 2016. HALLDOR KOLBEINS / AFP.

À Reykjavik, le 9 avril 2016. HALLDOR KOLBEINS / AFP.

Une nouvelle fois, l'Islande a récemment fait la une des grands médias internationaux. Après la chute spectaculaire de ses banques en 2008 puis ses explosions volcaniques intermittentes, les journalistes étrangers se sont encore précipités à Reykjavík, place d'Austurvöllur, en face du Parlement, pour interviewer ses manifestants, retransmettre les appels à la démission et le départ grand-guignolesque de Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, Premier ministre ridiculisé et détesté par plus de 80% des Islandais du fait de l'argent que lui et d'autres ministres cachaient au Panama.

Petit île de 300.000 habitants au nord de l'Atlantique, le pays n'attire l'attention qu'à de rares reprises et on redécouvre à chaque fois l'étrange parcours politique d'une zone longtemps restée aux marges de l'Europe. Il devient alors impératif de se défaire des préjugés exotiques dont on a tendance à affubler le pays: l'exceptionnalisme nordique, une mentalité insulaire qui expliquerait tout, un nationalisme exacerbé souvent confondu avec une posture héroïque face aux grands Etats, etc.

Il faut démonter tout cela. Les Islandais n'ont rien d'exceptionnel et leurs politiques ont les mêmes défauts que les nôtres: c'est ce que vient nous rappeler avec éclat la crise que le pays traverse. Mais c'est justement parce que les Islandais, au fond, nous ressemblent que nous pouvons apprendre de ce que traverse l'Islande depuis bientôt dix ans.

Le poète islandais Sigurður Pálsson parlait de l'Islande comme d'une frégate qui peut aisément changer de politique au fil des vents, à l'inverse de paquebots comme l'Allemagne ou la France. C'est vrai: avec une population peu importante mais hautement diplômée et connectée, l'île devient un terrain de jeu particulièrement propice à de multiples expériences politiques. Il y a maintenant quelques temps, d'ailleurs, une des dirigeantes du Parti pirate Birgitta Jónsdóttir parlait de l'Islande comme d'un laboratoire pour de nouvelles démocraties.

Mais sans retomber dans le mythe exceptionnaliste, que nous disent les évènements islandais sur l'état de nos démocraties? Autrement dit, de quoi l'Islande est-elle le symptôme?

Retour de la chose publique et haine des politiques

Une des caractéristiques majeures du rapport des Islandais à leurs dirigeants, c'est une énorme défiance, qui touche non seulement les partis mais toutes les institutions issues d'élections, qu'il s'agisse du Parlement national, du gouvernement ou des municipalités. La crise de confiance engagée depuis 2008 ne s'est jamais résorbée et la popularité du Parlement islandais reste exceptionnellement basse par rapport à celle de ses voisins nordiques.

Alors que les manifestations restaient plutôt des évènements rares dans la vie politique locale, elles se sont multipliées depuis 2008 à chaque scandale ou promesse non tenue par le gouvernement. Les mobilisations ont notamment connu un nouveau pic il y a un an, quand le gouvernement de Sigmundur Davíð Gunnlaugsson a retiré unilatéralement la candidature du pays à l'UE alors qu'il avait été élu sur la promesse d'un référendum.

Difficile de ne pas comprendre les Islandais face à un gouvernement qui, quelques jours avant le scandale des Panama Papers, traitait son opposition de «déchets» et dont le Premier ministre avait dit de la foule monstre devant le Parlement qu'elle était loin de représenter toute la population locale[1]. Au delà du gouvernement Gunnlaugsson, c'est la présence permanente au Parlement du «Fjórflokkakerfið», le système des quatre partis, qui est fréquemment dénoncé, terme péjoratif pour dénoncer les ententes et la permanence au pouvoir des quatre grands partis politiques de l'île. On peut également évoquer des collisions d'intérêts au sein des grands médias islandais, comme l'arrivée comme rédacteur en chef de Morgunblaðið, le plus grand quotidien national, de Davíð Oddsson, ancien Premier ministre responsable des libéralisations du secteur bancaire.

A noter qu'il s'agit bien d'une détestation des professionnels de la politique, et non du système représentatif lui-même: les Islandais restent très légalistes, attachés au respect de la loi et font encore partie des pays qui enregistrent les plus forts taux de participation aux élections.

L'information est le nouveau nerf de la guerre

Pour la conquête du pouvoir, l'argent et les ressources militantes restent bien entendues décisives, mais ne sont cependant plus suffisantes, ce qu'illustre de manière fascinante la façon dont a payé la stratégie du Parti pirate. Celui-ci joue sur deux tableaux: d'une part, il est l'un des héritiers du Mouvement des citoyens issu de la révolution des casseroles de 2008, et possède donc une certaine expérience de mobilisation et d'horizontalité, et de l'autre, il peut se placer comme le parti des geeks, des jeunes, du droit à l'information et à la liberté d'expression, ouvert sur l'international. Une figure comme Birgitta Jónsdóttir, souvent présentée par les médias internationaux comme l'égérie du mouvement pirate, a travaillé avec Julian Assange et Wikileaks et continue de porter son projet de faire de l'Islande un «paradis informationnel», avec les lois les plus avancées au monde pour la protection des sources et des lanceurs d'alerte.

Or, si le Premier ministre est tombé, c'est justement grâce à la divulgation d'informations confidentielles sur ses comptes offshore au Panama. Autrement dit, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson a pêché par où le Parti pirate tend lui à vouloir se montrer exemplaire: emphase sur la transparence, honnêteté du corps politique, qui doit arrêter de se croire au dessus des lois, des députés qui assument et valorisent leur position de néophytes en politique.

En quatre ans d'existence, le parti a accumulé un soutien croissant de la population: alors qu'il plafonnait à 5% dans les sondages il y a deux ans, il caracole en tête aujourd'hui à plus de 30% devant tous les autres partis et une gauche traditionnelle qui continue à stagner.

La démocratie participative ne suffit pas

Suite à la crise de 2008, l'Islande avait réalisé une première mondiale en cherchant à réécrire sa Constitution par des moyens innovants: panel d'Islandais tirés au sort et Constituante formée de personnalités issues de la société civile.  Mais le processus s'était vite essoufflé suite aux coups de boutoirs de la Cour suprême, au manque de communication avec le Parlement national et à la mollesse du soutien de l'Alliance sociale-démocrate, alors au pouvoir.

Alors qu'un référendum organisé sur des points de la nouvelle Constitution présentait une population plutôt favorable à son adoption, la droite, de retour aux affaires dès 2013, a préféré confier la réécriture du texte à une commission parlementaire qui lui était peu favorable[2].

On aurait pu penser que le processus constitutionnel avait finalement échoué et donné naissance à une «Constitution zombie», mais c'était sans compter sur les partis issus des protestations de 2008, le parti Avenir radieux et le Parti pirate, chez qui l'adoption du nouveau texte reste un point central des programmes. Le Parti pirate conditionne avant tout son arrivée au pouvoir à la mise en place de cette nouvelle Constitution, qui serait donc suivie dans la foulée de nouvelles élections.

La Constitution participative islandaise pourrait donc à nouveau entrer en scène, mais ce retour n'aurait pas été permis sans le soutien permanent de groupes politiques adjacents, dans et à l'extérieur des institutions politiques traditionnelles.

Ainsi, la crise islandaise possède des racines bien plus profondes que le seul scandale des Panama Papers. Les enjeux affrontés par la petite île s'observent dans de nombreux autres pays. Par exemple, les défis à relever pour un nouveau parti comme le Parti pirate sont-ils si différents de ceux affrontés par un mouvement comme Podemos? Les disputes internes quant à son leadership, sa propulsion très rapide dans l'enceinte du pouvoir ou la question de son orientation politique (ni droite ni gauche) restent très similaires. La tenue prochaine de nouvelles élections parlementaires et la stratégie de campagne du Parti pirate, de l'Alliance sociale-démocrate et des Verts de Gauche nous permettront peut-être d'y voir également plus clair.

1 — Il s'agissait sans doute de la plus grande manifestation connue par l'île, estimée jusqu'à 22.000 participants, soit près de 10% du corps électoral insulaire. Retourner à l'article

2 — Le texte contient en effet des dispositions inédites en terme de droit constitutionnel, telles que la propriété publique des ressources naturelle de l'île, ou pour les droits des médias et la séparation des pouvoirs, dispositions auxquelles le Parti de l'Indépendance et le Parti du Progrès (coalition de droite actuelle) reste hostiles. Retourner à l'article

Lionel Cordier
Lionel Cordier (2 articles)
Chercheur en science politique
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