France

J'ai assisté aux Nuits Debout d'une des villes les plus à droite de France

Jérémy Collado, mis à jour le 19.04.2016 à 8 h 37

Vu de Nice, la mobilisation parisienne fait rêver. Mais le mouvement niçois étonne même certains de ses participants par l'ampleur qu'il a rapidement prise.

À Nice, lors de la Nuit Debout du 8 avril. VALERY HACHE / AFP.

À Nice, lors de la Nuit Debout du 8 avril. VALERY HACHE / AFP.

Nice (Alpes-Maritimes)

Depuis le sud de la France, Paris paraît si loin. En temps normal, on observe son tumulte et ses métros, et l'on se félicite de ne pas y habiter. Mais pour ceux qui campent chaque soir place Garibaldi à Nice, Paris et la ferveur de ses luttes font rêver. Pour un peu, ils prendraient tous le train rejoindre leurs camarades, les aider à repousser les assauts des CRS et cultiver leurs potagers en plein cœur de la capitale.

Car ici, à Nice, c'est plus calme, même si le mouvement Nuit Debout y a pris une ampleur plutôt impressionnante quand on connaît un peu les caractéristiques de la cité dirigée par Christian Estrosi, une des plus à droite des grandes villes de France. Les Nuit Debout sont environ une centaine pendant la semaine et jusqu'à 500 le week-end. Tous ou presque suivent en direct la mobilisation place de la République. «C'est beau, c'est beau... C'est la démocratie», commente Rémi, informaticien de 31 ans, venu un soir partager une bière et discuter. «Il faut se parler, c'est ce qui manque dans cette ville...»

De Nice à Paris, les slogans sont les mêmes: il faut «réinventer un modèle de société» et «se réapproprier les outils politiques» pour «reprendre le contrôle de la démocratie», jure Nadège Bonfils, ex-militante niçoise d'Europe-Ecologie les Verts, qui s'engage désormais dans une association citoyenne. Elle sait la difficulté de mobiliser ici: peu de réseaux, peu de conflits sociaux, des retraités installés dans des villas cossues qui votent plutôt conservateur. Qu'importe. Un autre visage de la ville se fait jour ces dernières semaines.

«Par rapport aux autres régions, on ne lutte pas de la même manière»

Sur la place Garibaldi, au milieu des autres, Teresa Maffeis, farouche militante des droits de l'homme, bien connue pour son opposition à la droite et à l'extrême-droite et sa participation à tous les combats locaux, semble pour une fois taper plus sur le gouvernement que sur Sarkozy et Le Pen. L'ex maire Jacques Peyrat, ancien du FN passé au RPR, avait surnommé la «punaise verte» celle qui, tout habillée de vert, s'étonne elle aussi que la contestation soit si vive à Nice, une ville où les électeurs se partagent en grande partie entre LR et Front national. «Ça fait du bien de voir ça. La dernière fois, j'étais dans le bus, et une vieille dame disait “Mais qu'est-ce qu'ils font tous ces gens à occuper la place?” Là, son voisin a commencé à lui parler, en lui disant que c'était courageux de faire ça. Grâce à Nuit Debout, les gens se parlent à nouveau. Je pense qu'ils vont relever la tête», espère-t-elle.

«Je suis énormément surprise de voir tout ce monde-là. Nice n’est pas une ville militante. Je ne m’attendais pas à voir autant de monde», jurait même Roselyne, une aide-soignante venue s'exprimer au micro le 8 avril, pour la première Nuit debout niçoise. «On vit dans une région privilégiée par le climat, il n’y a pas eu de souffrance due à des licenciements massifs dans l’industrie, les Niçois ont d’autres soucis. Alors, par rapport aux autres régions, on ne lutte pas de la même manière.» Tandis que l'été semble avoir déjà commencé ici, ces Nuit debout suscitent des interrogations à la hauteur de leurs espérances...

Plusieurs jours et nuits d'affilée, j'écoute ces gens qui viennent se réunir pour «libérer la parole» et dénoncer l'oligarchie qui les empêche de parler. Pourtant, on les entend partout, les micros se tendent et les médias sont fascinés par ce mouvement qui ne revendique rien mais demande tout. Ils sont là pour parler, débattre, faire vivre une micro-société «pour le peuple, par le peuple» et dénoncer l'archaïsme et le cynisme de «l'oligarchie» qui nous gouverne.

Localement, certains sont engagés dans la défense des migrants, qui passaient ici par centaines avant que la frontière ne soit «fermée» à l'initiative du ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve. Ces réfugiés prolongeaient leur séjour à la gare avant de repartir prendre le premier train vers Paris. Ou vers Vintimille et l'Italie pour les moins chanceux, qui repartaient aussi sec s'ils étaient arrêtés par la police. Du haut de sa mairie, Christian Estrosi couve des yeux le travail de Bernard Cazeneuve, réclame toujours plus fermeté et jure qu'il n'est pas dans ses «compétences» de président de région d'accueillir des réfugiés –factuellement, il a raison.

La vérité, c'est qu'il gouverne pour son électorat, même si depuis 2008 et son accession à la mairie, il a abandonné certaines positions droitières pour un positionnement plus «gaulliste social», comme il le revendique lui-même, d'autant plus depuis qu'il a remporté la région Provence-Alpes-Côte d'Azur avec l'appui des socialistes contre le Front national. Il n'empêche, depuis les Peyrat et Médecin, jusqu'à Estrosi qui poursuit leur héritage, la ville vote à droite. Elle est ultra-sarkozyste (plus de 60% pour l'ancien président à la dernière présidentielle), tendance Droite Populaire avec, pas loin, un certain Lionnel Luca, député-maire de Villeneuve-Loubet. Le président du Conseil départemental Eric Ciotti n'en rate pas une pour dénoncer l'assistanat et la délinquance des quartiers: l'homme est intelligent. Il se positionne d'abord, puis donne à ses électeurs ce qu'ils veulent entendre.

«Un jour, Nice sera à gauche»

Tout ce cocktail fait que le succès des Nuit debout à Nice est presque un petit exploit. Le 12 avril, lendemain d'une nuit passée à leurs côtés, je prends un café avec Clément di Maggio, étudiant de 23 ans, immense carcasse barbue et vêtu d'un tshirt à l'effigie du Clash. Il est bon client, la plupart des médias sont venus l'interroger, Libé en tête, qui s'est étonné que dans un bastion de droite comme les Alpes-Maritimes, la contestation puisse venir «d'en bas». Assis à la terrasse d'un café, il détaille son «programme», lui dont l'un des oncles est «millionnaire» (un seul million, précise-t-il): «Nuit Debout, ça a commencé sur Internet. Et ça, c'est super important pour nous», lâche-t-il, en avalant son chocolat. Ce matin, il ne s'est pas levé pour aller en cours (il est en L1 de «socio-éco») mais tient un discours politique très structuré. «Les chaînes YouTube de vulgarisation politique, pour moi, c'était mon éducation politique.» En 2009, à Lyon, il s'est battu contre la réforme des retraites aux côté de l'Unef. Depuis, il vote blanc. Et se dit presque prêt à voter Marine Le Pen si le FN accède au second tour face à Nicolas Sarkozy en 2017. «Au moins, ce sera le bordel.»

Ce qui est frappant dans ce mouvement, c'est la désillusion face aux politiques. Le rejet des institutions. Syndicats, partis politiques, CRS: tous fachos, tous pourris... Cette colère ne s'exprime pas seulement contre la droite, ultra-majoritaire dans la région, mais contre tous les partis et représentants de l'ordre établi. L'affaire du CRS frappant Tamara, une jeune femme parisienne, lors d'une manifestation le 14 mars, est emblématique. Largement relayée par les réseaux sociaux –notamment via le hashtag #PosetonCRS, qui a fait de cette photo un même–, cette affaire concerne tout le monde, de Lille à Strasbourg en passant par Nice et Marseille. C'est ainsi que la contestation grandit: d'un épisode local le phénomène s'étire jusqu'à concerner tout le monde.

On se croirait de retour en Mai-68, où la jeunesse estudiantine rejettait en bloc toute figure du «père» et du pouvoir, incarnée par De Gaulle. «En Mai-68, tout le monde parlait à tout le monde», jure de son côté Julien, musicien de 43 ans que je rencontre sur la place Garibaldi, et qui regrette que les Niçois vivent «tous dans leur monde», séparés par des barrières et des étiquettes politiques ou sociales.

«Ce qu'il faut, c'est imaginer un système où nous, les citoyens, on a un vrai pouvoir», estime de son côté Clément di Maggio. «Il faut arrêter d'élire ses maîtres.» Élire des maîtres, voilà bien le cœur du sujet. Il poursuit: «Pourquoi Estrosi prend toutes les décisions? Pourquoi on ne tirerait pas au sort 500 personnes qui iraient dans la mairie et prendraient les décisions à sa place?»

Avec cette méthode, dit-il, c'est démocratie directe à tous les étages. Et une politique en faveur de l'intérêt général, «et non pas en faveur des vieux et des bourgeois qui sont majoritaires à Nice». Son ami Thomas Dragon (c'est un pseudo et il est très fier de le dire), 18 ans, est lui aussi étudiant à Nice. Il vante le pouvoir de cette jeunesse niçoise qui ne vote pas comme ses parents: «On prouve avec ce mouvement que les jeunes ne sont pas tous dépolitisés, au contraire! L'oligarchie qui domine aujourd'hui essaie de nous faire croire qu'il n'y a qu'une politique, celle des énarques. Les partis sont tous libéraux et réformistes.»

Il faut les comprendre, ces jeunes de 15 à 35 ans: ils n'ont pas connu d'autre alternative au système tel qu'il est. Gauche et droite se sont succédés pour un résultat à peu près équivalent. Rien ne trouve grâce à leurs yeux, sauf, peut-être, le mariage pour tous et Christiane Taubira. Ils dénoncent en bloc les «professionnels de la politique», qui pourtant ne se désintéressent pas du mouvement. «On regarde ce qui se fait du côté de Nuit debout. Ça bouscule nos méthodes», estime ainsi Mélanie Russo, 24 ans, jeune socialiste niçoise qui a milité au MJS, qui commente la mobilisation avec moi dans un café proche de l'avenue Jean-Médecin. Ici à Nice, elle sait qu'elle est (très) minoritaire. Mais ne veut pas quitter sa ville, où elle désire un jour être élue. D'ailleurs elle dit, sous forme de prophétie: «Je suis sûr qu'un jour, Nice sera à gauche...»

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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