France

François Hollande, sans déconner?

Claude Askolovitch, mis à jour le 16.04.2016 à 12 h 02

Qu'il soit premier secrétaire ou président de la République, il avait toujours su faire rire. Jusqu'à jeudi soir.

STEPHANE DE SAKUTIN / POOL / AFP

STEPHANE DE SAKUTIN / POOL / AFP

Quand il était jeune et plein d’avenir, François Hollande (et cette histoire, souvent racontée, fait partie d’une légende sans saveur) avait moqué Lionel Jospin, qui était Premier ministre et son protecteur, et Jospin lui avait dit: «François, ton humour te perdra.» Les Hollandais ont longtemps caressé cette preuve de leur homme: François le plus drôle des chefs, déjouant les drames d’un mot, humain d’éclairer d’humour la méchanceté politique; le raide Jospin, enfin, n’était pas allé au bout! On pouvait aussi y voir un avertissement, une de ces prophéties de berceau qui introduisent les contes de fées.

Vingt ans après, à peine moins, la prophétie s’est accomplie quand la journaliste Léa Salamé a regardé le président Hollande et lui a dit, sur le plateau de l'émission «Dialogue citoyen»: «C’est une plaisanterie?» Ainsi s’est achevée l’histoire de cet homme.

C’est une plaisanterie? Un examinateur dit cela à l’étudiant qui s’égare. On chapitre un incongru, un être léger, un divagateur, un illégitime. Vous plaisantez? On le regarde de haut, le plaisantin. Quand il s’agit de François Hollande, c’est toute une vie qui le rattrape. On n’avait jamais parlé comme cela à un Président de la République, dans une émission télévisée… Mais aucun Président, avant de l’être et même le devenant, n’avait été un plaisantin. 

En 2002, on l’annonçait ainsi dans des meetings de campagne: «Voilà François Hollande, celui qui nous fait tellement rire.» «Monsieur Petites Blagues», le surnommait Fabius, qui ne le supportait pas. «C’est celui qui m’a le plus fait rire de ma vie, Bedos et Woody Allen compris», disait de lui en 2007 Eric Besson, pas encore ministre de Sarkozy, qui alors l’adorait. A l’automne 2014, Hollande mettait encore en boîte son premier ministre Manuel Valls, à l’occasion d’une décoration…

Fini.

Limelight. Le plaisantin est Calvero qui ne fait plus rire, en tous cas pas Léa Salamé.

Sans déconner?

Elle ne l’a pas fait exprès (je le lui ai demandé, à l’insolente, qui s’est autorisée à couper la parole à un président). Elle ne pensait pas à la réputation de joyeux drille de Hollande. Elle réagissait simplement à une énormité sur la question des réfugiés. En substance, le président avait expliqué que sa France qui se calfeutre était sur la même ligne que l’Allemagne d'Angela Merkel.

Ah bon? Sans blague? Vous vous foutez de nous? Sérieux? Sans déconner? Léa Salamé a été polie.

C’est une plaisanterie? Ce n’en était pas une. C’était ce genre de chose que disent les majestueux, depuis le temps, et qu’on avale –ou plutôt, qu’avalent parfois ceux qui nous représentent devant eux, les journalistes (j'en fais partie, soyons clairs), parce que dans l’océan de non-vérités qu’on nous envoie et par moment, on oublie. David Pujadas, en 2010, avait laissé l’alors président Sarkozy dire des bêtises sur un bouclier fiscal allemand qui n’existait pas. Ca arrive, c’est ainsi. Jeudi soir, entre les corrections venues d’internet (erreur sur le chômage des jeunes) et Léa Salamé, quelque chose s’est passé.

Un nouveau monde

Ne faisons pas d’une journaliste soudain glorieuse la Jeanne d’Arc des médias libérés. C’est le moment qui importe. C’était d’abord, avant tout, l’irruption imprévue d’un nouveau monde dans une émission où la communication a explosé. Un monde où l’on clouerait le bec au président, où l’on irait chercher ses erreurs et on le prendrait à la condescendance. Salamé a incarné cette nouveauté, et celle-ci est cruelle, comme tout ce qui achève l’ancien.

Hollande est le vieux monde. Il n’existe plus réellement, une vapeur qu’un souffle insolent dissipe, une illusion. Par moment, on se demandait si Pujadas lui-même, vétéran des anchormen français, n’était pas lui aussi de ce monde révolu. C’était étrange… Des manières de dire, d’interroger, de récuser, d’être courtois, ou révérent, dans une langue commune subitement impossibles. Il y avait, du temps de Mitterrand (certes affaibli), des moments d’une dureté presque gênante, entre Poivre d’Arvor et le vieux socialiste. Mais si la haine transpirait, étrange, perturbante, elle n’était pas ce renversement des valeurs, ce surplomb de la journaliste sur l’homme que l’on dit d’Etat…

Parce que c’est elle, Salamé? Surtout parce que c’est lui, François Hollande, sous lequel le sol se dérobe, avec qui l’on ose tout, et désormais la dérision. Lui Hollande, pur produit de la politique et de ses codes, ses formalités; qui considère que se montrer avec l’Allemagne vaut «position identique». Lui, Hollande, qui pensait s’être débarassé de la légèreté, à force de présider un pays ensanglanté, et qui en fait ne préside à rien, Salamé le lui dit. Elle est, sur une soirée, l’incarnation du changement? Il est, sur un quinquennat, ce qui autorise la révolution. D’autres avant lui ont abaissé et trivialisé la fonction du pouvoir, de Sarkozy à Berlusconi. Aucun ne l’avait à ce point dépouillé, malgré lui, parce que lui…

La société est plus sérieuse que ceux qui la dirigent

C’est ainsi. La société est plus sérieuse que ceux qui la dirigent. Un électeur du Front national incarne la déshérence du peuple. Une mère endeuillée de djihadiste égaré fait la leçon à l’homme habile de la déchéance de nationalité. Une journaliste trentenaire le renvoie à ses plaisanteries. Le pouvoir est devenu inconsistant. Ce qu’il dit n’a plus de sens que pour lui-même, l’écho terrrible d’un discours codé qui l’endort. Il n’y a plus de politique que l’on puisse respecter pour lui-même. François Hollande justifie cette cruauté et la subit. C’est injuste? La France va-t-elle mieux? Est-ce si faux? Veut-on l’entendre? On ne veut même pas l’écouter. Moins de quatre millions de téléspectateurs pour le roi de France, autant dire rien. Il disparaît. Il s’obstine à ne pas l’admettre. C’est dans cette patience qu’il pense, un jour, réexister.

Le lendemain, Léa Salamé se demandait où la conduirait sa nouvelle gloire. François Hollande, lui, persistait devant les salariés d’une entreprise de l’Oise, et même plaisantait encore. Incorrigible, ou éperdu du besoin de retrouver ses cadres. Tout ceci ne préjuge de rien, ni même d’une déclaration de candidature ou pas d’un président en pointillés. Cela, ce que le vieux monde offrira au présent et dont on s’arrangera, nous autres qui votons ou ne votons plus ou commentons encore, n’est pas forcément passionnant.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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