Culture

La crise existentielle en séries, c'est à Los Angeles que ça se passe

Nora Bouazzouni, mis à jour le 19.04.2016 à 8 h 38

De «Togetherness» à «Love» en passant par «You're The Worst», la Cité des Anges est celle des remises en question sur le petit écran.

«Togetherness» (HBO).

«Togetherness» (HBO).

«Là où vont les hipsters pour mourir ou faire des enfants.» Jay Duplass décrit ainsi Eagle Rock, quartier de Los Angeles où est tournée Togetherness, série co-créée avec son frère Mark et Steve Zissis, dont la deuxième (et ultime) saison vient tout juste de s’achever sur HBO.

Car si l’on en croit les récentes sorties outre-Atlantique, après la frénésie de la Grosse Pomme et juste avant d’aller se faire cuire les rides en Floride, l’Américain(e) blanc(he) issu(e) de la classe moyenne supérieure fait sa crise existentielle à Los Angeles, entouré(e) de ses amis blancs issus, eux aussi, de la classe moyenne supérieure. Togetherness, Love, Flaked, You’re The Worst, Transparent, Casual… autant de dramédies récentes où l’on s’ennuie, seul ou à deux, dans une grande maison flanquée d’un haut portail, où l’on remet tout en question parce qu’on a –visiblement– que ça à faire. Sur la côte opposée, les meufs de Broad City ou Girls s’interrogent, elles, entre deux jobs alimentaires, plans cul, bongs et autres teufs improbables, de même qu’Aziz Ansari dans Master of None.

Alors, pourquoi ces showrunners de 40 ans sont-ils obsédés par Los Angeles?

L’enfer, c’est les autres (et soi-même)

D’abord, la ville est propice aux questionnements, ainsi qu’aux errances anonymes et surtout ininterrompues. Car Los Angeles est la cité de l’entre-soi. Tentaculaire, ethniquement diverse, éclatée mais cloisonnée: on n’habite pas simplement L.A., on vit dans un de ses nombreux quartiers à l’inquiétante homogénéité socio-économique. C’est-à-dire entre blancs, noirs, latinos, riches ou pauvres –sans jamais se mélanger. Flaked est carrément circonscrite à Venice, parce que son héros n’a plus le droit de conduire et roule donc à vélo.

Alors, sans opinions contradictoires, sans confrontations à des expériences différentes ni remise en question de leurs privilèges, les riches blancs ont tout le loisir de se regarder le nombril et s’interroger pendant des heures sur leur choix de carrière ou leur mariage #FirstWorldProblems.

Flaked (Netflix).

La morphologie urbaine explique en partie la non-mixité flagrante de ces séries introspectives et fait de Los Angeles la ville du privé, de l’individualité. Pour une bonne et simple raison: la voiture y est omniprésente et indispensable –puisque le réseau de transports en commun est vraiment mauvais et principalement utilisé par la classe ouvrière–, moyen de locomotion solitaire qu’on emprunte pour se rendre d’un lieu privé à un autre (maison -> voiture -> travail -> voiture -> maison) sans que la notion d’espace public soit souvent montrée autrement que de manière hostile. Les tensions se multiplient dès lors que les protagonistes de Togetherness veulent se rendre à la plage en famille ou quand ils se rendent au parc où des hipsters ont déjà «réservé» la pelouse pour un anniversaire. Dans le second épisode de la première saison de Transparent, Sarah trompe son mari avec Tammy, dans la propre voiture du couple, sur une colline de Los Angeles.

Véritable extension du chez-soi, espace privé dans l’espace public, la voiture empêche les rencontres fortuites, réduit les interactions (et donc la mixité, sociale, culturelle ou ethnique) au maximum et reste tout indiquée pour une crise de larmes ou un nervous breakdown anonyme, à l’abri des regards (puisque sur l’autoroute, personne ne vous entend sangloter). À force de rester confiné dans un chez-soi permanent, c’est dans son propre cerveau qu’on s’enferme.

C’est tout l’inverse de New York, qui peut se parcourir à pied (comme dans le premier épisode de la troisième saison de Broad City, une longue déambulation dans les rues de la Grosse Pomme) et où les bus et métros sont largement utilisés. Ilana et Abbi découvrent d’ailleurs la foultitude de freaks qui peuple ce moyen de transport.


Et puis marcher, c’est vivre la ville, l’embrasser, la sentir. De là naît une sérendipité, inexistante à Los Angeles, où l’on côtoie ce(ux) qu’on connaît déjà et où toute balade pédestre devient un élément déclencheur et prend des dimensions épiques: dans le troisième épisode de la première saison de Togetherness, c’est parce que Michelle renonce à rejoindre son mari en voiture et se rend, à pied, au bar du coin, qu’elle finit par assister, par hasard, à une réunion sur un projet d’école publique qui va devenir sa raison d’être. Mais dans une ville peuplée d’inconnus, lorsqu’il s’incarne, le dénouement est forcément catastrophique: c’est aussi là que Michelle rencontre David, prof latino qui la raccompagne en voiture et avec qui elle trompera Brett.

Ironique, d’ailleurs, que ce soit en s’ouvrant à la mixité sociale (elle refuse de mettre sa fille dans le privé) que Michelle fait basculer son mariage. La rencontre, dans l’épisode 6, de Brett avec une sorte de guide spirituel lors de sa rando quotidienne sur les hauteurs de L.A. lui fait littéralement prendre de la hauteur. «C’est si terrible si, pour une fois, on fait un truc chacun de notre côté?», lui demande-t-il, préfigurant la réalisation que son mariage va mal.

Dans You’re The Worst, la dépression de Gretchen empire quand elle sort de chez elle pour espionner, à pied, ses voisins dont elle idéalise la vie. Au début de LOVE, la première rencontre de Gus et Mickey se solde par une balade dans les ruelles de Los Angeles où les deux protagonistes parlent cinéma. Leurs chemins se sont croisés par un concours de circonstances qui les a fait tous deux sortir de leur zone de confort, mais cette rencontre ne finit pas vraiment en happy ending…

Los Angeles, ville fantôme

Si Los Angeles est propice aux considérations métaphysiques, c’est aussi grâce à son horizontalité. Comment ne pas se sentir le plus important dans un tel plan, lorsqu’on est soi-même le seul élément vertical à perte de vue (routes, plage…) —pas de gratte-ciels imposants, façon New York, pour relativiser la moindre importance de ses interrogations. Rouler sans avoir à tourner, sur des autoroutes déshumanisées en fixant la ligne d’horizon, perdu dans ses pensées: telle est la métaphore de la déambulation mentale du quadra déprimé impossible à calquer à New York, où n’importe quelle flânerie mélancolique a toutes les chances d’être interrompue.

Surtout, cette facilité à oublier l’environnement pour se concentrer sur son paysage intérieur vient de ce que L.A. n’existe pas «trop». C’est davantage un espace mental qu’une cité. Une ville sans identité, sans véritables landmarks, au contraire de NYC, reconnaissable immédiatement (statue de la Liberté, pont de Brooklyn, Times Square…). Une ville plus passive qu’active, souvent fantomatique, d‘ailleurs rarement montrée ou mentionnée dans les séries qui s’y tournent. Togetherness, You’re The Worst, Transparent ou Casual pourraient presque être délocalisées, tant Los Angeles n’y est qu’un simple décor —mis en abyme, d’ailleurs, si l’on considère le pare-brise omniprésent comme une sorte d’écran de télévision. En revanche, dans Broad City par exemple, New York est véritablement actrice de ce qu’il se passe, active, réactive, qu’on interpelle comme s’il s’agissait d’un personnage à part entière.


Broad City/Comedy Central

Un personnage accessible, frénétique, qui offre des tas d’opportunités. Paradoxalement, alors que Los Angeles se veut la cité où le péquenaud du Missouri peut devenir le prochain Brad Pitt, c’est bien New York qui nous est montrée comme la ville des possibles, pas L.A.

«Cet endroit, raconte Jay Duplass en parlant d’Eagle Rock, est représentatif de notre vision du monde. On fait tout son possible pour se rapprocher de sa famille, ses enfants et ses amis. Mais une fois qu’on a réussi, on a qu’une envie, c’est s’éjecter de tout ça pour se retrouver avec soi-même. C’est triste et drôle à la fois.» Pour vivre heureux, vivons éloignés?

Nora Bouazzouni
Nora Bouazzouni (20 articles)
Journaliste et traductrice
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