Partager cet article

Ces six chansons de «Blonde on Blonde» de Dylan, que vous n'avez peut-être jamais entendues

Bob Dylan sur une affiche de concert datant de 1966.

Bob Dylan sur une affiche de concert datant de 1966.

Sorti il y a un demi-siècle, le double-album de Bob Dylan a marqué la mémoire du public rock, de génération en génération. Mais à côté de «I Want You», «Just Like a Woman» et autres classiques, certains bijoux sont restés dans l'ombre.

Ainsi donc, Blonde on Blonde, cet album dont on pensait qu'il ne vieillirait jamais, a fêté ses cinquante ans cette année, celle où Bob Dylan recevra le Nobel de littérature.

En 1966, il lançait chez les disquaires sa septième œuvre studio, le premier double-album de l'histoire du rock. Un demi-siècle et trente albums de l'artiste plus tard (jusqu'à Fallen Angels, un disque de reprises qui sort dans quelques jours), Blonde on Blonde n'a pas cessé de bâtir une aura de mystère autour des quatorzes pistes qui le composent.


Quatorze morceaux c'est du jamais vu à l'époque, alors que le public ne découvrira le double blanc des Beatles que deux ans plus tard, signe de la prolixité de Dylan dans les années 1960. Mais si l'ancien musicien folk produit beaucoup... il jette, ignore, oublie presque autant. Voici donc sous vos yeux et vos oreilles ébaubis six chansons enregistrées en 1966 par Robert Zimmerman et que vous n'avez très probablement jamais entendus.

1.La plus mélancolique«I Can't Leave Her Behind»

Le premier titre est une perle et ce, pour plusieurs raisons: c'est une très belle ballade sur le thème de la dépendance et l'incompréhension amoureuses... et c'est un trésor difficile à débusquer. Si la plupart des morceaux évoqués dans cet article ont fini par émerger via des compilations ou les éditions officielles d'inédits dylaniens et autres chutes d'albums (les fameux Bootleg Series), celui-ci n'apparaissait sur aucun disque jusqu'à la production de The Cutting Edge il y a quelques mois.

Avant ça, il a fallu attendre que le documentaire Eat the document immortalisant la tournée agitée de Bob Dylan au Royaume-Uni en 1966 refit surface pour que la chanson se frayât un chemin jusqu'au public. Filmé par le célèbre cinéaste rock D.A Pennebaker, Eat the document était une commande de la chaîne de télévision américaine ABC... mais monté par un Dylan d'humeur expérimentale, il ne sera jamais diffusé.

À la trappe donc, pendant plusieurs décennies, «I Can't Leave Her Behind» et ses doux accords. Les harpèges que Dylan frappe sur sa guitare rappellent les compositions écrites en hommage à son ancienne petite amie Suze Rotolo, comme «Girl From the North CountrY» par exemple. Est-elle à nouveau derrière cette femme que le narrateur du morceau n'arrive pas à lâcher? Mystère.

 

2.La plus cynique:«She's Your Lover Now»

Avec cette partie de piano, on entre de plain-pied dans la psyché tourmentée et le chant halluciné de Bob Dylan au milieu des années 1960. Dans ce morceau, comme dans les titres retenus pour Blonde on Blonde, il étire jusque la caricature une voix traînante qui semble parfois gonflée d'air (et d'autres substances plus sympathiques mais aussi plus destructrices), et martyrise sa diction.


«She's Your Lover Now» est une chanson pour le moins obscure: à deux vers d'intervalle, le chanteur peut s'adresser à son ancienne compagne qui ne semble ni un cadeau ni la reine des prises de décision fermes et définitives ou à celui qui l'a remplacé auprès d'elle. Sur un ton railleur, Dylan alternativement plaide sa cause et conseille, ironiquement, le nouveau copain de madame. À noter qu'il évoque ici une figure qui ne cessera de le fasciner à l'avenir au point de tourner dans le western de Sam Peckinpah consacré à ce personnage: Billy the kid.

«She's Your Lover Now» sort du néant en 1991 soit vingt-cinq ans après avoir été enregistrée grâce à la publication du premier volume des Bootleg Series. On connaît plusieurs versions de cette chanson inachevée qui a mobilisé Dylan et ses musiciens pendant de nombreuses séances: certains enregistrements sont rendus assez pop par le concours des membres du groupe The Hawks (bientôt The Band), formation qui entoure Dylan sur scène lors des tournées de 1965-1966, tandis qu'une première version, elle, s'affiche plus blues, plus sobre, autour d'un piano-voix interprété par Dylan seul. C'est cette prise que nous vous proposons de découvrir ici.

 

3.La plus vacharde«I Wanna Be Your Lover»

Pas d'extrait pour «I Wanna Your Lover» dans ce papier, et il y a un bon motif à cette absence: la chanson n'est pas sur internet. Pour l'entendre, il vous faudra vous procurer Biograph, une compilation publiée en 1985 comprenant quelques inédits. Dans le livret, on apprend de la main de Dylan que, bien que persuadé de la qualité de la composition, il ne l'a jamais intégré à une de ses œuvres officielles pour quelque raison nébuleuse. «I Wanna Be Your Lover», gravé sur bande en compagnie des Hawks, fait visiblement référence au «I Wanna Be Your Man» (repris tel quel dans le refrain), gros succès des Beatles mis en vente en 1963.

On peut donc y voir un hommage rendu à une formation que Dylan admire... ou au contraire, une odieuse moquerie à l'attention du talent d'écriture très relatif des Anglais à leurs débuts. Pour le reste, force est de constater que la chanson de Dylan où un faiseur de pluie muni d'une baguette magique et déguisé en loup-garou rencontre une certaine Mona ainsi que la Phèdre de la mythologie grecque et de Racine peut revendiquer une toute autre richesse littéraire que la rédaction pas même scolaire des Beatles qui se résume à peu de chose près à la tannée suivante: «I wanna be your lover baby, I wanna be your man».
 

4.La plus insolente:«Tell Me, Momma»

Dans ce blues par moments dopé à l'orgue, Dylan s'en prend avec toute sa gouaille à une femme dont l'amour paraît plutôt envahissant, et qui est sûrement tout sauf sa mère. La chanson, qui a fini par figurer sur les pistes du volume 4 des Bootleg Series, appartient tout entière à la scène.


En effet, si le musicien ne l'a pas inscrite sur Blonde on Blonde, il l'a jouée quinze fois sur scène, entre le 5 février et le 27 mai 1966. Bob Dylan a notamment interprété «Tell Me, Momma» lors du concert houleux donné au Free Trade Hall de Manchester le 17 mai 1966 lors duquel il est qualifié de traître (de «Judas» plus précisément) et hué par une partie de son public pour son passage de la guitare folk à l'électrique. C'est d'ailleurs la version de cette soirée très particulière dans l'odyssée dylanienne que l'on retrouve dans Eat the document.

 

5.La plus absurde:«Jet Pilot»

Là encore, nous touchons aux limites du web car on n'y trouve ce morceau nulle part (il est passé à la postérité grâce à la compilation Biograph). On comprend aisément cette impasse: Dylan et les Hawks n'ont jamais réussi à pousser cette chanson très rythmée jusqu'à son terme, malgré sept tentatives (comme le rapporte la précision extrême de Philippe Margottin et Jean-Michel Guesdon dans leur superbe ouvrage d'exégèse musicale Bob Dylan, la totale, les 492 chansons expliquées).

La prise qui nous est parvenue ne dure même que cinquante secondes! L'univers développé par le titre ne manque pas pourtant pas d'intérêt. Une femme «aux yeux de pilote de jet» roule des mécaniques, au figuré comme au propre puisqu'il est dit qu'elle porte une clé à molette. Tous les garçons de la ville font ses quatre volontés. Puis, surprise, un an avant le début de la carrière de Bowie, Dylan se met à jouer sur les genres et on apprend que la femme en question est un homme!
 

6.La plus altruiste:«I'll Keep it With Mine»

La première fois que Dylan se penche sur «I'll Keep It With Mine», en 1964, il s'assied humblement derrière un piano et pose avec simplicité la supplique d'un homme ne demandant rien de mieux que de décharger la femme aimée d'un fardeau, espérant ainsi lui «faire gagner du temps». Dylan n'en fait rien personnellement mais l'offre à la musicienne Judy Collins qui la sort courant 1965. Visiblement tenaillé par le sentiment que ce morceau a d'indéniables qualités, il le tire des limbes au moment des sessions de Blonde on Blonde et tente de l'enregistrer à nouveau.

Rien n'y fait, aussi intéressante que soit la chanson, l'auteur de «Like a Rolling Stone» ne la gardera pas pour lui. À la place, il la confie aux bons soins d'une autre artiste dont il est proche: Nico, le mannequin allemand célèbre pour sa voix solennelle, son autisme et sa collaboration avec le Velvet Underground de Lou Reed et John Cale lors du premier album du groupe (oui, l'album à la banane).


Sur son premier album solo publié en 1967, Chelsea Girl, la chanteuse en livre une version plus douce et grave que celle de Dylan. L'interprétation de Dylan peut être entendue sur le premier volume des Bootleg Series mais c'est le chant intimidant de Nico que nous vous donnons ici à écouter, ne serait-ce que pour souligner qu'une composition de Dylan (même négligée par lui) est faite non pour être oubliée mais pour circuler, entre amateurs bien sûr, mais aussi entre artistes. Il n'est pas impossible d'ailleurs qu'au moment du centenaire de Blonde on Blonde (en 2066, donc) on trouve d'autres chefs-d’œuvre, jusque-là inconnus, à se refiler.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte