Sports

L'éviction de Benzema, ou le triomphe de la démocratie d'opinion

Yannick Cochennec, mis à jour le 14.04.2016 à 10 h 55

En écartant le Madrilène de la sélection, Didier Deschamps et Noël Le Graët ont choisi la moins mauvaise solution pour mettre fin à une sinistre affaire et acheter la paix sociale vis-à-vis des supporters des Bleus.

Karim Benzema lors de la défaite des Bleus face à l'Allemagne en quart de finale de la Coupe du monde 2014. PATRIK STOLLARZ / AFP

Karim Benzema lors de la défaite des Bleus face à l'Allemagne en quart de finale de la Coupe du monde 2014. PATRIK STOLLARZ / AFP

Dans une démocratie gouvernée par les sondages, Karim Benzema n’avait évidemment aucune chance d’être sélectionné pour le prochain Euro qui se disputera en France du 10 juin au 10 juillet. A partir du moment où environ huit Français sur dix avaient décrété que l’attaquant du Real de Madrid était persona non grata et qu’il y avait donc un risque d’entendre des sifflets à chaque fois qu’il toucherait le ballon, son sort était réglé. Didier Deschamps et Noël Le Graët auraient été bien audacieux d’aller à l’encontre de cette puissante vague populaire sans risquer de se voir reprocher, demain, d’avoir jeté une part d’ombre sur une compétition qui, au-delà d’une équipe, va devoir incarner la cohésion d’un pays par ailleurs divisé et déboussolé.

Dans cette sinistre affaire, il n’y avait aucune bonne solution, la Fédération française de football et le sélectionneur des Bleus ayant choisi la moins mauvaise, quitte à se priver donc de l’un de leurs meilleurs éléments, absolument indiscutable quelle que soit l’opinion portée sur les performances précédentes du numéro 10 sous le maillot national. Que l’équipe de France gagne l’Euro sans Benzema et le débat sera tranché pour l’éternité. Qu’elle obtienne un autre résultat que celui-là et resteront les doutes et les questions: et si on avait fait mieux avec Benzema? Il y a environ vingt ans, Aimé Jacquet, très critiqué, parfois très violemment, avait agi sans Eric Cantona et David Ginola pour se lancer à l’assaut de la Coupe du monde 1998. L’histoire, avec un grand H, lui avait donné raison.

Pragmatisme

Personnage éminemment pragmatique, Didier Deschamps a vraisemblablement nourri sa réflexion sans tenir compte de l’avis de politiques qui n’auront servi qu’à hystériser le débat, mais en s’appuyant sur celui des autres joueurs, à commencer par le ressenti de quelques cadres. Il a pu compter aussi sur la bonne forme d’autres concurrents de Benzema à son poste pour alléger le poids de ses doutes, car aurait-il eu la même audace si les réserves avaient été plus limitées? Les enquêtes d’opinion ont fait le reste auprès de tous ces intervenants qui ne rêvent que de sérénité dans la phase de préparation qui s’annonce, au lieu d’avoir à essuyer tous les jours des questions sur l’ambiance du groupe, forcément suspecte si Benzema avait été retenu.

Dans toute cette sombre histoire, il faut naturellement penser à la victime, qui n’est pas Karim Benzema mais Mathieu Valbuena, presque oublié au fil du temps. Depuis la révélation de l’existence de sa sextape et de l’exploitation de celle-ci par des proches de Benzema, le joueur de l’Olympique Lyonnais n’est plus que l’ombre de lui-même au gré de la malchance qui semble désormais l’accompagner et qui, sauf miracle, le privera certainement d’une participation à l’Euro. La légèreté, au minimum, de Benzema à son encontre a été sanctionnée, mais il n’est pas sûr que Valbuena puisera dans la décision de Deschamps et de Le Graët une forme de satisfaction personnelle.   

Un sportif doit-il être exemplaire? Pour certains, dans la mesure où l’on exige d’un ministre mis en examen qu’il démissionne, il est logique qu’un joueur de l’équipe de France, dont l’attitude a plus valeur d’exemple, et de loin, auprès des jeunes, démissionne ou soit démissionné tant que son cas n’est pas tranché par la justice. Pour d’autres, à partir du moment où aucune condamnation n’a justement été prononcée, il n’est pas normal de sanctionner quelqu’un qui resterait un citoyen comme les autres. Débat sans fin pour tous les comptoirs de France et de Navarre.

Une décision qui risque d'être mal comprise

Il n’est pas certain, toutefois, que nombre de jeunes de ce pays comprendront la décision prise au sommet des instances fédérales au nom de l’exemplarité, parce que Benzema reste leur idole et donc un référent indéboulonnable pour eux, quels que soient les problèmes liés à sa personne en dehors du terrain. Sans Benzema, immense joueur de football, leur Euro aura pour eux une saveur plus fade ou plus aigre, avec le sentiment d’être aussi frappés par ricochet par une forme d’injustice. Ce qui compte, à leurs yeux, c’est ce que fait Benzema dans sa fonction de footballeur, où il n’a notamment jamais reçu le moindre carton rouge contrairement, par exemple, à Zinedine Zidane. De ce point de vue, il est au moins irréprochable.

«Au fond, quels peuvent bien être les effets de la manière dont la presse a traité cette affaire Benzema –c’est-à-dire principalement à charge?, s’interrogeaient récemment Stéphane Beaud et Akim Oualhaci dans une analyse sociologique, «L’affaire Benzema remise en perspective», pour le site La Vie des idées. On peut se dire, sans risque de surinterprétation, qu’elle n’a fait que renforcer le soupçon, très présent depuis Knysna, selon lequel ces joueurs de cité, "Noirs" et "Arabes", ne peuvent pas véritablement appartenir au "Nous" national, n’ont pas toute la légitimité à porter le maillot de l’équipe de France et de représenter dignement le pays. A ce titre, ces affaires qui ne cessent de scander l’histoire de l’équipe de France de football depuis six ans, et qui peuvent paraître dérisoires, se révèlent bel et bien justiciables d’une analyse sociologique

Pour trancher, Didier Deschamps et Noël Le Graët ne se sont évidemment pas affranchis du passé sulfureux de la Coupe du monde 2010 qui imprègne encore les esprits et, en ce sens, ils ont pris la sage décision qui allait leur garantir la paix sociale. Certains diront qu’ils se sont offert celle-ci à moindre coût. Il ne reste plus à l’équipe de France qu’à gagner l’Euro 2016…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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