Economie

Le management «à la cool» peut aussi se révéler effrayant

Repéré par Vincent Manilève, mis à jour le 13.04.2016 à 18 h 32

Repéré sur The New York Times, New York Magazine

Après la fascination, les nouvelles méthodes de gestion des employés dans les entreprises du numérique provoquent surtout de l’effroi.

Brian Halligan et Dharmesh Shah, les deux fondateurs de Hubspot, accompagnés d'employés | CorporateM via Wikimédia CC License by

Brian Halligan et Dharmesh Shah, les deux fondateurs de Hubspot, accompagnés d'employés | CorporateM via Wikimédia CC License by

Dans l’imaginaire collectif, et aussi par le biais de produits culturels comme la géniale série Silicon Valley, le cadre de vie et les conditions de travail dans les entreprises du numérique américaines semblent idéales. On s’imagine de jeunes cadres habillés de façon décontractée et travaillant sur des poufs entre deux parties de ping-pong.

Et, pour une partie d’entre elles, cette culture de la décontraction existe vraiment. Comme chez Etsy, un site qui permet de vendre des objets faits maison et dont parle le New York Magazine. La nourriture y est gratuite, les employés sont encouragés à venir travailler en vélo et se voient offrir des congés parentaux de vingt-six semaines. Lors de son introduction en bourse, le patron de cette entreprise symbole d’un «meilleur» capitalisme après la crise de 2008 déclarait même: «Le fun devrait faire partie de tout ce que l’on fait.»

Soit. Mais derrière ce vernis cool se cachent parfois des méthodes de management bien moins tendres que ce que certains médias laissent croire. C’est ce que raconte Dan Lyons, ancien employé de Hubspot, entreprise de création de logiciels, qui vient de publier un livre témoignage et polémique, Disrupted: My Misadventure in the Start-Up Bubble et a décidé de prendre la parole dans les colonnes du New York Times pour raconter les dérives de son ancien employeur.

«Rock stars jetables»

«On nous disait qu’on était des “rocks stars”, des “gens inspirants” qui allaient “changer le monde” mais, en réalité, nous étions jetables», écrit-il avant d’expliquer qu’un licenciement est valorisé comme un diplôme chez Hubspot. Typiquement, la direction envoyait un e-mail disant: «Chère équipe, simplement pour dire que X a été diplômé et que nous sommes tous très excités à l’idée de voir comment il/elle va utiliser ses superpouvoirs pour sa prochaine grande aventure.»

L’auteur de l’article explique que cette culture, qui consiste à traiter les employés comme des éléments dispensables une fois leur tâche accomplie, a été héritée de certaines grandes entreprises de la Silicon Valley. «Cette “nouvelle” façon de travailler est en réalité le plus vieux jeu du monde: l’exploitation de la main-d’œuvre par le capital», estime Lyons. Il explique que Hubspot s’est inspiré du «culture code» lancé en 2009 par Netflix, qui promeut une idée où, selon lui, «l’on attend des employés qu’ils soient entièrement dévoués et loyaux envers leur compagnie, alors que les patrons ne se sentent pas obligés de faire de même en retour». Les patrons de Hubspot avaient par exemple mis en place une mesure appelée VORP, pour «valeur sur le joueur de remplacement», dont le but est d’aider à évaluer les employés. 

Et faut-il rappeler cette retentissante enquête d’août 2015 où le New York Times dénonçait les conditions de travail au sein du géant Amazon? Deux ans plus tôt, le livre En Amazonie révélait déjà le scandale managérial de l’entreprise en France; cette fois, le journal américain visait directement la déclaration de principes du patron Jeff Bezos et le système officiel de critiques entre employés. On apprenait aussi qu’un employé avait vu «pleurer à leur bureau presque toutes les personnes avec lesquelles [il avait] travaillé» ou encore que, comme chez Hubspot, «seuls 15% des employés sont présents depuis plus de cinq ans». Avant que toutes ces informations soient révélées, Jeff Bezos apparaissait comme un visionnaire en matière de management et de réussite dans le monde du numérique. Le 4 mars 2012, Forbes publiait un article intitulé «Jeff Bezos révèle son secret de leadership numéro 1». Et Amazon n’est pas la seule à avoir un système d’organisation plus que limite en ce qui concerne le respect des employés: on peut aussi citer AOL, Google ou Microsoft.

Les conditions de travail dans ces entreprises qui se veulent modernes en assénant des «codes» et des «principes» révèlent parfois une image biaisée, tout comme leur traitement médiatique. Et, s’il y a d’évidentes réussites, il est important de regarder ces modèles venus d’Amérique avec circonspection, et non plus fascination.

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