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Vous écoutez de la bonne musique? Remerciez votre frère ou sœur aîné-e

Temps de lecture : 8 min

Les sociologues commencent à s'intéresser à la force de l'aîné-e lorsqu'il s'agit de partager, voire d'imposer, ses goûts à ses cadet-te-s.

Cette grande sœur est sur le point d'imposer ses goûts musicaux  à petit son frère pendant au moins vingt ans | Paul via Flickr CC License by

«Putain Alexis! Je suis retombée sur «Traffic» de Stereophonics, elle fait partie de toutes les chansons que tu me faisais écouter quand j'étais au collège. Elle m'a trop marquée!» Ces phrases prononcées par ma petite sœur auraient pu rester dans le cadre privé du salon de nos parents. Mais elles m'ont ouvert les yeux sur un phénomène quasi-universel: nous, les aînés, forgeons une part importante de la culture musicale de nos cadets. N'essayez pas de lutter, notre pouvoir est (presque) sans limites.

1.Vous nous admirez
Ce sont les sociologues qui le disent

Pour bien comprendre à quel point nous, les aînés, sommes indispensables à vos petites personnes, commençons par un fait concret: nous sommes vos modèles dans la vie. Ou au moins pendant une partie de votre enfance et de votre adolescence. Et comme vous passez vos journées à nous admirer en vous demandant ce qu'il faut faire pour devenir aussi cools que nous, il est bien normal que vous finissiez par vouloir écouter la même musique.

La sociologue du Centre de recherche sur les liens sociaux Gaële Henri-Panabière nous l'a expliqué de manière plus sérieuse. En travaillant sur la transmission culturelle –et particulièrement de la musique– dans les fratries, la chercheuse a observé que «les cadets observent leur aîné en se disant qu'être grand c'est être comme lui, faire comme lui. Et être “comme les grands” motive beaucoup les enfants. Il existe dans la fratrie un réel rapport d'identification (et un rapport de force) en faveur de l'aîné.»

2.Notre rôle est uniqueEt on ne le fait même pas exprès

Sylvie Octobre, Martine Court et Gaële Henri-Panabière sont trois sociologues qui ont travaillé sur la socialisation culturelle entre frères et sœurs. Elles s'accordent à dire que notre rôle d'aîné est tout à fait particulier. Avec sa collègue statisticienne Nathalie Berthomier, Sylvie Octobre écrit que «le rôle de la fratrie est probablement souvent sous-évalué alors qu’il n’est ni identique à celui du groupe des pairs, même si ses membres en partagent en général les caractéristiques générationnelles, ni réductible aux effets des exemples des parents, même si de puissants effets de filiation sont avérés.»

Mais pourquoi avons-nous un rôle si fort en tant qu'aînés? En plus de l'admiration sans borne que vous avez pour nous, la promiscuité imposée par le fait de vivre sous le même toit intervient dans la transmission, comme nous l'a illustré Gaële Henri-Panabière. Selon la sociologue, «le cadet peut entendre malgré lui la musique qu'écoute son aîné-e dans sa chambre voisine, sans que ce dernier ne le fasse exprès. La sensibilisation à un style musical particulier peut se faire de cette manière, c'est-à-dire que la transmission se fait aussi de manière non-intentionnelle et sur la durée.» La diffusion continue de notre bon goût au travers des murs du foyer parental n'est donc pas une stratégie sournoise, mais bien un généreux partage qui se fait même malgré nous.

L'adolescence joue aussi en notre faveur, il faut bien trouver des avantages à cette douce période. Il s'agit d'âges où les échanges de mélomanes entre frères et sœurs sont les plus intenses, d'après les sociologues. Or, comme nous vous l'expliquions déjà en août 2014 dans un article que vous avez forcément lu, les chansons écoutées entre douze et vingt-deux ans créent des sortes de feux d'artifice neuronaux dans des cerveaux encore en développement. Elles s'y installent souvent pour de bon. Voilà pourquoi les chansons que nous vous avons transmises restent comme des madeleines dans vos esprits. Ne nous remerciez pas. En fait si, faites-le.

3.On fait le job à votre placeParce qu'on s'est fait seuls, nous

On peut naître dans une famille où la mère écoute Patrick Bruel et Céline Dion à fond dans le salon sans qu'aucun service de police ne s'en inquiète.

Si nous accordons autant d'importance à ouvrir les oreilles de nos petits frères et sœurs à des horizons musicaux plus larges que les chaînes de clips, c'est uniquement pour vous faciliter la tâche. Gaële Henri-Panabière le rappelle: «La musique transmise à l'aîné provient en très grande partie des parents et des amis.» En gros, on est tout seuls, sans autre choix que d'aller très tôt écumer les bacs des bibliothèques, ou les affres d'internet pour les plus jeunes, et d'errer en attendant qu'une pépite tombe à nos pieds de profanes de la musique. Nous avons souffert. Nous sommes des miraculés auditifs.

Parce qu'on peut naître dans une famille où la mère écoute Patrick Bruel et Céline Dion à fond dans le salon et où il faut aller piquer en secret les CDs de Serge Gainsbourg et de Cesária Évora dans la discothèque du père à laquelle on n'a, en principe, pas du tout le droit de toucher. Ces choses sont arrivées dans la France du XXe siècle, sans qu'aucun service de police ne s'en inquiète et qu'aucun ministre de la Culture ne se saisisse du problème. Merci Jack Lang.

Seules Sylvie Octobre et Nathalie Berthomier reconnaissent le travail que nous fournissons en écrivant que «les cadets sont en contact avec des modèles culturels que les aînés ont structurés après choix et rejets». Vous éviter ce long travail constitue pour nous une mission de la plus haute importance. Nous ne sommes qu'amour et agissons donc uniquement pour votre bien, comme l'explique Laura, métalleuse de 21 ans et sœur de Paul, 15 ans.

«J'ai commencé à faire écouter de la musique à mon frère quand il avait 10 ans, en y allant petit à petit, d'abord avec du soft, du hard-rock, puis du métal. Je n'ai pas envie qu'il se contente de Booba ou de Christine and the Queens. J'ai envie qu'il aille plus loin que la musique qu'on lui propose partout de manière bête et méchante. Aujourd'hui il a une vraie liberté musicale, c'est-à-dire qu'il écoute autant Dio et Rammstein que de la musique classique ou Nekfeu. C'est peut-être un peu grâce à moi.»

4.Vous prenez de l'avance sur vos amisEt on fait de vous des rebelles

Dans leurs travaux, Martine Court et Gaële Henri-Panabière ont découvert que les cadets avaient bien souvent des goûts musicaux qui correspondent, non pas à ceux de la moyenne de leur classe d'âge, mais à ceux des classes d'âge supérieures. En entretien, ses cadets en avance sur leurs amis expliquent qu'ils ont découvert ces artistes «de grands» grâce... à leur frère ou sœur aîné-e. Comme par hasard.

Il faut aussi retenir des travaux des deux chercheuses que nous sommes là pour vous sortir du carcan parental avec l'aide merveilleuse de la musique. Selon elles, nous, les aînés, sommes souvent les premiers à vous confronter de manière durable à une culture musicale différente de celle de vos parents. Et vous kiffez. N'en déplaise aux bourdieusiens, les aînés parviennent sans problème à mettre à mal le déterminisme social en matière de capital culturel.

Enfin des fois. Car quand aînés et parents écoutent la même musique, difficile de dire que nous arrivons à faire de vous des rebelles capables dès 9 ans d'envoyer à la poubelle la culture transmise par les parents. Mais dans cette situation, nous ne perdons pas pour autant de notre superbe. Les sociologues montrent que notre rôle est alors celui de catalyseurs qui viennent renforcer la légitimité de la culture parentale. Rien que ça.

5.Nous sommes des tyransMais il y a plus forts que nous

Ces faits sociologiques freinent notre super-pouvoir de transmission musicale. On a les kryptonites qu'on mérite.

Parce que nous sommes gentils, nous vous proposons aimablement d'écouter la même musique que nous. Et lorsque la méthode douce ne fonctionne pas, nous enclenchons notre arme favorite: le harcèlement psychologique par moquerie permanente. Vous vous souvenez des fois où nous vous prenions un écouteur ou que nous regardions votre ordinateur au dessus de votre épaule dans l'unique but de vous faire remarquer que vous écoutiez de la merde? C'est notre technique principale pour votre mettre la pression. Et au bout de quelques mois à quelques semaines en fonction de votre degré de résistance, vous abandonniez l'écoute des Worlds Apart ou de Lorie en prétendant avoir toujours haï leurs chansons.

À la manière de Superman (non, la comparaison n'est pas exagérée), nous avons aussi nos kryptonites, ces faits sociologiques qui freinent notre super-pouvoir de transmission musicale. Parmi elles, le milieu social, le genre, la taille de la fratrie, l'écart d'âge et –reconnaissons-le– le libre-arbitre des cadets. On a les kryptonites que l'on mérite. Pour synthétiser, la musique se transmet mieux aux petites sœurs nées peu après nous dans une fratrie de deux, et dans les milieux à fort capital intellectuel que l'inverse.

Sarah, 25 ans, a un grand frère et une petite sœur. Elle a observé l'action cumulée de deux facteurs limitants: l'écart d'âge et la taille de la fratrie. Alors que Reda, l'aîné de quatre ans a beaucoup partagé avec elle, ils ont tous les deux plus de mal à transmettre leur culture à la petite dernière, Lisa, qui a respectivement quatorze et dix ans d'écart avec son frère et sa sœur.

«Mon frère m'a initié au rap français. Sans lui je n'aurais sûrement jamais eu cette culture urbaine, je n'aurais pas écouté Rohff ou 113. On partageait la même chambre, du coup il était constamment en train de me faire découvrir des artistes à la radio ou avec ses cassettes, comme la chanson «Les princes de la ville» que je connais encore par cœur.

Avec Lisa, notre petite sœur, c'est plus compliqué parce que Reda et elle sont moins dans un rapport de "potes" comme nous le sommes. On va avoir tendance à être plus autoritaires avec elle. Ce qui n'empêche pas que Reda, qui aime beaucoup partager tout ce qu'il aime, essaie de lui faire écouter des titres. Mais elle reste plus dans sa musique et ses goûts à elle, alors qu'à son âge j'absorbais vraiment tout ce que me faisait découvrir mon frère: musique, jeux vidéos, mangas… Entre Reda et Lisa, la transmission se fait, mais uniquement autour des jeux vidéos.»


Années après années, la transmission musicale se fait moins de l'aîné au cadet mais devient de plus en plus un échange entre les membres de la fratrie. Vous grandissez et nous perdons de notre pouvoir. Lucie, 20 ans, a commencé à partager ses goûts musicaux avec sa sœur assez tard, en 2014 lorsque Caroline, sa cadette de deux ans, l'a accompagnée à un concert de François and the Atlas Mountains.

«Maintenant le partage est réciproque, explique Lucie. On s'envoie des liens par Facebook, essentiellement du rock indé et alternatif. Ma sœur a aussi un délire plus rap et R'n'B. J'ai du retard là dedans parce que c'est moins mon truc, mais elle m'a fait découvrir M.I.A il n'y a pas longtemps.»

En grandissant, vous, les cadets, arrivez donc aussi à nous influencer, alors que c'était notre rôle, notre mission, notre sacerdoce pendant tant d'années. Tout fout le camp.

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