Monde

Les regrets francs et révélateurs de Barack Obama sur la Libye

Daniel Vernet, mis à jour le 13.04.2016 à 17 h 11

En estimant que la gestion de l'après-Kadhafi constitue sa pire erreur de politique étrangère, le président américain réaffirme sa doctrine extérieure.

Barack Obama lors d'un discours prononcé au lendemain de la mort de Christopher Stevens, le 12 septembre 2012. Isaac Brekken / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Barack Obama lors d'un discours prononcé au lendemain de la mort de Christopher Stevens, le 12 septembre 2012. Isaac Brekken / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Quelle est la pire erreur que vous ayez commise en politique étrangère? Réponse: «Vraisemblablement, l’échec à concevoir un plan pour le jour après l’intervention en Libye, qui m’était alors apparue comme une décision juste.» A quelques mois de la fin de son second mandat, Barack Obama a commencé à tirer lui-même le bilan de ses huit années à la Maison blanche. La remarque sur la Libye, qui a le mérite de la franchise, il l’a faite à la chaîne de télévision conservatrice Fox News. Cinq ans après l’intervention internationale et la chute de Kadhafi, le pays est plongé dans le chaos; il est devenu une place-forte pour Daech et malgré les efforts de l’ONU, le premier ministre désigné, Fayez al-Sarraj, a du mal à former un gouvernement d’unité.

Nicolas Sarkozy, qui a été un des protagonistes essentiels de l’intervention contre Kadhafi en 2011, fait aussi son autocritique… sur le dos des autres: «On a laissé tomber la Libye», déclarait-il au Journal du Dimanche en septembre dernier. Les principaux responsables sont «la communauté internationale avec au premier rang la France et M. Hollande. Il fallait organiser l'armée libyenne, la police. Rien n'a été fait. Pourquoi? Uniquement parce que c'est moi qui suis intervenu. C'est la réalité».

«Avons-nous une réponse pour le jour d’après?»

La déclaration du président américain est plus qu’un acte de contrition, elle est le reflet de la «doctrine Obama» en politique extérieure. Déjà, en 2014, dans un entretien avec Thomas Friedman du New York Times, il avait posé la question qui le poursuit depuis l’intervention américaine en Irak en 2003 –à laquelle il s’était opposé alors qu'il n'était que sénateur de l'État de l'Illinois–, qui s’est renforcée avec la Libye et qui a contribué à sa prudence en Syrie: «Devons-nous intervenir militairement ? Avons-nous une réponse pour le jour d’après?»

Quand début 2011, le colonel Kadhafi menace d’écraser dans un bain de sang la rébellion de Benghazi, Barack Obama est très réticent à suivre Nicolas Sarkozy et David Cameron dans leur croisade. Ses conseillers sont divisés. Le vice-président Joe Biden et le secrétaire à la Défense Robert Gates sont hostiles à une intervention américaine. «Est-ce que je peux finir les deux guerres dans lesquelles on est impliqué [l’Afghanistan et l’Irak] avant que vous les gars vous envisagiez de vous lancer dans une troisième?», lance ce dernier aux partisans de la force. Bien que les intérêts nationaux américains ne soient pas directement en jeu, les «interventionnistes» –Susan Rice, ambassadeur aux Nations unies, ou Samantha Power, membre du Conseil national de sécurité–, mettent en avant des raisons morales pour ne pas laisser écraser Benghazi.

Dans le long article qu’il a consacré dans The Atlantic à la diplomatie d’Obama, Jeffrey Goldberg peint un président parfois agacé. «Ça suffit, Samantha, j’ai déjà lu ton livre», s’emporte-t-il contre l’ancienne journaliste qui, dans A Problem from Hell (2002), plaide en faveur de la «responsabilité de protéger», suite à son expérience dans l’ex-Yougoslavie des années 1990. Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat, fait pencher la balance en faveur de l’intervention. «Ça a été 51-49», se souvient Robert Gates.

Une fois la décision prise, Barack Obama insiste pour une action «robuste», couverte par une résolution de l’ONU et menée par une coalition dans laquelle les Européens et les pays arabes doivent avoir un rôle. Dans l’entretien avec The Atlantic, il se plaint que Nicolas Sarkozy «voulait claironner ses succès de la campagne aérienne, alors que nous [les Etats-Unis] avions détruit toutes les défenses anti-aériennes et procuré l’essentiel de l’infrastructure nécessaire à l’intervention». Mais selon le président américain, laisser le beau rôle à son homologue français était le prix à payer pour que les Américains dirigent les opérations.

«Vous devez faire un choix moral: un bain de sang à Benghazi et le maintien de Kadhafi au pouvoir, ou ce qui se passe maintenant, expliquait récemment Gérard Araud, à l’époque représentant de la France à l’ONU et actuel ambassadeur à Washington, dans un entretien au New York Times. C’est une question difficile parce que maintenant les intérêts occidentaux sont beaucoup plus touchés par ce qui arrive en Libye», allusion à l’implantation de Daech et aux affrontements entre les diverses milices locales.

En Irak, en Libye, en Syrie, les mêmes dilemmes

Les premières semaines après la chute de Kadhafi sont plutôt encourageantes, jusqu’aux élections de juillet 2012, qui portent au pouvoir un gouvernement pro-occidental mais qui ne résolvent rien des problèmes structurels d’un pays divisé, miné par une dictature de quarante ans. Un conseiller de Barack Obama se souvient avoir entendu le vice-président Joe Biden affirmer: «Il ne s’agit pas de savoir ce qui se passera le jour d’après mais la décennie d’après.» L’attentat contre le consulat américain de Benghazi, qui coûte la vie à l’ambassadeur Christopher Stevens en septembre 2012, corrobore ses craintes.

Les opposants à l’intervention se réfèrent à la malheureuse expérience irakienne: il y aura un vide du pouvoir. Comment sera-t-il rempli? Que ferons-nous pour le remplir? À Bagdad, en 2003, les Etats-Unis ont démantelé l’appareil administratif et l’armée du régime de Saddam Hussein. A posteriori, Colin Powell, qui était alors secrétaire d’Etat, compare l’Irak à un magasin de porcelaine: «Si vous le cassez, c’est pour vous!».

En Libye, «lorsque je me demande pourquoi cela a mal tourné, explique Barack Obama dans The Atlantic, je réalise que j’étais convaincu que les Européens –étant donné la proximité de la Libye– seraient plus impliqués dans le suivi [de l’intervention militaire]». Mais ce n’est pas la seule raison. «Les divisions tribales étaient plus grande que ne l’avaient anticipé nos analystes, dit encore le président. Et notre capacité à créer une sorte de structure avec laquelle nous aurions pu agir, faire de la formation et commencer à apporter des ressources s’est très rapidement effondrée.» D’autant plus que la Libye est vite remplacée par la Syrie dans les préoccupations des chancelleries. Même si les mêmes questions se reposent, avec les mêmes dilemmes: intervenir ou pas, occuper ou pas.

La réponse est d’autant moins simple que les expériences du passé récent ne donnent que des indications désespérantes. En Irak, les Etats-Unis sont intervenus et ont occupé le pays, le résultat a été calamiteux. En Libye, ils sont intervenus sans occuper: même résultat désastreux. En Syrie, il n’y a eu, au début au moins, ni intervention, ni occupation, et la situation n’en est pas moins dramatique.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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