France

La primaire à gauche place le FN au centre de l’offre politique

Julien Landfried, mis à jour le 15.04.2016 à 16 h 36

Vouloir répondre aux problèmes stratégiques de la gauche par ce moyen, c'est faire fausse route.

CHANTAL BRIAND / AFP.

CHANTAL BRIAND / AFP.

Les sombres anticipations sur l’avenir électoral de la gauche en 2017 suscitent un certain nombre de discussions et d’initiatives, parmi lesquels l’appel à une primaire à gauche publié par Libération le 10 janvier dernier.

Les signataires de cette pétition font au moins trois paris alors que le président de la République semble avoir tourné le dos à son «discours du Bourget» (pourtant très prudent sur le fond), et que tous les partis de gauche se décomposent après une succession de lourdes déconvenues électorales. Le premier pari est que l’organisation de cette primaire à gauche permettrait de renouer avec une dynamique politique et renforcerait significativement la probabilité de la qualification d’un candidat de gauche pour le second tour de l’élection présidentielle de 2017. Sans doute lucides sur l’état de l’ensemble des structures partisanes, ils font le second pari qu’une campagne de quelques semaines, très fortement médiatisée, compensera voire surclassera les difficultés idéologiques et stratégiques de la gauche. Enfin, évidemment, un certain nombre de personnalités soutiennent ce principe d’une primaire à gauche avec des arrières-pensées personnelles car l’expérience de la primaire de 2011 a permis de faire émerger deux personnalités disruptives, même si elles n’ont rassemblé à elles deux qu’un petit quart des votants: Manuel Valls est devenu Premier ministre et Arnaud Montebourg peut espérer se placer en recours de la gauche anti-austérité. L’un et l’autre occuperaient des espaces beaucoup plus étroits s’ils n’avaient été candidats en 2012. Être le Valls ou le Montebourg de 2017, telle est le troisième pari de quelques impétrants, qui font en quelque sorte comme si le principal résultat de 2011 n’avait pas été la victoire de François Hollande…

Les partisans de la primaire répondent-ils pour autant au problème stratégique auquel est confrontée la gauche au sens large? Celle-ci ne parvient pas à rassembler dans la durée une coalition sociale majoritaire qui lui permette non seulement de gagner les élections mais de gouverner pendant une décennie et d’être ainsi une force de transformation économique, sociale et culturelle. Électoralement, son problème se résume en la désaffiliation des ouvriers et employés, réfugiés dans l’abstention ou le vote Font national, dans la sous-participation électorale croissante des jeunes et des actifs, dans le poids à contrario toujours plus fort des seniors dans la structure de l’élection.

Vouloir répondre à ce problème stratégique avec un moyen, la primaire à gauche, qui rassemble un corps électoral âgé, favorisé socialement et plus conservateur économiquement que les jeunes et les actifs, c’est évidemment faire fausse route. La primaire ne peut produire pour des raisons structurelles qu’un candidat «conservateur» économiquement, compatible avec une alliance au centre-droit et le fantasme d’un gouvernement d’union nationale qui traduit le désir des classes supérieures de s’affranchir du peuple. Peut-être une autre personne que François Hollande, mais probablement pas une politique alternative, en particulier sur le plan économique.

La double organisation d’une primaire à gauche et d’une primaire à droite en amont de l’élection présidentielle fonctionne en réalité comme un phénomène de sélection en amont du premier tour, par les effets de réduction non homothétique du corps électoral qu’elle opère, centré sur les seniors et les catégories sociales supérieures. Une sorte de virus censitaire dans un cadre démocratique. Si le risque d’une politique économique qui sorte du cadre intellectuel du traité de Maastricht s’en trouve de fait réduit, la conséquence électorale de cette double primaire est bel et bien de mettre le Front national au centre du jeu en lui donnant par construction la position d’offre politique de référence pour les employés, les ouvriers et de manière générale les catégories sociales qui doutent des bénéfices concrets de la mondialisation sur leur niveau de vie. La très forte progression du vote FN chez les jeunes, les actifs, y compris des catégories longtemps farouchement hostiles au FN comme les fonctionnaires de catégorie C ou les enseignants, en est une des preuves.

Quelle alternative? D’abord penser le temps long (et pas seulement 2017). La gauche a probablement besoin d’un grand parti de gauche républicaine, capable de construire une hégémonie culturelle puis électorale dans la durée. Sa priorité doit être de construire une alliance majoritaire qui résiste à l’épreuve du pouvoir, ce qui signifie que les forces sociales qui la soutiennent doivent pouvoir y être également défendues. Pour reconquérir les perdants de l’histoire que sont les catégories populaires, un authentique effort d’honnêteté et de courage intellectuel doit être mené. L’absence de toute mention de la question européenne dans l’appel à une primaire à gauche témoigne de la profondeur du tabou qui existe sur cette question à gauche. Depuis le référendum de 2005, le voile pudique jeté sur ce sujet agit comme un poison sur la capacité politique et électorale de la gauche. C’est cet immense impensé qui s’exprime par le choix de la primaire qui non seulement n’aide pas à résoudre le problème stratégique de la gauche, mais l’aggrave sans aucun doute.

Julien Landfried
Julien Landfried (4 articles)
Membre du conseil scientifique de la Fondation Res Publica
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