Culture

Serait-on en train de réhabiliter la variété française?

Temps de lecture : 7 min

À travers des compilations-hommages et des reprises sur le web, les artistes indépendants ont enfin pris conscience de la richesse de la variété.

Montage Daniel Balavoine, Claude François et Véronique Sanson I DANIEL JANIN DOMINIQUE FAGET / ARCHIVES / AFP // UPI / AFP // THOMAS SAMSON / AFP
Montage Daniel Balavoine, Claude François et Véronique Sanson I DANIEL JANIN DOMINIQUE FAGET / ARCHIVES / AFP // UPI / AFP // THOMAS SAMSON / AFP

Variété française. Le simple fait de prononcer ces deux mots devant n’importe quel fan –hardcore ou occasionnel– de musiques indépendantes suscite généralement le mépris de son interlocuteur. Depuis plusieurs décennies, la variété est considérée comme un genre dépassé et vieillot, comme le refuge de ces musiques où la mélodie n’est utilisée qu’en tant qu’accompagnant plutôt que comme outil orchestral. À l’exception de quelques fortes têtes (Alain Souchon, William Sheller ou l’éternel trio Brel-Brassens-Ferré), le reste de la scène française est régulièrement moqué, souvent honni, et ne bénéficie clairement pas des mêmes analyses.

Du moins, c’était le cas il y a encore quelques semaines. À bien regarder (et écouter) les compilations France, Calme & Volupté: une certaine vision de la chanson française ou La Souterraine-retient-la-nuit, on commence à s’intéresser à une poignée des artistes qui ont fait la culture populaire de notre époque pour leurs mélodies captivantes et plus complexes qu’on ne pourrait le croire de prime abord. Sans vouloir en faire l’apologie, il faut bien avouer que la ligne de basse de «Magnolia Forever» de Claude François, par exemple, n’a rien à envier aux meilleures productions disco venues des États-Unis dans les années 1970.


Entendre ce titre repris de manière totalement défroquée, quitte à en contrarier le potentiel tubesque, par Guillaume Stankiewicz sur la dernière compilation du label La Souterraine est déjà une preuve en soit de l’extrême musicalité de ce morceau.


«Claude François, c’est quand même un mec qui a beaucoup travaillé avec Bernard Estardy, l’un des plus grands producteurs français et, surtout, un homme qui a produit ce que la variété a de plus intéressant», note Maxime Chamoux, tête pensante du projet Pharaon de Winter. Avant de préciser: «La variété des années 1960 et 1970, c’est aussi une sophistication de fond et de forme qui va de pair avec un succès commercial immense. À l’époque, on faisait le pari de tirer la langue française vers le haut, tout en digérant le jazz, les musiques brésiliennes, le rock ou autre.»

«Balavoine, c’était une musique très riche, même mélodiquement»

Auteur d’un premier album éponyme en fin d’année dernière, où il mélangeait la poésie de Souchon et de Véronique Sanson aux sonorités de Spoon ou de Jarvis Cocker, Pharaon De Winter a surtout revendiqué ses liens avec la variété française en piochant dernièrement trois chansons dans le répertoire de Daniel Balavoine.

«C’était une idée de mon label, Because, mais j’aime tellement Balavoine que ça me paraissait évident, précise-t-il. C’était quelqu’un sans ironie, ce qui est rare aujourd’hui où tout est nécessairement recouvert sous une couche de dérision et d’un soi-disant décalage. Chez Balavoine, on note aussi une aisance mélodique incroyable, une capacité évidente à digérer les influences anglo-saxonnes tout en ayant une volonté de faire le bien sur Terre.»


Révélée en fin d’année dernière avec un premier EP éponyme, Fishbach appuie cette analyse sur l’auteur de «L’Aziza»:

«J’ai l’impression que l’on réécoute Balavoine aujourd’hui parce qu’on en a beaucoup parlé dernièrement, mais il faut bien avouer qu’il avait plein de propositions différentes vocalement. C’était une musique très riche, même mélodiquement.»

Régulièrement comparée à Désireless pour ce chant rugueux et cette électro-pop chargée en spleen, Fishbach accepte volontiers le compliment. Durant l’entretien, elle revendique même un intérêt prononcé pour des artistes a priori moins «respectables» comme Patrick Juvet.

«Pour moi, la variété n’a rien d’un gros mot. Ça correspond simplement à des musiques populaires où tout le monde peut se reconnaître. J’adorerais être vue ainsi.»


Ringarde un jour…

Les cas de Pharaon De Winter et de Fishbach ne sont pas isolés. Avec Intérieur Nuit, Marvin Jouno renouvelle la chanson française avec un goût évident pour le storytelling.


Avec Boy Sentimental, Ça ira tu verras et Elle était une fois, D’Arsy, Séverin et Alexandre Chatelard aèrent un genre, la variété donc, dont plusieurs générations de musiciens avaient déjà bien secoué les vieilles branches. Le Belge Nicolas Michaux est lui aussi de ces artistes qui assume avec grâce et légèreté l’influence d’artistes populaires. De toute façon, il s’est toujours «senti dérangé par cette barrière»:

«Pour moi, la variété, c’est une façon d’être à la fois exigeant esthétiquement et capable de parler à tout le monde. Et ça, c’est propre aux années 1960. Quand tu prends les Beatles ou les films de Sergio Leone, ce sont des œuvres populaires. Elles touchent les masses, et, pourtant, ce sont des chefs-d’œuvre esthétiques.»


Comment expliquer alors que la variété ait si longtemps été tenue à l’écart des médias spécialisés? Au fait que, de Johnny à Claude François, de Joe Dassin à Sheila, de nombreux chanteurs ont souvent dépouillé les tubes anglo-saxons de leur charme d’origine? «C’est assez faux quand on sait que les Anglais ont eux aussi adapté certaines chansons françaises et que, dans les années 1960, il y avait moins le culte de la création. On était plus dans une notion du standard», répond Maxime Chamoux.

On pourrait alors évoquer les infâmes compilations-hommages qui pullulent ces dernières années et dépouillent fallacieusement les chansons leur potentiel de séduction (La Bande à Renaud, Tels Bashung, Balavoine(s) ou même Génération Goldman). On pourrait aussi avancer qu’il a toujours été difficile d’accepter l’héritage musical de ses parents et qu’avouer que «Tailler la zone» de Souchon ou «On Ira» de Goldman peuvent compter autant pour nous que «She’s Lost Control» de Joy Division ou «Qu’est-ce qu’on attend» de NTM, c’est prendre le risque de se faire charrier par son entourage.

On pourrait enfin, et ce serait peut-être plus évident encore, émettre l’idée que, en dépit d’albums aussi foisonnants que les premiers efforts de Polnareff ou de Jacques Dutronc, l’on ait mis un certain nombre d’années à se construire une culture pop en France, mais Nicolas Michaux a visiblement une autre explication. Selon ce Belge originaire de la région liégeoise, la France, ses décideurs et ses journalistes resteraient attachés à de vieilles habitudes. Il n’y aurait que l’indé qui compterait:

«Ce n’est pas leur faire injure que de dire qu’un grand nombre de journalistes sont issus d’un milieu aisé et qu’ils semblent être restés hermétiques à cette culture populaire. Personnellement, j’ai toujours ressenti une sorte d’opposition entre, d’un côté, cette culture élitiste qui dicte un soi-disant bon goût et, de l’autre, une musique populaire que l’on suspecte d’avoir systématiquement été composée pour des raisons commerciales. Je ne sais pas si c’est par volonté de s’opposer à une presse mainstream qui n’a cessé d’utiliser et de réutiliser les grands noms de la chanson lors de soirées hommages nauséabondes, mais je trouve ça regrettable. On devrait être fier du patrimoine que nous avons à disposition.»

On connaît la chanson

Cette situation est malgré tout en train de changer. Pour s’en rendre compte, il faut se détourner des bacs et des salles de concerts et plonger dans les méandres d’Internet. Comme la plupart des artistes actuels, c’est en ligne, notamment en inondant YouTube et Soundcloud, que de jeunes groupes pop font connaître leur amour pour ces chansons que nos parents chantaient à tue-tête. À l’inverse des têtes de gondole médiatiques telles que Stromae ou Christine & The Queens, qui ont tendance à se revendiquer de courants alternatifs, les «popeux» clament régulièrement leur amour pour la chanson française, traditionnelle diront certains.

Il y a par exemple Feu Chatterton & Juniore reprenant «L’Amour à la plage» de Niagara sur le plateau de «Monte Le Son» sur France 4, Jupiter adaptant «Oh ! J’cours tout seul» de William Sheller, Guillaume Teyssier sublimant «Les Princes De La Ville» de Michel Berger, la célèbre version de la «Dolce Vita» de Christophe par Sébastien Tellier ou encore Fishbach se réappropriant avec audace le «Night Bird» de Bernard Lavilliers.

«Je pense que l’on ne comprend pas toujours ce qui se passe au moment où on le vit et j’ai l’impression que l’on commence seulement à redécouvrir le potentiel de ces musiques qui ont toujours refusé de se cacher derrière des maniérismes ou des références anglo-saxonnes, précise Fishbach. Quand on regarde, Bashung, le mec a quand même eu un succès très tardif alors que c’est devenu le maître à dépasser aujourd’hui.»

Décloisonner

À en croire les différents artistes interviewés, mais aussi Romain Guerret d’Aline qui, dans une interview à Brain Magazine, prétendait que «la chanson française, c'est la mer qu'on voit danser Les nuits de la pleine lune, c'est Chercher le garçon le Week-end à Rome ou à Gottingen, c'est dire Salut les amoureux en voyant passer Les divorcés, un soir, Avenue des armées. La chanson française, Ce n'est rien mais C'est extra! Si j'avais dix années de moins je ferais du Rock monsieur ! Et je boirais des Diabolo menthe, Dans un camion... La chanson française, Ça s'en va et ça revient, Comme un boomerang».

La variété française serait donc victime de tropismes ancrés dans la culture collective, d’une volonté de la différencier des autres courants musicaux, «là où les Américains se fichent de savoir si Frank Sinatra est un chanteur traditionnel ou non», argumente Maxime Chamoux.

Et ils ont raison: si l’on prenait le temps de les écouter attentivement, on se rendrait probablement compte que l’on tient avec des albums comme Le Beau Bizarre de Christophe, Laisse Béton de Renaud ou Samedi soir sur la terre de Francis Cabrel des objets pop frénétiquement accomplis, actuels et jouissifs.


Nicolas Michaux, qui a déjà repris sur des scènes des titres comme «Les Cornichons» de Nino Ferrer ou «Trois Petites Notes de Musique» de Cora Vaucaire, est d’ailleurs parfaitement conscient de l’héritage à porter, de l’influence qu’on pu avoir certaines «chansons de Joe Dassin et d’autres» sur sa façon de chanter et d’écrire. Après tout, comme il le dit, même chez Johnny, il doit bien y avoir trois ou quatre morceaux beaux à pleurer».

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