Culture

«Première Consultation» de Doc Gynéco, le «Doggystyle» français

Maxime Delcourt, mis à jour le 14.04.2016 à 5 h 38

Oubliez les polémiques ou ses récentes prises de position politiques: le premier album du rappeur, qui fête ses vingt ans, reste digne de ses modèles américains.

«C’est l’un des meilleurs albums de rap qu’il y ait jamais eu, et de chanson française également. Chaque mélodie atteint des sommets de justesse dans cette façon de décrire l’air du temps avec subtilité, de prendre le contrepied de plein de thèmes. Comme “Nirvana”, où il parle du suicide sur une instru très joyeuse. C’est pour ça que ça a marché.» Vingt ans après la sortie de Première Consultation, le 14 avril 1996, Orgasmic n’en démord pas: l’ancien producteur de TTC, et actuel tête pensante du label de musiques électroniques Sound Pellegrino, soutient toujours que le premier album de Doc Gynéco égale en talent nombre de productions américaines et françaises.

Exagération? Pas vraiment. Orgasmic est dans le hip-hop depuis longtemps et sait parfaitement que Première Consultation fait partie de ces disques à ne jamais avoir souffert du poids des années, ni perdu de leur superbe devant les aléas de l’actualité.


À l’entendre, l'album demeure même un marqueur fort de l’émancipation du rap français de ses racines, dans cette façon «d’aborder des thèmes universels tels que le mal-être, la condition des jeunes filles dans la société française et le suicide, mais aussi dans cette volonté de détourner les thèmes classiques du rap. Un peu comme dans “Celui qui vient chez toi (Quand tu n’es pas là)”, où il parle au mec de la femme qu’il va baiser quand celui-ci est au travail. Je trouve ça plus malin et plus subtil que de dire: “Je baise plus de meufs que toi!”».


Récits imagés et humour bien dosé

C’est précisément cette singularité et cet amour pour les femmes aux formes aguicheuses qui permet aujourd’hui de tisser quelques parallèles avec Doggystyle, le premier album de Snoop Dogg, paru en 1993. Il y a bien évidemment quelques correspondances plus évidentes encore, comme le fait que Première Consultation ait été enregistré à Los Angeles aux côtés de Ken Kessie, producteur de Sylvester ou Herbie Hancock, ou que Nancy Fletcher, une des choristes de Snoop Dogg et de Tha Dogg Pound, assure les chœurs de «Nirvana», mais c’est bien cette façon de ralentir le flow et de le poser sur des basses rebondies et des beats G-Funk qui permet d’établir ce parallèle le plus clairement.

Ce n’est bien évidemment pas la première fois que le rap français, pourtant traditionnellement porté sur le boom-bap new-yorkais, se réapproprie l’héritage West Coast. Les exemples existaient avant lui: «95200» du Ministère A.M.E.R., «Dans Paris nocturne…» de Tout Simplement Noir ou le parodique «Simple et Funky» d’Alliance Ethnik. Mais rien d’aussi fracassant que Première Consultation, qui s’éloigne alors très clairement du rap énervé et dénonciateur de ses contemporains au profit de récits imagés, d’un humour bien dosé et de mélodies à «classer dans la variété».

«Une telle esthétique n’est pas si étonnante de la part d’un mec issu de Porte de la Chapelle, se souvient Calbo, membre d’Arsenik et compère du Doc au sein du collectif Secteur Ä. À l’époque, ils baignaient tous dans un trip made in Los Angeles. Quand tu vois Stomy Bugsy, La Clinique et d’autres, tu comprends que c’est le cas aussi bien d’un point de vue musical que vestimentaire. La prouesse de Gynéco, c’est qu’il a réussi à franchiser le délire. Il a trouvé de l’originalité là où beaucoup n’entendaient que des chansons de cul et il a réussi à composer un album extrêmement populaire. Avec le Secteur Ä, on a vendu beaucoup de nos albums à 500.000 exemplaires, mais lui c’était le million. Il a vraiment mis Première Consultation dans tous les foyers français. » 

En rembobinant les souvenirs qu’il a de cet album, Calbo, qui assurait les backs de Gynéco sur certaines dates françaises et antillaises, détaille la réaction des foules. «On sentait l’enthousiasme de tout le monde. Dans la salle, il y avait aussi bien le lascar des banlieues que le bobo parisien. Tout le monde s’y retrouvait. En gros, il passait crème en disant des trucs crus. Et puis, il faut bien avouer que chaque morceau était travaillé d’une façon à rendre l’ensemble cohérent. Là où beaucoup d’albums se contentaient de trois ou quatre bons titres, lui a rendu l’ensemble hyper mélodique. Même ses conneries ou ses propos les plus osés sonnaient parfaitement à l’oreille.»

«Et des bombes pètent dans le RER B»

Il faut dire que Doc Gynéco multiplie les doubles sens dans Première Consultation. À l’image de «J'ai connu les bandes, les gang / Les meufs de gang bang / Et les gros bangs / Bang, bang / Dans la tête de mes amis» dans «Nirvana». On sent alors le contraste saisissant entre son timbre de voix apaisant, souvent nonchalant, presque innocent, et l’absence totale de nuance dans ses propos. Ça paraît laidback, et pourtant, un peu à l’image de ce qu’à pu entreprendre Snoop Dogg sur des titres comme «Gin & Juice», «Pump Pump» ou «Serial Killa», la majorité des morceaux réunis ici n’ont pas pour but de faire danser les B-boys un blunt au coin des lèvres.

Il y a une volonté de décrire avec précision et talent son XVIIIe arrondissement: «Dans ma rue», qui se rapproche de ce sentiment d’appartenance propre au hip-hop de la West Side, comme lorsque N.W.A. rappaient «Nous sommes nés et nous avons grandi à Compton». Il y a dans «Né ici», «Est-ce que ça le fait?» ou «Tel père tel fils», qui reprend les gimmicks de «Papa Was A Rolling Stone», une volonté de placer ses origines guadeloupéennes au centre des débats. Il y a aussi une multitude de références propres à la culture française («Passement de jambes», la référence à «La Danse des canards» sur «Classez-moi dans la varié’»). Il y a enfin, c’est indéniable, une capacité à composer des hymnes à la baise, des sons qui ne demandent qu’à s’immiscer entre des draps de soie: sa déclaration d’intention «Viens voir le docteur», ses «jouissances primaires» pour Vanessa Paradis («Vanessa») ou encore son béguin pour une fille aux mœurs jugées légère («Ma salope à moi»), sans jamais tomber dans la glorification de la femme-objet (entendre pour cela «Les Filles du Moov»).


 

«Ça fait peut-être peur à certains d’en parler ainsi à cause de la bien-pensance médiatique et des prises de position politique de Gynéco au cours des années 2000, note Orgasmic, mais il a vraiment brisé les barrières. Même "Ma salope à moi" est, selon moi, une chanson ultra-féministe. Cette façon de déclarer sa flamme à une "tasspé" avec des mots choquants et pourtant plein d’attention, ça prouve bien que Gynéco a su aborder le hip-hop avec intelligence, pertinence et originalité.» Visiblement d’accord, Calbo poursuit: «Gynéco a vraiment une culture cainri, mais là où Snoop Dogg et les autres pouvaient dire "bitch" 25 fois par morceaux, lui a compris qu’on était en France et qu’il fallait proposer des textes extrêmement travaillés et précis.»

Là est sans doute là principale différence entre Doggystyle et Première Consultation. Si le premier se fout de la bonne conscience de l’Amérique blanche et menace d’avoir des rapports avec sa fille («Ain’t No Fun»), si le propos flirte couramment avec l’illégalité (au moment de la sortie de l’album, Snoop était accusé de complicité de meurtre), le second est animé par une indéniable conscience sociale. Extrait: «Ici tout est gris, ça s’appelle Paris / Les rues sont mortes, les filles décolorées / Pour rester bronzées, elles brûlent sous UV / Toujours fâchée, la fille de la ville / Est agressive comme un flic en civil / Il y a comme une odeur de gaz sur les Champs Elysées / Et des bombes pètent dans le RER B.» À croire que, contrairement aux propos tenus par l’humoriste raté Mustapha El Atrassi sur le plateau de «On n’est pas couché», Doc Gynéco n’a pas toujours été ce «noir du ghetto qui voulait tuer un flic à tout moment». Le temps d’un album et de quinze morceaux époustouflants, il a été au contraire un objet de fascination, un modèle d’audace narrative sans véritable descendance possible.

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte