Economie

Quel est le métier le plus sexy?

L.V. Anderson, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 19.04.2016 à 8 h 42

Pourquoi cette question nous fascine encore et toujours.

Que nous disent les études affirmant identifier les professions les plus séduisantes? | David Santaolalla via Flickr CC License by

Que nous disent les études affirmant identifier les professions les plus séduisantes? | David Santaolalla via Flickr CC License by

Quelle est la profession la plus sexy? Selon Tinder, l’application de rencontres, et son enquête sur les métiers de ses utilisateurs au ratio de glissements à droite/glissement à gauche le plus élevé, il s’agit de pilote pour les hommes et de physiothérapeute pour les femmes.

Mais concernant la sexytude de diverses professions, Tinder est loin d’être la seule source de données. En septembre 2015, dans The Atlantic, Liz Zhou soulignait combien les mots revenant le plus souvent sur les profils d’utilisateurs masculins d’OkCupid s’intégraient dans le champ lexical du travail –«ingénieur», «logiciel», «musicien» ou encore «construction»– tandis que du côté des femmes, le seul mot à connotation professionnelle était «infirmière». (Les femmes étaient beaucoup plus portées sur «féminine» ou «impertinente»). En juin, le Match anglais publiait sa propre liste des professions les plus hot, en se fondant sur les préférences de ses utilisateurs: les femmes étaient surtout intéressées par des médecins, dentistes et vétérinaires et les hommes adoraient les institutrices. À la même époque, un sondage montrait que les Britanniques étaient principalement attirés par des soldats, des pilotes et des infirmières. Deux mois auparavant, le site de «vente aux enchères» de rencontres WhatsYourPrice –où les hommes misent pour obtenir un premier rendez-vous avec une femme– révélait que les PDG, conseillers financiers et développeurs informatiques étaient ceux qui possédaient le plus de chances de voir leur demande acceptée (peut-être parce que leurs offres étaient disproportionnellement élevées).

Les douze derniers mois ont été à l’avenant et les communiqués de presse sur les professions les plus affriolantes n’ont cessé de se succéder. Mais, en réalité, la tendance est encore plus ancienne. En juillet 2013, une enquête de Match menée sur 1.100 célibataires de Chicago révélait que les femmes étaient en quête d’entrepreneurs et d’avocats, tandis que les hommes préféraient les publicitaires, les professeures et les institutrices. (Les deux sexes appréciaient les médecins à égalité.) En avril 2013, le site spécialisé dans les rencontres extraconjugales Victoria Milan commandait une étude sur 1.000 Australiens trouvant que, dans l’œil des femmes, les militaires étaient les plus sexy, tandis que les hommes en pinçaient davantage pour les professionnelles des «sports et loisirs». En 2007, le site de speed-dating Fast Impressions interrogeait 413 de ses utilisateurs australiens et concluait que les hommes préféraient les mannequins, les femmes les athlètes et que les médecins faisaient chavirer tout le monde. Et un selon un sondage encore plus ancien de Salary.com, les professions les plus séduisantes étaient pompier, steward et PDG.

Que faire de cette pléthore d’études? Comme vous l’aurez sans doute deviné à l’incohérence de leurs résultats, ces enquêtes pseudoscientifiques ne sont pas des plus significatives en matière d’information. 

Prétendue science

Elles nous en disent davantage sur les sites et les applications de rencontres –qui draguent un max chez les jeunes et les titulaires de diplôme universitaire– que sur les Américains, les Britanniques ou les Australiens en général. Et vu que les entreprises qui mènent ces études ne tablent pas vraiment sur la finesse analytique, elles peuvent parfaitement faire passer leurs résultats pour plus solides qu’ils ne sont en réalité. Parmi les rares à dévoiler leurs données brutes –le sondage du Match anglais–, on peut voir que la profession masculine la plus attirante (médecin/dentiste/vétérinaire) n’était choisie que par 6% des utilisatrices.

Ces «professions les plus hot» donnent l’impression d’un marché sexuel méritocratique

Quant au caractère séduisant de tel ou tel métier, la question se pose aussi. Certaines des études mentionnées ci-dessus –comme celle de Tinder– examinent les préférences concrètes des individus –leur véritable comportement au cours de réels échanges avec de réels enjeux. Les sondages, à l’inverse, concernent des préférences a priori –que vous fantasmiez sur les pompiers ne veut pas forcément dire que vous en ramènerez un chez vous. Aucune de ces enquêtes ne dit si le médecin, l’entrepreneur ou le steward sont toujours aussi «sexy» après le premier rendez-vous. (Et elles ne disent rien non plus des préférences des homo- et des bisexuels, vu qu’elles interrogent généralement des femmes sur les hommes et vice versa).

En résumé, les études affirmant identifier les professions les plus séduisantes sont contradictoires et vides de sens. Pour les sites de rencontres, elles sont un moyen de se faire de la publicité gratuite en prétendant faire de la science. Alors pourquoi est-ce qu’on continue à en parler tout le temps?

Homogamie

J’ai deux théories. La première, c’est que ces études reflètent –et renforcent– des stéréotypes sur les hommes et les femmes. Selon ces conceptions profondément enracinées, les femmes cherchent des gros salaires, de la stabilité matérielle ou du courage protecteur. Les hommes, eux, veulent des dorloteuses ou des reines de beauté. Que vous soyez une fervente féministe, un masculiniste enragé ou quelque part entre les deux, de tels résultats attirent forcément votre attention, voire suscitent votre courroux, en contredisant ou en confortant vos préjugés.

Mais les résultats de ces études renforcent aussi un mythe tout à fait fascinant sur la mobilité sociale. Ces «professions les plus hot» vont des classes ouvrières aux classes dirigeantes, du Smic au compte en Suisse, du manuel à l’intellectuel. Ils donnent l’impression d’un marché sexuel méritocratique dans lequel les PDG, les pompiers, les infirmières et les mannequins ont les meilleures chances de sortir avec tout le monde. Mais ce n’est pas vraiment comme cela que les échanges amoureux fonctionnent aujourd’hui.

«Aujourd’hui, un banquier d’investissement va se marier avec une banquière d’investissement, et pas tant avec son amour de jeunesse, un avocat va se marier avec une avocate, une cliente prestigieuse, et plus trop avec sa secrétaire», écrivait récemment Tyler Cowen dans le New York Times au sujet de l’homogamie – cette tendance qu’ont les gens à se marier à l’intérieur de leur classe sociale. L’homogamie est un symptôme, mais aussi un vecteur, du creusement des inégalités sociales, où les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent.

On se rassure en pensant vivre dans une société où les avocats épousent des hôtesses de l’air et les cheffes d’entreprise se mettent en couple avec des pompiers. Dans une telle société, votre seule carrière peut vous expédier dans un monde aux possibilités conjugales infinies, qu’importe votre statut socioéconomique ou votre niveau d’études. Mais si les couples mixtes sont un phénomène réel, ils ne sont pas pour autant un phénomène courant –et nous sommes bien plus restreints par le hasard de notre naissance que nous pourrions l’espérer. Pensez-y la prochaine fois qu’un site de rencontre fera la liste des professions «les plus sexy» –et la fois d’après, et la fois suivante.

L.V. Anderson
L.V. Anderson (19 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte