Monde

Les enfants «perdus» de la Chine

Temps de lecture : 12 min

En partant à la recherche de la femme qui m’a abandonnée dans une rue de Chine il y a plus de vingt ans, j’ai involontairement mis au jour la douleur de milliers de parents qui pleurent leurs enfants abandonnés.

Bébés chinois dans un orphelinat à Wuhu, dans la province d’Anhui, le 7 août 2009 (image d’illustration) | CHINA OUT/AFP PHOTO
Bébés chinois dans un orphelinat à Wuhu, dans la province d’Anhui, le 7 août 2009 (image d’illustration) | CHINA OUT/AFP PHOTO

Wuhan (Chine)

La femme, entre 40 et 50 ans, tient tendrement entre ses doigts un bout de tissu bleu à carreaux rouges. «Tu l’as déjà vu? demande-t-elle. Tu reconnais ce motif?»

Je l’examine à la lumière et remarque que les bords en coton ont été effilochés et abîmés par les années. «Nous avions déjà trois filles, explique la femme. Il nous fallait un garçon. Nous étions trop pauvres. J’ai économisé de l’argent pour acheter le tissu, et j’ai passé un mois à te coudre à la main un petit habit de bébé et le bonnet assorti. Au bout de cinquante jours, je t’ai abandonnée près d’un pont.» Elle utilise le mot chinois «perdue» au lieu de «abandonnée.»

«Je t’ai mis tes vêtements neufs pour que ça te porte chance. J’ai gardé ce bout de tissu pendant vingt ans pour avoir un souvenir de toi. Mon petit bébé, tu as forcément déjà vu ce tissu! Tu dois avoir les habits qui vont avec?» Je lui dis non de la tête. Ça ne me dit absolument rien. Son visage se décompose et elle fond en larmes.

C’est l’été 2012, nous sommes en Chine, à Wuhan, une ville industrielle à l’humidité oppressante. J’ai grandi aux États-Unis, dans le Massachusetts, et je suis retournée à Wuhan avec ma mère adoptive pour rechercher mes parents biologiques. Je ne m’attendais absolument pas à ce que cette recherche attire une telle attention médiatique ni qu’elle fasse apparaître des dizaines de familles qui clameraient toutes que j’étais leur fille perdue; ni qu’elle mette au jour une douleur nationale, forgée au fil de plusieurs décennies, et dont le pays n’a pas encore fini de prendre la mesure.

Histoire virale

J’avais 20 ans à l’époque, j’étais en troisième année à Yale et j’étais retournée en Chine grâce à une bourse de mon université. J’avais proposé de «documenter le processus de recherche afin que cela puisse servir de guide utile aux plus de 80.000 autres personnes adoptées d’origine chinoise vivant aux États-Unis.» J’avais prévu de me rendre dans trois administrations chinoises pour chercher mes papiers d’adoption et de distribuer des prospectus d’avis de recherche dans les rues très fréquentées de Wuhan. Je voulais faire ces recherches parce que j’avais le sentiment que, quelle qu’en soit l’issue, le processus en lui-même serait une libération. Comme prévu, peu de temps après notre arrivée en Chine, ma mère adoptive et moi sommes allées dans les bureaux de l’administration et nous avons distribué des prospectus. Tout s’est mis à changer au bout d’une semaine, lorsque l’ami d’un ami d’un ami journaliste travaillant pour un journal local, le Chutian Metropolis Daily, a proposé d’écrire un petit article sur mes recherches.

Le premier article a paru le 25 mai 2012, page 5. Le titre: «Papa, Maman: j’espère vraiment pouvoir vous embrasser. Merci de m’avoir mise au monde». En quelques semaines, l’histoire de mes recherches est devenue virale. De grands journaux comme le Southern Weekly, le Southern Metropolis Daily et le Beijing Youth Daily en ont fait des articles. Le réseau télévisé d’État CCTV a réalisé de courts documentaires pour ses programmes, notamment «Nightline», «Insight» et «Waiting for Me». Des chaînes de télévision régionales de la province de Hubei, de Hunan et de la municipalité de Chongqing en ont parlé, tout comme des sites de vidéo comme Tudou et des portails internet comme Tencent QQ. Très vite, des centaines de milliers de personnes se sont mises à me suivre sur la plateforme de microblogging Weibo. À la rédaction du Chutian Metropolis Daily, les téléphones sonnaient non-stop.

L’article du 25 mai 2012 du Chutian Metropolis Daily qui a tout déclenché | Capture d’écran

Une femme d’une trentaine d’années m’a avoué se souvenir que ses parents avaient abandonné une petite sœur dans les années 1990 mais qu’elle avait peur de leur en parler

Et puis il y avait les e-mails que je recevais de toutes les provinces chinoises, y compris des régions de l’ouest du Xinjiang et du Tibet, ainsi que de Chinois de l’étranger installés au Canada, en Australie, aux Philippines, en Allemagne et au Royaume-Uni. Certains m’écrivaient pour me souhaiter bonne chance ou pour m’encourager à «ne jamais abandonner», tandis que d’autres m’assénaient que je ferais mieux d’être reconnaissante envers ma mère américaine et d’arrêter de perdre mon temps.

Certains messages faisaient allusion à la profonde douleur d’abandonner un enfant. Un étudiant m’a écrit avoir découvert un bébé dans la rue, que ses parents avaient refusé de le laisser le ramener à la maison. Une femme d’une trentaine d’années m’a avoué se souvenir que ses parents avaient abandonné une petite sœur dans les années 1990 mais qu’elle avait peur de leur en parler. Quelqu’un a enregistré une chanson appelée «Pissenlit dans le vent» et me l’a envoyée en MP3, avec les paroles et la partition.

La presse chinoise a dramatisé mon histoire pour attirer les lecteurs. Je suis vite devenue «une fillette abandonnée» partie «dans un pays développé» et «devenue étudiante à Yale». Un journaliste chinois s’est émerveillé au passage: «Comment avez-vous pu être si malchanceuse et ensuite si chanceuse? Votre destin a changé en un seul instant.» Cette fixation sur la «chance» et les universités de l’Ivy League escamotait le fait que les enfants chinois adoptés sont plutôt malchanceux dans l’ensemble. Bien que nous gagnions de nouvelles familles, nous perdons notre culture, notre langue et nos droits civiques d’origine. Nombre d’entre nous ont été confrontés au racisme dans des environnements où les personnes de couleur étaient minoritaires. Chaque année, des suicides ébranlent notre communauté.

Abandons à la gare routière

Je crois que mon histoire a résonné auprès du public chinois parce qu’un grand nombre de familles a dû abandonner des enfants. Au cours de mes recherches, j’ai rencontré plus de cinquante familles –chacune d’entre elles avait abandonné un bébé dans la même rue de Wuhan en mars 1992. Les implications sont assez gigantesques. Et les autres rues, le même mois? Et les autres mois? Les autres années? Et les familles qui ont choisi de ne pas se faire connaître?

Ces familles l’ont fait pour des raisons diverses et compliquées, qui vont de la politique de l’enfant unique au désir d’avoir un fils; de la pauvreté aux grossesses adolescentes; ou à cause du handicap d’un enfant ou d’un membre de sa famille. Bien qu’il soit impossible de connaître le nombre d’enfants abandonnés, on peut sans se tromper juger qu’il est considérable. Selon une estimation, 139.696 enfants chinois ont été envoyés à l’étranger pour être adoptés entre 1992 et 2013. Le gouvernement chinois déclare 494.616 adoptions à l’intérieur du pays rien qu’entre 2000 et 2013, ce qui ne prend pas en compte les adoptions informelles.

En 2012, lorsque je me suis rendue à la gare routière longue-distance près de la rue où j’ai été abandonnée, j’ai demandé à une des employées les plus âgées si elle se rappelait avoir trouvé un bébé dans le secteur en mars 1992. Elle a soupiré et m’a confié que, «à l’époque», elle et ses collègues trouvaient tout le temps des bébés abandonnés dans la gare routière. Un policier à la retraite qui travaillait au commissariat voisin me l’a confirmé, et précisé que les abandons étaient si courants dans ce secteur que les autorités ne se donnaient même pas la peine d’en garder une trace.

Même si la plupart des Chinois n’ont pas perdu d’enfants, beaucoup en ont en tout cas entendu parler. J’ai découvert que presque tout le monde –des serveurs aux chauffeurs de taxi– semble connaître personnellement quelqu’un qui a perdu un enfant après un abandon ou une adoption, quelqu’un qui a adopté ou qui l’a été. Beaucoup ignoraient en revanche que ces enfants pouvaient se retrouver à l’étranger. Comme me l’a confié un homme qui pensait à tort être mon père biologique en 2012:

«Nous avons quitté la campagne et sommes venus à la ville parce que nous espérions qu’une famille citadine riche t’adopterait. Nous n’avons jamais imaginé que tu irais à l’étranger.»

«Tourner le dos»

Après une année supplémentaire de recherches sur les adoptions en Chine dans le cadre d’un programme Fulbright, je constate à quel point la vision de l’adoption et de la famille diffère aux États-Unis et en Chine. En 2012, les questions des journalistes chinois me rendaient perplexes. Ils me demandaient: «Quand avez-vous su que vous étiez adoptée?» (Dans la société américaine contemporaine, en général on dit dès le départ aux enfants qu’ils ont été adoptés, surtout dans les familles mixtes comme la mienne.) Ils s’étonnaient: «Comment est-il possible que votre mère adoptive soutienne votre recherche?» (Dans la communauté des adoptants d’enfants chinois aux États-Unis, les recherches sont tellement monnaie courante qu’il existe des groupes, des débats et des livres pour les parents adoptifs afin de les guider dans leurs recherches des familles biologiques.) Ils demandaient aussi: «Si vous retrouvez vos parents biologiques chinois, comment allez-vous entretenir deux pères et deux mères pendant leurs vieux jours?» (Il est d’usage pour les parents américains d’économiser pour leur retraite et de ne pas compter sur leurs enfants pour les aider financièrement.)

Tu es très étrange. Ici, seuls les enfants qui ne s’en sortent pas bien veulent retrouver leurs parents biologiques

Une grand-mère chinoise

Aujourd’hui, je comprends pourquoi la décision, en 2012, de ma mère adoptive de m’aider dans mes recherches a choqué l’opinion publique chinoise. Pendant la suite de mes recherches, beaucoup de parents adoptifs chinois m’ont confié qu’ils estimaient préférable que leurs enfants ne sachent jamais qu’ils avaient été adoptés. Des Chinois adultes adoptés qui avaient découvert leur adoption et retrouvé leur famille biologique racontaient souvent être partagés entre leurs deux familles qui se disputaient leur attention, leur amour et leur loyauté. Ce qui explique pourquoi des inconnus nous arrêtaient dans les rues de Wuhan pour faire des commentaires sur l’abnégation de ma mère, tout en me reprochant de lui «tourner le dos». Les Chinois croyaient souvent qu’en cherchant ma première famille je faisais de la peine à ma maman américaine. Lors d’entretiens ultérieurs avec des parents adoptifs chinois d’enfants chinois, j’ai constaté qu’ils s’inquiètent couramment à l’idée que, si leur enfant découvre qu’il est adopté, il les rejettera.

Comme me l’a récemment expliqué une grand-mère chinoise: «Tu es très étrange. Ici, seuls les enfants qui ne s’en sortent pas bien veulent retrouver leurs parents biologiques. Ta maman d’adoption te traite bien. Tu as été dans une bonne école. Tu es heureuse et en bonne santé. À quoi ça te sert de chercher ta famille biologique?» C’est un point de vue typique, largement reflété dans les commentaires des articles chinois consacrés à ma recherche et dans les messages privés et les e-mails que je reçois. Pourtant, aux États-Unis, les experts et les professionnels de l’adoption définissent la recherche des parents biologiques comme une étape du développement normal d’une personne adoptée –un désir universel de connaître ses origines.

La vision polarisante qu’a le public chinois de ma décision dépend aussi de la manière dont on imagine mes parents biologiques. Ceux qui soutiennent cette recherche se les représentent comme de bonnes personnes aux prises avec d’insurmontables difficultés, qui n’ont eu d’autre choix que d’abandonner leur fille. Ceux qui désapprouvent ont tendance à considérer les parents biologiques comme des gens cruels et cupides. Une personne m’a écrit: «Tes parents biologiques étaient durs et sans cœur de t’avoir abandonnée. Tu ne devrais pas les rechercher parce que tu ne leur dois rien.» Certains m’ont avertie que mes parents biologiques allaient essayer de profiter de moi: «Tu ne devrais pas rechercher tes parents de naissance parce que, lorsque tu vas les retrouver, ils vont te demander des choses, comme de l’argent ou de les emmener en Amérique.»

Ne plus se sentir coupable

Pour l’instant je ne les ai pas retrouvés, je ne sais donc pas ce qui les a poussés à me laisser dans cette rue de Wuhan en 1992. Mais je peux attester que la cinquantaine de familles que j’ai rencontrées souffrent réellement et profondément. Ils m’ont enlacée et ils ont pleuré. Ils se sont inclinés devant moi et m’ont suppliée de leur pardonner.

Ces rencontres m’ont incitée à me demander dans quelle mesure ces parents ont vraiment «abandonné» leurs filles dans le sens traditionnel du mot. Tous ont bien précisé qu’ils avaient choisi un endroit sûr où leur fille serait découverte et mise à l’abri rapidement, et beaucoup ont laissé avec elle de petits mots et des vêtements spéciaux dans l’espoir qu’ils l’aideraient à la retrouver, plus tard. Une famille a écrit la date de naissance de leur fille sur le papier d’une cigarette évidé. «C’était tout ce que nous avions», m’ont-ils précisé. Un autre couple a baptisé sa fille du nom de leurs deux villes natales, dans l’espoir qu’en grandissant elle saurait où les retrouver. Certaines mères ont cousu des vêtements avec des motifs bien particuliers, comme ce bout de tissu à carreaux bleus et rouges que me montrait cette mère pleine d’espoir.

Lorsque j’ai demandé aux familles biologiques pourquoi elles voulaient retrouver leurs filles disparues, elles m’ont répondu qu’elles leur manquaient et qu’elles voulaient savoir si elles avaient survécu. Les yeux d’un des pères s’est rempli de larmes pendant qu’il me disait: «Dans son cœur, ma femme veut vraiment retrouver notre fille. Où nous que nous allions, elle pense tout le temps: “C’est peut-être elle!”» Un autre m’a expliqué: «Je veux juste la voir et savoir si tout va bien pour elle. Je n’ai besoin de rien d’autre. Je ne veux pas déranger sa nouvelle vie.» Une autre m’a répondu: «Je ne me sentirai plus coupable si elle va bien.»

Lors de ce genre de rencontres, chacun d’entre nous –les parents biologiques d’enfants perdus et moi– en venait à représenter l’absent de l’autre. Les parents sanglotaient «Je suis tellement désolé. Est-ce que tu me pardonnes?» et je répondais «Je te pardonne. Je te pardonne», comme si j’étais la fille biologique qu’ils ne reverraient peut-être jamais.

Deux facettes d’une même douleur

Je me suis aussi surprise à projeter mes sentiments sur ces familles. Il m’était enfin possible de dire: «Pendant vingt ans, je ne vous ai jamais oubliés. Vous vous souvenez de moi?» Je les entendais me répondre: «Bien sûr que nous nous souvenons de toi.» Je demandais: «Si j’avais moins pleuré, si j’avais été plus jolie, est-ce que vous m’auriez gardée?» Ils disaient: «Tu étais le plus beau bébé du monde. Tu nous as tant manqué.» Nous avions cette façon de nous étreindre et de nous apaiser mutuellement –nous ne partagions pas le même sang, mais nous comprenions les deux facettes de la même douleur.

Tous ont bien précisé qu’ils avaient choisi un endroit sûr où leur fille serait découverte et mise à l’abri rapidement

Presque quatre ans plus tard, ces rencontres me hantent encore. Je suis restée en contact avec certaines de ces familles par SMS et grâce à l’appli mobile WeChat, mais nos échanges se limitent à nous souhaiter un «bon nouvel an chinois».

À l’été 2015, j’ai déjeuné avec une famille biologique que j’avais rencontrée pour la première fois en 2012. Ils n’avaient toujours pas retrouvé leur fille perdue. Après m’avoir étreinte pour me dire au revoir, la maman m’a agrippé le bras. «Promets-moi que tu n’abandonneras jamais, m’a-t-elle supplié en pleurant. Promets-moi que tu n’arrêteras jamais de chercher ta famille. Promets-moi que tu feras tout ce qui est en ton pouvoir pour la retrouver.» J’ai eu envie de lui dire que je me sentais prête à mettre mes recherches de côté un moment. Mon histoire est sur internet. Si mes parents biologiques et moi sommes destinés à nous retrouver dans cette vie, alors ça arrivera.

Mais, à ce moment-là, je n’ai pu me résoudre à dire ça. J’ai regardé l’homme qui se tenait à côté d’elle –l’homme qui aurait pu être mon père– et j’ai vu le même désespoir dans ses yeux. Ils avaient besoin d’entendre que leur fille à eux allait continuer de les chercher, comme eux le faisaient. Debout devant eux, pendant quelques secondes, c’est pour elle que j’ai parlé.

«Oui. J’ai hoché la tête. Je n’abandonnerai jamais.»

Jenna Cook Adoptée d’origine chinoise vivant aux États-Unis

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