Culture

«Le Bois dont les rêves sont faits», la promenade enchantée

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 12 h 20

En posant sa caméra pendant une année au Bois de Vincennes, la cinéaste Claire Simon a capté un tas de rencontres croustillantes, mais aussi un riche imaginaire qui défile au rythme des saisons.

Fait à partir de l'affiche du film

Fait à partir de l'affiche du film

Tourné durant toute une année au Bois de Vincennes, tout contre Paris (1), Le Bois dont les rêves sont faits est un film fendu, disjoint. Un film qui fait, très bien, deux choses complètement distinctes. Que fait-il? D’abord, une série de portraits de personnes qui fréquentent ce lieu, la description d’un grand nombre de situations très particulières qui s’y produisent.  La collection assemblée par la réalisatrice Claire Simon est impressionnante, par sa diversité et par l’intérêt qu’à des titres divers –informatif, émotif, esthétique– ces composants suscitent.


L’ancien légionnaire qui a installé son gymnase personnel dans une clairière, les promeneurs de chiens professionnels, la prostituée lucide et volontaire, les SDF adeptes de la chlorophile, un chaman, les techniciens du service des parcs de la Ville de Paris, les amoureux de tous sexes, les groupes d’émigrés cambodgiens ou guinéens, les zoologues amateurs, le voyeur et fier de l’être, les cyclistes du dimanche mais pas pour rire… Chaque fois, la cinéaste réussit à dépasser le côté folklorique, en tout cas la réduction des personnes à leur fonction, à leur apparence, à leur définition par un seul critère.

Écoute exceptionnelle

La longue pratique du documentaire de la cinéaste de Coûte que coûte et de Gare du Nord offre au film ce qui est sans doute sa plus belle dimension: la qualité de l’«écoute» – écoute de la caméra autant que du micro, de l’œil autant que de l’oreille, disponibilité, attention, réception. Dans un autre siècle, Jean-Luc Godard opposait la caméra qui reçoit à la caméra qui s’impose –femelle ou mâle, disait-il. Celle de Claire Simon est remarquablement disponible à la diversité et aux nuances du monde et de ceux –humains et non-humains– qui le peuplent.

Copyright Just Sayin' Films

Parmi les humains, certains acquièrent peu à peu un statut singulier, pas tout à fait des «personnages», au sens de la fiction, mais plus seulement des personnes au sens de quidams de rencontre. Souvent ceux-là réapparaissent aux différentes saisons de ce film scandé par le passage des mois et l’évolution de cette nature si discutablement naturelle qu’est le Bois de Vincennes.

D’autres sont plutôt des figures, ou des motifs –visuels, sonores, rythmiques– par exemple les fêtards africains ou les enragés du vélo.

En même temps que cet assemblage, Le Bois dont les rêves sont faits joue sur un autre tableau. Il entreprend de dessiner une «grande image», qui dépasse les gens et les lieux montrés. Pas du tout une cartographie du Bois à partir de repères signifiants, ni une sociologie fondée sur des échantillons représentatifs, ni même une réflexion historique sur ce territoire hybride, mélange d’enclave de nature et de fabrication très complexe, pour des motifs politiques, militaires, commerciaux, sociaux, écologiques, etc., depuis Napoléon III.

«C’est la campagne, la forêt, l’enfance qui revient»

Non, l’idée sous-jacente est beaucoup plus vaste encore. Elle est invocation quasi-magique d’un lieu imaginaire. Une utopie, un Eden perdu et retrouvé, le territoire de l’enfance.

C’est ce qu’affirment la mise en exergue du premier quatrain du poème «Correspondance» de Baudelaire comme la voix off de la cinéaste sur les premières images: 

«C’est la campagne, la forêt, l’enfance qui revient. On y croit, on y est. C’est une illusion vraie, un monde sauvage à portée de main, un lieu pour tous, riches et pauvres, Français et étrangers, homos et hétéros, vieux et jeunes, vieux-jeu ou branchés. Le paradis retrouvé. Qui sait?»

Copyright Just Sayin' Films

Or, ce n’est pas ce qu’engendre la succession des séquences, des rencontres, des entretiens. L’idée générale est bien là, elle court au long du film, mais comme indépendamment des moments qui le composent. À rebours du «Les parfums, les couleurs et les sons se répondent» du poète, les plans, les paroles et les situations valent plus pour eux-mêmes que comme totalité, fut-elle rêvée.

Cette disjonction est à certains égards une faiblesse, elle est aussi une richesse. Elle donne au film une tension, une étrangeté un peu inquiétante, un peu dérangeante. Elle ouvre un espace, ce qui est toujours une grande qualité pour un film, et particulièrement lorsqu’il s’agit de se promener dans les bois.

 

Le Bois dont les rêves sont faits

de Claire Simon. Durée: 2h26. Sortie le 13 avril.

Les séances

1 — Géographiquement, le Bois de Vincennes est hors de Paris puisque de l’autre côté des boulevards extérieurs et du boulevard périphérique, mais administrativement il relève de la Ville de Paris. Retourner à l'article

Jean-Michel Frodon
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