France

#NuitDebout, un mouvement parti pour durer

Gaël Brustier, mis à jour le 14.04.2016 à 5 h 38

Derrière son apparente étroitesse sociologique, le rassemblement marque peut-être le début de quelque chose qui subsistera au-delà de l'occupation de la place de la République.

Le 11 avril 2016, place de la République. THOMAS SAMSON / AFP.

Le 11 avril 2016, place de la République. THOMAS SAMSON / AFP.

Dans un livre désormais célèbre paru en 1978 et intitulé Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, réédité en 2008 aux Editions Fayard-Mille et Une Nuits, Régis Debray interprétait Mai 68 à rebours de la vision en cours. Mai 68 avait permis, selon lui, au vieux capitalisme français de se muer, les années passant, en capitalisme financier. La thèse trouva sur sa route nombre de contradicteurs, au premier rang desquels Henri Weber. Cette bataille d’interprétation a suivi de dix ans le «joli mois de mai» et elle resurgit à peu près tous les dix ans (patientez encore deux ans, amis lecteurs).

Nous ne sommes pas en Mai 68, mais #NuitDebout, comme les autres mouvements, suscite déjà son lot de questions et d’interprétations. Essayons de déceler quelques lignes d’interprétation...

Le mouvement d’opposition au projet de loi Travail, dit «loi El Khomri», a donné naissance à un tout jeune mouvement de contestation sociale très marqué d’un point de vue générationnel et encore sociologiquement relativement circonscrit. Dès le début, les questions ont fusé. Pourquoi des fonctionnaires défilaient contre la loi Travail? Pourquoi ces lycéens et étudiants se mobilisaient-ils? Après la manifestation du 31 mars, une opération coordonnée fit changer le mouvement de nature: l’installation d’une sorte de «forum» place de la République visait à l’universalisation du mouvement de contestation de la loi Travail.

Occuper les places de nos grandes villes, places que l’urbanisme contemporain avait presque totalement minéralisées (ce qui conduit à la plus ou moins heureuse création d’un potager à la place de quelques dalles de la place), places où l’on ne faisait le plus souvent que passer et où, hélas, on ne s’arrêtait plus que pour se recueillir pour ce qui est de la place de la République. Au cœur des grandes métropoles, où une intense bataille pour le contrôle du territoire a lieu depuis longtemps. Sensibilisés depuis longtemps aux thèses de David Harvey (penseur de la «géographie radicale») ou de Mike Davis, il n’est pas étonnant que certains animateurs du mouvement aient saisi l’enjeu que représentait l’occupation de la place de la République.

Révolutionnaires? Révoltés? Indignés? Les questions fusent

Révolutionnaires? Révoltés? Indignés? Expression de l’extrême gauche? Manipulés par la gauche radicale? Déçus du quinquennat de François Hollande? Mouvement purement générationnel? Entre-soi total? Vont-ils se transformer en parti politique? Risque-t-on la «zadisation» de la France? Par qui seront-ils récupérés ?Les questions fusent. Les réponses, si difficiles à apporter après une dizaine de jours de mouvement, ne peuvent être définitives ni, a fortiori, se résumer au simple décalque des grilles d’analyses passées sur les différents mouvements sociaux (Mai 68, «Smic Jeunes» de 94, Décembre 95 ou CPE) ou sur la campagne du «non» au TCE de 2005. On peut relever néanmoins quelques lignes de force dans l’interprétation possible.

Le clivage gauche-droite n’explique que de manière très imparfaite ce qui se passe place de la République. Peut-on simplement placer le curseur vers «la gauche» pour qualifier #NuitDebout? Une dimension explicative réside bien dans la mobilisation, à l’origine, de militants de mouvements sociaux comme Droits Devant, les gens du journal Fakir (héritier direct ou indirect de Pour Lire Pas Lu, qui a nourri toute une génération et fait de la critique des médias une référence dans certains milieux militants), des syndicalistes appartenant notamment à SUD (beaucoup ont accompagné Attac et l’essor du mouvement altermondialiste), des militants de Jeudi Noir... La «déception» à l’égard du pouvoir socialiste est réelle mais de la part de ceux qui n’ont pas voté pour lui (ou par défaut) ou bien de ceux qui étaient trop jeunes pour voter pour lui, l’argument est très relatif.

Les participants à #NuitDebout ne sont pas «frondeurs». Ils ne rejouent pas le socialisme de 1981 contre celui de 1983. Ils ne se résument pas non plus à la gauche radicale ni à l’extrême gauche qui, bien que présente, ne représente qu’une fraction minoritaire des occupants de la place de la République, fraction à la fois présente et discrète. Le déclin de certaines organisations d’extrême-gauche les empêche, en outre, d’agir avec la même intensité que jadis dans les mouvements sociaux.

Le mouvement représente, pour l’heure, dans leur génération, cette jeunesse des métropoles connectées à la globalisation, là où se trouve désormais la production de richesses mais là aussi où se constatent les inégalités les plus criantes, là où réside, pour ce qui est de la capitale, le pouvoir institutionnel et là où sont l’essentiel des grands médias.

Extension du domaine de la lutte

Pour ce qui est de la place de la République, convenons qu’il s’y déroule bien quelque chose, selon la formule désormais consacrée. Certains soirs, #NuitDebout, c’est le métro aux heures de pointe. Chacun en a cependant conscience, ce n’est pas encore le RER aux heures de pointe ni, a fortiori, les TER de province. Les participants ressemblent pour beaucoup aux «intellos précaires» décrit par Anne et Marine Rambach dans leur ouvrage de 2001. Si le mouvement cherche, pour sa part, à tendre la main à d’autres couches sociales (ouvriers, populations des cités de banlieue, habitants des zones rurales), il est confronté à une difficulté commune à toute la «gauche» (ce qui est certainement cruel pour beaucoup): son enfermement et la nécessité d’en sortir.

La Nuit Debout n’est pas encore le RER aux heures de pointe ni, a fortiori, les TER de province

La question de son extension est posée. Le mouvement pâtit en effet des mêmes difficultés que le PS, le Front de Gauche ou EELV sur un plan électoral, partis qui tendent à se circonscrire spatialement et socialement à un espace délimité et de plus en plus limité à quelques bastions du Sud-Ouest et au cœur des grandes métropoles. Ce qui est nouveau place de la République, c’est la conscience de cette réalité. La volonté d’extension concerne essentiellement la banlieue (des membres d’AC Le Feu sont présents) mais aussi le reste du pays, au-delà du périphérique, au-delà de l’aire urbaine parisienne, cette France des zones rurales, des campagnes, souvent ignorée, souvent mésestimée. François Ruffin, dans une interview à Télérama, était explicite sur cette question: «Le mouvement doit dépasser les seuls centres urbains et essaimer à la périphérie, dans les banlieues, les zones rurales et industrielles, sinon il trouvera vite ses limites.» C’est d’abord cela qui est nouveau…

Sa localisation géographique, au cœur des idéopôles, ne pourrait elle pas aussi s’interpréter comme une crise finale de la gauche française au cœur de ses bastions électoraux les plus inexpugnables? C’est ce que laissent penser les déclarations de François Vauglin, maire du XIe arrondissement (voici longtemps, très longtemps, bastion du Ceres de Georges Sarre, aile gauche du PS d’Épinay), et Pierre Aidenbaum, maire du IIIe arrondissement. Le premier déclarait: «Il  va falloir commencer à réfléchir à l’évacuation de cette place». Pierre Aidenbaum, quant à lui, déclarait: «Il faut remettre de l’ordre sur la place de la République. C’est une place populaire, une place pour tout le monde. Aujourd’hui, les habitants de nos arrondissements, les Parisiens ne peuvent plus y accéder, il faut qu’on revienne véritablement à un État de droit sur cette place de la République», comme si les occupants arrivaient d’on ne sait où et étaient des extrterrestres…

On est loin des Quinze thèses sur l’autogestion et de l’accueil d’Alain Krivine au siège du PS, cité Malesherbes, par François Mitterrand. Cela signifie aussi qu’une accélération de la crise interne à la gauche est peut-être en cours. Nathalie Kosciusko-Morizet, qui représente la droite libérale (sur tous les plans) des métropoles, ne s’y est pas trompée en déclarant: «Il faut aller à Nuit Debout».

Il est extrêmement difficile de définir précisément le public de #NuitDebout. Il change selon les heures, selon les jours. Il est marqué générationnellement mais il n’y a pas que des jeunes à #NuitDebout, loin de là. Protégés socialement, les gens de #NuitDebout? Ce n’est pas certain. Il y a évidemment des fonctionnaires mais aussi des cadres du privé et beaucoup de jeunes en situation «précaire», exerçant divers travaux intellectuels. Combien d’autoentrepreneurs (ce statut de plus en plus répandu dans les professions intellectuelles et dans la jeunesse) place de la République? La contestation de la Loi El Khomri –«On vaut mieux que ça»– partait d’un refus, déjà, de la loi Travail mais, en se transformant en mouvement «noctambule», elle embrasse jour après jour davantage de sujets.

Un courriel d’astrophysiciens proposait récemment ses services: organiser, la nuit, une séance d’observation des étoiles pour mieux parler des difficultés de la recherche française. En jargon gramscien, c’est un moment «économico-corporatif»: chacun vient avec ses problèmes et les expose, sensibilise l’assemblée. L’horizontalité du mouvement le prémunit contre toute forme de récupération. C’est aussi une des clés de son succès. Pas de figure charismatique: #NuitDebout a bien en son cœur une forme idéalisée de démocratie et une forme de rejet de la hiérarchie et de la verticalité. Les médias du mouvement sont ses canaux d’expression quasi-exclusif. Articulant online et offline, maîtrisant l’espace, construisant un territoire –les places de nos villes– mais se saisissant des réseaux sociaux pour mieux s'étendre et faire connaître sa cause, le mouvement a quelques atouts pour durer.

Contraction dans le temps des débats

Pour résumer les choses de manière encore imparfaite: une partie de #NuitDebout en appelle au réveil de la conscience de classe du pays. Elle pense qu’une grande partie de la société est victime de «fausse conscience», c’est-à-dire d’un rideau de fumée qui empêcherait les Français de voir la vérité. L’imaginaire de l’ère industrielle est encore là, comme en témoigne l’un des premiers clips du mouvement, reprenant des images des Temps modernes de Chaplin.

Une autre partie de #NuitDebout est déjà consciente de l’évolution post-industrielle de notre société, sans délaisser pour autant la défense du salariat de l’industrie. Elle ne renonce pas non plus à l’innovation mais se projette dans une société dans laquelle le revenu de base serait, par exemple, une clé de la solidarité et de l’émancipation individuelle. Elle entame, quant elle, un lent et long combat de conviction, un combat culturel (dimanche, on parlait du «revenu de base, une impulsion culturelle») qui est directement lié à la mutation économique de notre société.

Ce mouvement cherche à remplacer les évidences d’hier par celles
qu'il considère comme appartenant
à l’avenir

Libertés individuelles, libertés numériques sont aussi des questions prégnantes dans un mouvement qui correspond à la fois à une tradition anti-autoritaire, comme le soulignait Philippe Marlière, et à des préoccupations désormais transversales à tous les champs politiques dans les pays d’Europe. Les partis pirates incarnent ainsi, dans certains pays, cette aspiration très «libertaire» à l’horizontalité, à la transparence, à la promotion d’internet comme outil de participation individuelle à des choix collectifs. C’est aussi pour cela que #NuitDebout ressemble à tant de mouvements sociaux récents. Post-marxistes, les thèses d’Ernesto Laclau, Chantal Mouffe et Inigo Errejon ont tout pour séduire les participants à ce mouvement. Sur un plan strictement économique, on sent que nombre de participants sont en phase avec l’économie collaborative et avec le souci de la réguler.

Il s’agit d’un début de mouvement social qui cherche à établir ses propres questions au centre du débat public et à remplacer les évidences d’hier par celles qu'il considère comme appartenant à l’avenir. Ce n’est pas un «Podemos à la Française» qui est en train de naître. Les Indignados portaient leurs propres préoccupations, dans un contexte très précis, très particulier qui était celui de l’Espagne. Podemos vint y apporter ses réponses dans ce même contexte espagnol.

Il y a cependant d’importantes similitudes et Pablo Iglesias ne s’y est d’ailleurs pas trompé.

L’erreur serait, en revanche, de confondre les deux temporalités: l’espagnole et la française. La question du pouvoir, de l’institutionnalisation est évidemment posée comme elle l’a été en Espagne mais elle l’est, ici, de manière encore balbutiante, dès les premiers jours. La réponse politique organisée aux Indignados de mai 2011 vint en janvier 2014 avec le lancement de Pdemos, après une rude défaite subie par le PSOE face au PP de Mariano Rajoy. Cette fois, on assiste à une contraction dans le temps des différents débats.

Mouvement très générationnel cherchant à dépasser son enfermement spatial et social, Nuit Debout n’a pas embrasé la société française mais est davantage parti pour durer. À suivre…

Gaël Brustier
Gaël Brustier (110 articles)
Chercheur en science politique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte