Monde

Secret, teasing et feuilletonnage: comment les Panama Papers ont fait le tour du monde

Grégor Brandy et Vincent Manilève, mis à jour le 19.04.2016 à 8 h 42

Récit d'une opération qui en dit beaucoup sur l'avenir du journalisme.

Image d'illustration utilisée par le site de l'ICIJ.

Image d'illustration utilisée par le site de l'ICIJ.

Edward Snowden n'a pas pu patienter jusqu'à 20 heures. Il est 19h48 heure de Paris, ce dimanche 3 avril, quand le lanceur d'alerte exilé en Russie poste sur Twitter un lien vers un article du quotidien allemand Süddeutsche Zeitung révélant comment des milliers de personnalités ont placé leur argent dans des paradis fiscaux grâce à un cabinet basé au Panama, Mossack Fonseca: «Voici la plus grande fuite dans l’histoire du journalisme de données, et elle parle de corruption.»

Snowden, cette fois-ci, n'est pas à l'origine de ce leak massif: derrière les Panama Papers, il y a une source anonyme et une équipe de journalistes du monde entier. Sous la supervision de l’ICIJ, le consortium international des journalistes d'investigation, plus d'une centaine de médias ont collaboré pendant neuf mois pour mettre au jour l'une des plus grosses affaires financières du XXIe siècle. Une enquête internationale inédite qui en dit beaucoup sur les défis du journalisme actuel.

«Je parlais plus avec la source qu'avec ma femme»

«-Bonjour, c’est John Doe [Monsieur X]. Intéressé par des données?»

Quand il reçoit cet étrange message crypté fin 2014, Bastian Obermayer, journaliste de la Süddeutsche Zeitung spécialisé dans les scandales financiers, accroche immédiatement. «Nous sommes très intéressés», répond-il. La suite de l’échange avec cette source anonyme va confirmer son intuition.

«-Il y a quelques conditions, répond l’inconnu. Ma vie est en danger. Nous n’allons parler que par chat chiffré. Nous ne nous rencontrerons jamais. Le choix des histoires dépend évidemment de vous.

–Pourquoi faites-vous cela?

–Je veux que ces crimes soient rendus publics.

–De quel volume de données parlons-nous?

–Plus que vous n’en avez jamais vu.»

Dans les semaines qui suivent, Obermayer discute de manière sécurisée avec sa source, notamment via des emails PGP ou des applications de messagerie chiffrées comme Signal ou Threema. «Je disais “Est-ce qu’il fait soleil?” et il disait “La lune est en train de pleuvoir” ou n’importe quelle phrase sans sens, pour que chacun puisse vérifier que c’était bien l’autre sur l’appareil en face», a expliqué Obermayer à Wired, avouant lui avoir parfois parlé «plus qu’à [sa] femme».

C'est devenu une addiction. Nous nous envoyions tout le temps des messages, à deux ou quatre heure du matin.

Frederik Obermaier, journaliste au Süddeutsche Zeitung, au New York Times. 

En parallèle, la source lui fait parvenir des millions de documents (emails, PDF, photos, données de clients) en provenance de la firme panaméenne Mossack Fonseca. Avec quatre collègues, Bastian Obermayer travaille près de deux mois dessus. «C’est devenu une addiction, a témoigné l’un d’entre eux, Frederik Obermaier, au New York Times. Nous nous envoyions tout le temps des messages, à deux ou quatre heures du matin, pour parler de ce qu’on venait de trouver.»

«Un peu comme dans Les Hommes du Président»

Finalement, face à cet ingérable amas de données, les journalistes allemands décident d’appeler en renfort l'ICIJ, un organisme créé en 1997, basé à Washington, et qui a déjà encadré et organisé plusieurs enquêtes internationales à partir de fuites de grande envergure, comme les LuxLeaks ou les SwissLeaks.

Son premier travail consiste à sécuriser les données sur des serveurs dédiés, puis à créer un moteur de recherche pour faciliter le travail des journalistes et une adresse URL secrète où ils peuvent stocker des informations concernant les fichiers. Mais pour naviguer dans la masse de données disponible et en ressortir des informations essentielles, il va s'avérer indispensable de contacter d'autres médias, partenaires ou non, un peu partout dans le monde.

Pour faire partie de l'opération, les rédactions doivent notamment accepter de partager leurs découvertes entre elles et se plier à une publication simultanée, ce qui ne plaît pas forcément aux grands médias américains, très peu nombreux parmi les 110 partenaires issus de 80 pays différents. «Nous ne sommes pas allés voir le New York Times avec ce projet, mais nous avons déjà essayé de collaborer avec eux et ça n’a pas marché, pour le dire poliment, a expliqué Gerard Ryle, directeur de l’ICIJ, a l’émission On The Media. Ma théorie est que les plus gros médias américains pensent qu’ils sont assez nombreux pour gérer tout cela.»

Pour la France, l'ICIJ sollicite Le Monde et la société de production Premières Lignes, responsable de l'émission «Cash Investigations». Son directeur, Gerard Ryle, rencontre ainsi à Paris Edouard Perrin, à l'origine des révélations LuxLeaks. «Il lui a dit qu'il y avait une nouvelle fuite de documents encore plus énorme que les précédentes, raconte Benoît Bringer, journaliste chez Premières Lignes et auteur de l'enquête sur les Panama Papers. On a essayé d'avoir plus d'informations mais il ne voulait pas trop en dire plus pour des questions de confidentialité. On a compris que c'était un gros truc, car l'ICIJ n'a pas l'habitude de survendre ses histoires.» Le Monde, de son côté, forme une équipe de plusieurs journalistes entièrement dédiée au projet, issue de différentes rubriques (économie, international, société, Les Décodeurs). Anne Michel, qui travaille depuis longtemps sur les questions financières, explique qu'il s'agit d'une grande avancée puisqu'elle avait travaillé seule sur les précédents leaks. «Il nous a fallu trois semaines pour comprendre l'ampleur et l'intérêt des données, explique-t-elle, et pendant trois mois on a travaillé à cinq en permanence.»

 Réunion à Washington en juin 2015 (image extraite du      documentaire de Cash Investigation).

Plusieurs réunions, où les journalistes peuvent échanger directement, sont organisées au cours des neuf mois d'enquête. Ainsi, en septembre 2015 à Munich, l'ICIJ initie les journalistes présents aux outils de traitement de données et de communication qui seront utilisés par la suite. «C'était incroyable à voir, se souvient Benoît Bringer. Déjà, la Süddeutsche Zeitung a des locaux assez impressionnants, on se croyait un peu dans le film Les Hommes du Président. On s'est retrouvés dans une énorme pièce avec tout ces journalistes d'investigation d'organes de presses prestigieux, comme le Guardian, la BBC... Il y avait aussi des journalistes de pays comme la Russie ou le Panama, qui prenaient énormément de risques en étant sur cette affaire. C'était assez marquant de voir tous ces cerveaux journalistiques lancer la machine dans la même direction.»

«Il y a eu ce moment où tout le monde s'est présenté, et ça a duré un moment. Je crois que c'est là que les journalistes de la Süddeutsche Zeitung ont réalisé qu'ils avaient fait le bon choix en impliquant tout ce monde, nous raconte Gerard Ryle. Ils ont partagé leurs documents avec des centaines de journalistes du monde entier et ils ont accepté de se plier à notre calendrier. Ils méritent toute notre estime pour cela.»

En quelques secondes, un journaliste islandais tombe sur le nom de son Premier ministre

Mais si les journalistes ont été égaux dans l'accès aux données, ils ne l'ont évidemment pas été dans leurs découvertes. «Ce qui est très “frustrant”, c’est que certains ont beaucoup plus de chance que d’autres, raconte Samuel Laurent, responsable des Décodeurs au Monde. Quand on était à Washington, ils nous ont ouvert l’accès à la base de données et tout le monde a fait pareil et cherché son François Hollande ou son Nicolas Sarkozy. Le journaliste islandais a tapé trois noms, et il est tombé sur celui de son Premier ministre.»

La plupart n’ont pas eu sa chance et la recherche d’informations était parfois compliquée, obligeant les journalistes à trouver des «astuces», comme l’explique Gerard Ryle:

«Un journaliste suisse a fait une énorme découverte quand il a trouvé comment chercher des résultats dans les passeports. Il suffisait de taper un code et tous les passeports américains, par exemple, remontaient.»

Même avec toutes ces techniques, certains n’ont donc pas connu le même succès que les journalistes islandais.

«En France, on a eu “moins de chance”, reprend Samuel Laurent. On a trouvé des gens dont on connaissait déjà les affaires judiciaires, et quelques autres trucs. C’est vrai qu’on n’a pas eu d’énorme poisson, et c’est le cas de nombreux pays. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y est pas. Il y a aussi le fait que l’on tombe parfois sur des choses dont on ne peut rien faire. Ce n’est pas parce qu’un nom est dans la base que ça suffit. Il faut recouper et avoir quelque chose d’intéressant à dire. Il y a des cas où l’on n’a rien fait derrière parce que le compte avait été fermé, parce que c’était légal ou parce qu’il y avait une justification légitime.»

«Modifier les vieux systèmes journalistiques»

Pour chercher des noms, rien de qu'un bon vieux «CTRL+F»

 

Pour naviguer de la façon la plus facile possible, les rédactions partenaires de l'ICIJ ont utilisé la fonction recherche, similaire au bon vieux «CTRL+F». Le Monde a procédé de plusieurs manières, d'abord en cherchant des termes spécifiques comme «passeport français», «UBO» («bénéficiaire économique ultime»), «PEP» («personne politiquement exposée») ou encore «Due Diligence» (vérification de l’identité du client). Puis en listant les noms de tous les parlementaires français, des ministres et anciens ministres, des administrateurs du CAC 40, des 500 Français les plus riches ou des footballeurs de l’équipe de France.

Il arrivait aussi qu’un journaliste tombe sur des informations susceptibles d’intéresser un collègue dans un autre pays.

«L'ICIJ nous a mis à disposition un outil fait-maison: un hybride entre un forum et Facebook, qui permet à tout le monde de communiquer de manière sécurisée. On communiquait tous dessus, principalement en anglais, même s'il y avait une importante communauté qui utilisait l'espagnol, notamment sur les affaires touchant l'Amérique latine et l'Espagne, a expliqué au JDD Maxime Vaudano, journaliste aux Décodeurs. Cet outil a déjà servi lors des précédentes enquêtes. Ça nous permettait de discuter entre nous: dès qu’on voyait un nom sortir, on créait un topic de forum et les gens discutaient sur ce sujet. Un Brésilien qui aurait trouvé un élément intéressant pour la France, par exemple, pouvait nous le signaler.»

«C'est une étape importante parce que jusque-là, les enquêtes étaient cloisonnées nationalement et les méthodes variaient d'un pays à l'autre, explique Christian Delporte, historien des médias et professeur à l’université de Versailles. Mais l’affaire était internationale, il y avait besoin de compétences de multiples pays. De plus, comme ces affaires sont devenus de plus en plus complexes à cause des nouvelles technologies, il fallait mettre en commun des méthodes en utilisant ces dernières pour regrouper et trier les informations.»

La journaliste sud-africaine Khadija Sharife met ainsi en avant la collaboration de journalistes travaillant sur l'implication de la mafia italienne en Namibie.

«Nous étions en contact avec des personnes travaillant sur des entreprises ou des personnalités similaires. Il était important de collaborer, de modifier les vieux systèmes journalistiques où les gens ont tendance à garder leurs informations pour eux.»

Face aux scandales mondialisés, un journalisme mondialisé

 

Les sources, ainsi, sont aussi peut-être plus sûres d'elles et de leur sécurité quand elles décident de faire fuiter des fichiers sensibles. «Si ce travail a été mondialisé, c'est parce que les affaires se sont mondialisées, estime Christian Delporte. Et là c'est un message qui est envoyé: la corruption étant globalisée, le journalisme a désormais les moyens de révéler des choses sur le plan international.»

Pour Khadija Sharife, «ce qui est bien avec les Panama Papers, c'est qu'habituellement, ces affaires n'ont qu'un léger impact, si jamais elles en ont un. Mais comme le monde entier suit tout cela, il y a plus de pression sur les personnes impliquées dans ces affaires pour agir correctement –qu'il s'agisse de démissionner ou de donner une réponse aux interrogations soulevées».

«Là, tout le monde niait»

Petit à petit, les outils techniques aidant, chaque rédaction a réussi à cerner les histoires qui l’intéressent plus particulièrement, et recouper les sources grâce à une enquête de terrain. «Quand j'ai travaillé sur le Front national avec Simon Piel, c'était très difficile de mettre à jour les informations sur l'entourage de Marine Le Pen, raconte Anne Michel. Il y avait des éléments d'informations dans les données qui nous ont permis de poursuivre notre enquête de manière très classique en allant interroger les gens et obtenir des confirmations. Ce jeu d'allers-retours entre les deux facettes de l'enquête nous a permis de faire les articles qu'on a fait.»

Un jeu d'allers-retours difficile, explique Benoît Bringer, qui raconte que techniquement, il n'avait le droit de contacter les personnes visées que cinq semaines avant la diffusion pour ne pas éveiller les soupçons. Un délai intenable à la télévision: «On fait deux heures de films, et le montage dure deux mois et demi. La difficulté a donc été de monter un film en attendant la dernière minute pour tourner.» Il nous explique également avoir vu un instant de profond doute quand il a eu les personnes concernées au téléphone:

«Là, tout le monde niait. De manière assez curieuse, quand quelqu'un ment, on se rend compte que c'est très difficile de savoir s'il ment ou pas. Au fond je savais qu'il était impossible que ces fichiers soient faux, mais ce premier jour où j'ai appelé les gens a été un peu dur, car il y a un quart de seconde où on se dit “Merde, il y a un problème”.»

En revanche, il se souvient aussi d'un moment de grande satisfaction quand il a enfin compris l'un des mécanismes complexes mis en place par la Société Générale et qu'il l'a partagé sur le forum de communication lancé par l'ICIJ. «Pleins de confrères de l'ICIJ, du Monde ou d'ailleurs, me disent “Super, on a compris”, raconte le journaliste. Là, c'est assez gratifiant, car cela nous conforte dans le fait que l'on va dans le bon sens. D'habitude, quand on fait de l'investigation, on est dans son coin sur son histoire, mais cette fois, il y avait des centaines de personnes pour la partager.»

Ne restait plus qu’à attendre le 3 avril, jour fatidique où des mois de travail devaient enfin payer. Et, là aussi, la collaboration internationale était de mise –au prix de quelques couacs mineurs.

«À un moment, ils voulaient faire un hashtag abrégé “PaPa”»

L’embargo ne devait pas être levé avant 20 heures. Ordre direct de l’ICIJ, qui voulait que les révélations forment un tsunami numérique plutôt que des vaguelettes éparpillées. Mais bien sûr, pour que tout le monde voie arriver la vague, il fallait laisser deviner qu'il allait se passer quelque chose.

La campagne de teasing a commencé sur Twitter, réseau privilégié des journalistes. Le 1er avril (jour propice aux fausses infos), le compte de «Cash Investigation» joue sur l'incertitude provoquée par la date du jour et publie une courte vidéo évoquant déjà les enjeux de l’affaire.

Samuel Laurent, qui compte plus de 92.000 followers sur Twitter, a été choisi par sa rédaction pour publier, à partir du samedi, une série de tweets plus explicites.

Bien sûr, l’ICIJ et les autres partenaires jouent eux aussi au même jeu pour alimenter le suspense.

On le voit, ces derniers teasings marquent une différence importante avec les précédents, l'apparition du hashtag #panamapapers permettant aux internautes de centraliser et suivre toutes les informations sur le sujet, comme l’explique Cécile Schillis-Gallego, journaliste à l’ICIJ (et ancienne journaliste à Slate):

«Le choix a été arbitraire. Panama Papers sonnait mieux que Panama Leaks. On aimait bien la référence aux Pentagon Papers. C’était bien plus large, et ça donnait une dimension plus globale de ce qu’on avait fait jusqu’à présent.»

Selon Samuel Laurent, c’est lors d’une réunion à Munich que les différents participants au projet se sont arrêtés sur ce nom:

«On voulait sortir des leaks, il y en avait eu tellement que le mot avait perdu un peu de sa force. On a été chercher autre chose, et l’ICIJ a mentionné les Panama Papers. Je me rappelle qu’à un moment, ils voulaient faire un hashtag abrégé “PaPa”, et on a dit que pour la France, c’était moyen.»

«Les rédactions parisiennes se sont mises à s’exciter sur une possible rumeur autour de Sarkozy»

Sur le contenu même des leaks, des informations laissant croire que l’ICIJ s’intéressait bien à Poutine avaient fuité fin mars et Mossack Fonseca avait publié un communiqué préventif le 1er avril, mais les activités du Consortium sont globalement restées inconnues jusqu’à dimanche dans l’après-midi, au prix d'une extrême discrétion. Le Monde disposait d'une salle dédiée pour parler du dossier et les journalistes de Premières Lignes n'échangeaient que dans des bureaux à l'écart en ayant pris soin de laisser leurs téléphones à l'extérieur.

Un journaliste vénézuélien lâche le hashtag #PanamaPapers dès le dimanche matin

 

Le jour de la publication, certains journalistes ont fini par craquer un peu avant l'heure. Le Vénézuélien Alfredo Meza, qui travaille pour le journal d’investigation Armando Investiga et pour El Pais, est le premier à utiliser le hashtag #PanamaPapers et à diffuser certaines informations encore secrètes.

«Ce dimanche 3 avril à 13h30, onze journaux vénézuéliens révèlent qui cache de l’argent dans les paradis fiscaux #panamapapers»

Suit ensuite un autre manquement au plan, du journal paraguayen ABC, qui diffuse peu après 16 heures des informations sur l’ampleur de l’enquête. Si les rédactions françaises et anglo-saxonnes gardent encore un relatif silence, plusieurs publications hispanophones,  lâchent des informations très précises à partir de 17h30, soit 2h30 avant l’heure prévue, comme El Español... et alors même que le journal ne fait pas partie du groupe lié à l’ICIJ.

Le Trinidad Express, qui est lui partenaire du travail d’enquête, livre également quelques minutes plus tard des informations très précises. Et alors que les médias insistent sur l’ampleur des chiffres, l’impatience des internautes monte progressivement, certains jouant même un compte à rebours jusqu’à l’heure fatidique.

«Ce qui était assez amusant, c’est qu’après nos tweets qui annonçaient des révélations à venir, les rédactions parisiennes se sont mises à s’exciter sur une possible rumeur autour de Sarkozy, raconte Samuel Laurent. Il y a eu ce phénomène très étrange, très contemporain, avec plein de gens qui se sont mis à dire que Le Monde allait sortir un truc sur ça ou ça, et nous, on regardait ça avec un mélange d’amusement et d’angoisse sur l’état de la profession. Bolloré était condamné avant même qu’on sorte le papier. Il y a eu un phénomène d’emballement sur les promesses de ce qu'il pouvait y avoir dedans ou pas, sachant que personne ne le savait.»

Les journalistes de la Süddeutsche Zeitung sont tellement impatients qu’ils publient donc leur première enquête sur le Premier ministre islandais Sigmundur David Gunnlaugsson une quinzaine de minutes avant l’heure fatidique. Le tout sur un site dédié à l’affaire, au design léché et avec une version anglaise de chaque publication pour faciliter les reprises à travers le monde –le tweet d'Edward Snowden sera une des premières. Le Guardian craque également et publie son article consacré à Poutine six minutes trop tôt. Mais comme nous l'a confirmé Cécile Schillis-Gallego de l'ICIJ, le consortium a beau avoir insisté sur l'embargo de 20 heures, personne ne s'est fait taper sur les doigts pour avoir publié les articles un peu plus tôt.

«Le choix de ce moment a été décidé en concertation avec nos partenaires, nous explique Gerard Ryle. Tous avaient des demandes différentes. En Allemagne, le plus gros jour de publication est le samedi, aux États-Unis, c'est le dimanche, et dans la plupart des pays européens, c'est le lundi. On est arrivé à un compromis. C'était un peu trop tôt pour les quotidiens londoniens, puisque les concurrents du Guardian ont eu le temps de changer leur une.»

La une du premier article publié par la Süddeutsche Zeitung  

Dès 20 heures, donc, Le Monde publie, entre autres, un papier de présentation générale, un lexique du secteur financier, des infographies, des vidéos, plusieurs articles spécifiques sur Poutine, Platini et Messi, un autre expliquant la méthodologie de travail des journalistes... En tout, entre 19h56 et 23h49, 17 papiers seront mis en ligne, prenant de court le reste des médias français –à l'exception, évidemment, de «Cash Investigation», qui avait programmé pour le mardi soir sa grande enquête en guise de deuxième étage de la fusée. Outre-Manche, le Guardian produira plus d’une centaine de papiers en à peine quatre jours.

De son côté, l’ICIJ met en ligne une page dédiée visuellement, encore plus réussie que celle de la Süddeutsche Zeitung, avec toujours des dessins mais aussi un tableau interactif permettant de naviguer entre chaque personnalité impliquée dans les documents et une illustration «générique» des Panama Papers, reprise par de nombreux médias.

«Il faut qu’on fasse quoi? Des titres chiants, et qu’on balance toutes nos infos dans un seul et même papier?»

Après la vague initiale, et le succès immédiat en terme d’écho médiatique, les journaux devaient profiter le plus longtemps possible de la masse immense de données en leur possession (11,5 millions de documents). C’est à ce moment que commence le désormais fameux «feuilletonnage» de l’affaire. Le Monde, par exemple, publie des «récaps d’épisodes» de chaque journée, comme on le ferait pour une série télévisée, et annonce ce qui sera publié le lendemain.

Le 4 avril, sur France Inter, Léa Salamé interroge le directeur du quotidien, Jérôme Fenoglio. En toute fin d’interview, elle lance, complice dans le teasing: «Demain, Le Monde révèle le nom d’un grand parti politique français dont on ne donnera pas le nom. Grand parti national français.» Le patron du journal, complice, acquiesce. Un grand parti «national» français? Difficile de ne pas deviner de qui on parle.

Samuel Laurent justifie ces choix:

«Il y avait des embargos qui séquençaient les choses. Sur Assad, par exemple, il fallait attendre le lundi à 14 heures. On avait donc tout intérêt à le sortir à ce moment-là, et pas quinze jours après. On voulait faire les sujets internationaux en premier, parce qu’on avait peur qu’ils passent ensuite à la trappe. L’idée était de présenter chaque jour une partie de l’offre, le temps de digérer, de lire, de comprendre de quoi on parlait, et de ne pas avoir tout de suite cinquante sujets différents qui partent dans tous les sens.»

L’attente et la pression sont si grandes que, avant même la publication des informations le concernant, Frédéric Chatillon, un proche de Marine Le Pen, s’explique sur Facebook pour «s’auto-scooper et éviter de laisser se développer d’extravagants fantasmes».

Décidément, je crois que ça va être ma semaine de buzz !Après ma photo avec Yann Moix, j'aurai droit demain aux...

Posted by Frédéric Chatillon on Monday, April 4, 2016

Le feuilletonnage d’enquêtes existe depuis très longtemps, et son objectif n'est pas que pédagogique: il s'agit bien évidemment d'étirer les ressorts d'un scandale le plus longtemps possible pour assurer une fidélité des lecteurs et un écho dans les médias concurrents. Cela donne des arguments à certains lecteurs et commentateurs déjà méfiants vis-à-vis des médias, qui les accusent de rétention d'informations. De plus, comme les médias expliquent peu ce genre de choix, un vrai flou règne au sein du lectorat, qui peut y voir une certaine duperie de la part des rédactions. «Encore, transparence pour transparence, gagnerait-on à l’assumer ouvertement, à en exposer les motifs (commerciaux, stratégiques ou narratifs), pour que chacun sache à quel type de spectacle exactement il assiste», écrivait le journaliste Daniel Schneidermann au moment de l'affaire Cahuzac.

Ces accusations de feuilletonnage font bondir Samuel Laurent:

«Il faut qu’on fasse quoi? Des titres chiants, et qu’on balance toutes nos infos dans un seul et même papier de 55.000 signes, en corps 8, pour que ce soit le plus illisible et le moins vendeur possible? On est journaliste, on est là pour que les gens nous lisent. L’idée, ce n’est pas de feuilletonner pour faire de l’audience. Il aurait fallu qu’on sorte 120 papiers le dimanche soir? Ça n’aurait eu aucun sens. Je trouve ça fou qu’on parle de “feuilletonnage” comme si c’était un gros mot, et qu’on en vienne à culpabiliser de sortir des infos et de faire en sorte d’être lu.»

Pour intéresser les lecteurs, les médias multiplient les formats, y compris celui du jeu vidéo

 

Pour s’assurer de l’intérêt des lecteurs et du suivi sur plusieurs jours, voire semaines, les journalistes ont aussi décidé d’utiliser des formats visuels et narratifs jusque-là encore peu usités dans ce type d’investigations financières, mais susceptibles d'être largement partagés sur les réseaux sociaux. L’ICIJ a par exemple publié un article en apparence «léger» et accrocheur sur ces divorcés qui veulent cacher leur argent. En collaboration avec Le Monde, il a même mis en place un petit jeu vidéo où vous interprétez le rôle d’un footballeur, d’une femme politique ou d’un homme d’affaire dont le but est d’arriver à cacher son argent dans un paradis fiscal sans se faire prendre. Le but avoué de ces nouveaux formats est évidemment de permettre au public de mieux naviguer dans ce monde complexe et qu’il repousse la plupart du temps:

«On encourage nos partenaires à investir des ressources dans de nouveaux formats, explique Cécile Schillis-Gallego. Il y a eu des ressources considérables investies dans ce projet, ce qu’on n’avait pas vu jusqu’à présent. J’ai l’impression de ne jamais avoir vu autant de vidéos animées, par exemple. C’est assez cool de voir ça, et c’est souvent assez collaboratif. Les partenaires proposent de traduire, ou offrent la vidéo sans le son, avec le script, pour que les autres puissent traduire.»

Une tendance symptomatique d'une autre évolution du journalisme, de plus en plus amené à s'enrichir des compétences de ce que l'historien des médias Patrick Eveno qualifie de «l'ensemble des professions autour des rédactions, comme les développeurs ou les professions liées à la documentation et à la recherche».

«Une histoire géante et internationale»

Pour l’instant, l’écho des Panama Papers dans la vie publique semble encore limité, même si l'affaire a poussé à la démission le Premier ministre islandais, qui a détenu par le passé des millions de dollars dans une société aux îles Vierges britanniques, et le ministre espagnol de l’Industrie, détenteur de sociétés situées au Bahamas et sur l’île de Jersey. Notons aussi les perquisitions qui ont eu lieu dans le cabinet Mossack Fonseca ou les explications publiques à venir du patron de la Société générale. En attendant de savoir quelle sera la portée à long terme de ces documents, la légende du journalisme américain Bob Woodward a en tout cas déjà qualifié de «triomphe du journalisme»:

«Ce qui est important, c’est que les Panama Papers sont une histoire géante et internationale. Le journalisme doit dire “voici ce que nous savons” et les gouvernements, les banques, les cabinets d’avocats et tout ceux qui sont impliqués là-dedans doivent prendre des mesures.»

À l'époque où Bob Woodward révélait, avec son collègue Carl Bernstein, les coulisses du Watergate, il y a plus de quarante ans, son employeur le Washington Post saluait «la meilleure année de son histoire». Aujourd'hui, les Panama Papers sont publiés par une presse d'information en crise et on peut voir dans sa façon de se «coaliser» une volonté de se serrer les coudes pour survivre, comme l'explique le Guardian sur son site. En mettant de côté leur volonté de travailler seuls, les médias on fait un pas en avant, à l'heure où ils sont de plus en plus soumis à la puissance de géants du web comme Facebook (et sa reprise d'articles directement intégrés dans Instant Articles) ou Google (et son algorithme de référencement).

Si l'ICIJ est encore assez seul à proposer un tel système collaboratif, Gerard Ryle estime que la concurrence ne devrait pas tarder à arriver: «C'est un rôle que personne d'autre n'a encore adopté, mais ce n'est qu'une question de temps avant que d'autres ne copient ce modèle et fassent la même chose.» En attendant, l'organisme, confirme Anne Michel du Monde, travaille déjà sur de nouveaux scandales internationaux. La preuve qu'à l'avenir, il faudra encore compter sur cette «ligue» de journalistes sans frontières.

Grégor Brandy
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Vincent Manilève
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