Economie

Nucléaire: comment le gouvernement a enterré une promesse à laquelle personne ne croyait

Gilles Bridier, mis à jour le 15.04.2016 à 17 h 55

En reportant le volet nucléaire de la programmation énergétique, il a pris une décision logique au vu des circonstances, mais qui pèse d'un poids politique lourd.

La centrale de Fessenheim, en 2012. SEBASTIEN BOZON / AFP

La centrale de Fessenheim, en 2012. SEBASTIEN BOZON / AFP

La récente annonce par la ministre de l’Energie Ségolène Royal du report de la partie de la programmation pluriannuelle de l’énergie consacrée au nucléaire a confirmé l’analyse de tous ceux qui jugeaient inaccessible l’objectif de 50% d’électricité d’origine nucléaire en 2025, voulu par François Hollande pour se rapprocher des écologistes. En reportant les arbitrages, l’ambition de départ se dégonfle.

Certes, cet objectif est inscrit dans la loi de transition énergétique d’août 2015. Mais pour l’instant, dans le cas d’ici là d’une mise en production de l’EPR de Flamanville (d’une puissance de 1,65 gigawatt) compensée par la fermeture de deux réacteurs en exploitation (éventuellement ceux de Fessenheim, de 900 mégawatts chacun) afin de respecter le plafond de 63,2 gigawatts prévu par la loi, on est très loin du seuil de 50%.

Dans son dernier rapport publié en février dernier, la Cour des comptes avait d’ailleurs estimé que, «à hypothèses constantes de consommation et d’exportation d’électricité à cet horizon, l’objectif fixé par la loi aurait pour conséquence de réduire d’environ un tiers la production nucléaire, soit l’équivalent de la production de 17 à 20 réacteurs». Soit dix fois plus que les perspectives actuelles. Le grand écart!

Convergence d’avis critiques

Anne Lauvergeon, ex-présidente d’Areva, avait jugé dès 2013 que le projet n’était pas «réaliste», sauf à «arrêter une vingtaine de réacteurs». Une déclaration qui lui avait valu un ferme recadrage du gouvernement. Mais les chiffres sont têtus, qui validaient son commentaire.

Même avec une consommation d’électricité en hausse de 2% par an, il aurait fallu fermer sept réacteurs sur la période pour l’atteindre, avait expliqué l’expert Bernard Laponche au réseau Sortir du nucléaire. En revanche, si la consommation devait baisser de 15% sur une décennie grâce aux économies d’énergie et compte tenu de la montée en puissance programmée des renouvelables (23% de la consommation finale d’énergie à cet horizon), une trentaine de réacteurs aurait dû être mise à l’arrêt, estiment des associations comme négaWatt.

RTE, filiale d’EDF, est pour sa part plus mesuré, n’anticipant par exemple qu’une progression de 1,5% de la consommation d’électricité en France sur l’ensemble de la période 2014-2020. Ce qui conforte le scénario de la Cour des comptes, qui s’appuie sur les scénarios d’une quinzaine d’experts et sur la stagnation globale de la consommation d’électricité depuis 2010, pour adopter une voie médiane de toute façon inaccessible dans un délai aussi court.

Un basculement irréaliste en dix ans

Les 58 réacteurs nucléaires regroupés dans 19 centrales fournissent actuellement les trois quarts du total de la production électrique française. En fermer le tiers correspondrait à puiser 25% de cette production auprès d’autres sources en moins d’une décennie. Totalement illusoire, quelles que soient les hypothèses échafaudées.

Si le moyen retenu avait consisté à relancer la production d’électricité à partir de centrales thermiques, il n’aurait pas été cohérent avec l’engagement de la France de réduire ses émissions de gaz à effet de serre. La loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte fixe à 40% les objectifs de réduction du niveau d’émissions de GES en 2030 et de 75% en 2050 par rapport au niveau de 1990. Une relance des centrales thermiques tournerait le dos à la dynamique que Paris a portée à la COP21. Alors que Ségolène Royal préside actuellement la conférence sur le climat, la crédibilité de la France est en jeu, à la fois vis-à-vis des autres pays et des générations futures.

Un recours massif aux énergies renouvelables serait bien sûr privilégié. Mais l’effort d’investissement à réaliser (de l’ordre de 150 milliards d’euros) dans un délai aussi court pour parvenir à la production requise est totalement hors de portée «dans le cadre des dispositifs actuels de financement, de subventions des EnR et compte tendu en plus de la faible acceptabilité sociale de la hausse de la facture d’électricité qui en découlerait», avait commenté Alain Grandjean, fondateur associé du cabinet Carbone 4. Pour lui, l’idée de fermer deux réacteurs par an d’ici à 2025 était totalement «irréaliste».

Des contraintes liées à l’anticipation des fermetures

Il n’y a pas que les paramètres sociaux et économiques qui rendaient le projet impossible, mais aussi des contraintes techniques et juridiques. La mise à l’arrêt définitif d’un réacteur suppose des délais importants. Déjà, précise l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), une mise à l’arrêt définitive suppose une déclaration de la part de l’exploitant deux ans avant la fin de l’exploitation. Or, à ce jour, aucune demande nouvelle d’arrêt de réacteurs n’est parvenue à l’ASN, même pour ceux de Fessenheim.

Ensuite, la loi impose un démantèlement «immédiat», pour lequel un dossier doit être déposé deux ans après la déclaration d’arrêt d’activité. Une procédure est ensuite engagée pour valider les conditions de l’opération, qui doit aboutir à un décret de démantèlement trois ans plus tard. C’est seulement ensuite que les opérations de déconstruction peuvent commencer. L’immédiateté est donc une notion toute relative; elle est malgré tout affirmée.

Or, si les centrales modernes sont conçues dès l’origine en anticipant leur démantèlement pour faciliter les opérations, ce n’est pas le cas des centrales les plus anciennes du parc français. Ce qui suppose des délais fort longs, au regard de l’expérience acquise avec le démantèlement en cours de neuf réacteurs d’EDF (à Brennilis, Chinon, Saint-Laurent-des-Eaux, Bugey, Creys-Malville, Chooz…).

L’arrêt de réacteurs ne soulève pas de question de sûreté particulière à condition que les procédures soient respectées le temps du refroidissement du combustible. Mais l’électricien pourrait être confronté à un engorgement des opérations de déconstruction au regard de l’impératif d’immédiateté, au cas où trop de démantèlements seraient engagés simultanément.

Même en considérant que les réacteurs à eau pressurisée (comme à Chooz, le premier du genre en France) poseront relativement moins de problèmes que les plus anciens, la programmation des démantèlements devra être étalée dans le temps pour que toutes les contraintes soient prises en compte et respectées.

Lisser l’ambition dans la durée

Si l’ASN, qui n’exerce pas de compétence en matière de politique énergétique, s'est bien gardée d’émettre un quelconque jugement sur les décisions qui pourraient être prises, Alain Grandjean, qui vient d’être chargé par Ségolène Royal d’une nouvelle mission sur le prix du carbone, était beaucoup plus tranché en janvier dernier, estimant qu'«il serait beaucoup plus rationnel de se donner des objectifs ambitieux mais mieux lissés dans le temps». Trois mois plus tard, le volet nucléaire de la PPE était toujours en chantier.

Certes, on aurait pu imaginer que, pour réduire drastiquement la part du nucléaire dans le bouquet énergétique français, EDF ne ferme pas autant de réacteurs que les simulations ne l’établissent et qu’il réduise la production des centrales exploitées. Mais le résultat financier serait désastreux pour les finances du groupe public, d’une part contraint d’assurer la maintenance de ses réacteurs et les investissements de sûreté sans pouvoir obtenir les rendements souhaités de ses installations, et d’autre part obligé dans le même temps d’investir dans d’autres moyens de production. Ce qui est tout à fait exclu alors que l’entreprise n’a déjà plus les capacités d’investissement requises pour assurer son avenir.

Rappelons que pour la Cour des comptes, un programme global de maintenance des réacteurs de près de 100 milliards d’euros d’ici à 2030 est nécessaire pour que le parc actuel puisse être exploité en étant mis aux normes de sûreté nucléaire durcies après la catastrophe de Fukushima. Des montants gigantesques qui impliquent des options politiques claires.

Une seule hypothèse de travail semblait donc crédible: repousser l’objectif des 50% d’électricité d’origine nucléaire. Mais politiquement, la volte-face du pouvoir va forcément avoir un prix politique fort lourd. Soit parce qu’elle démontre que certaines promesses sont purement électoralistes, soit parce qu’elle révèle l’impréparation de l’équipe gouvernementale, soit parce qu’elle illustre l’incapacité du pouvoir en place à déverrouiller les blocages de la société française pour évoluer.

Mais au-delà de cette dimension politique, ce retard est fort préjudiciable pour le pays, qui a besoin d’une vision et d’une programmation dans un secteur aussi stratégique que l’énergie, et pour EDF, qui a besoin d’un cadre politique pour décider de ses  investissements et trouver les ressources nécessaires. Sans parler des incertitudes qui fragilisent une filière française qui, au regard des enjeux économiques comme de sécurité, n’a aucun droit à l’échec.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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