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En Argentine, après les Panama Papers, «no pasa nada»

Marthe Rubió, mis à jour le 11.04.2016 à 14 h 21

Contrairement à ce qui s'est passé en Islande, la mise en cause du nouveau président Mauricio Macri ne débouche pas sur un mouvement de protestation d'ampleur.

Lors d'une manifestation à Buenos Aires, le 7 avril 2016. JUAN MABROMATA / AFP.

Lors d'une manifestation à Buenos Aires, le 7 avril 2016. JUAN MABROMATA / AFP.

Buenos Aires (Argentine)

Le nouveau président argentin Mauricio Macri fait partie du club très fermé des chefs d’État en exercice directement cités dans les Panama Papers et la révélation de sa société offshore n’intervient pas au meilleur moment. Macri, qui vient d’accepter de rembourser aux fonds vautours 4,65 milliards de dollars, est en train d’appliquer une politique de coupes budgétaires drastique. Depuis son entrée au pouvoir en décembre 2015, il a licencié plus de 10.000 fonctionnaires, augmenté de 700% le prix de l'électricité, doublé le prix des transports; l’inflation grimpe en flèche et la pauvreté ne cesse d’augmenter... Un contexte social propice à mettre le feu aux poudres.

Pourtant, les rues de Buenos Aires, capitale des cacerolazos, ces marches où les manifestants frappent sur des casseroles, sont étonnamment calmes depuis les fuites révélant l’existence de la société de Macri aux Bahamas. La première manifestation a eu lieu seulement cinq jours après les révélations, réunissant quelques centaines de personnes sur la place de Mai, face au siège de la présidence. Difficile de ne pas faire la comparaison avec les manifestations spontanées de milliers d’Islandais le soir même des révélations des Panama Papers, qui ont provoqué la démission du premier ministre Sigmundur David Gunnlaugsson.

«Muy tranquilo»

Le parquet a bien ouvert une enquête pour déterminer si le président avait omis délibérément de compléter sa déclaration de biens, mais il n’est pas certain qu’elle aboutisse et elle fait malheureusement presque partie de la routine en Argentine. Sous la mandature précédente, deux enquêtes simultanées avaient été ouvertes sur l’ex-présidente Cristina Kirchner et son vice-président Amado Boudou alors qu’ils étaient en fonction. Ils n’ont jamais été inquiétés.

Au lendemain de la publication des Panama Papers, Mauricio Macri a ainsi fait montre d’une surprenante désinvolture en comparaison de son homologue islandais. Soupçonné d’avoir caché des millions de dollars sur son compte offshore, celui-ci était apparu extrêmement mal à l’aise lors d’un entretien télévisé pendant lequel le sujet avait été abordé. Au contraire, Macri a assuré, le sourire aux lèvres, être «muy tranquilo» («tout à fait tranquille») au sujet de cette structure offshore qui n’a selon lui «rien d’illégal» car il n’aurait jamais investi dans la société.

Il faut dire que les Argentins sont habitués à l’omniprésence des scandales de corruption, qu’ils ont fini par accepter comme une caractéristique inévitable de la vie politique nationale, explique Roberto Durrieu, avocat auteur de plusieurs ouvrages sur la corruption et le blanchiment d’argent. «Nous vivons dans un pays où les peines pour des délits de corruption sont très faibles et où les hommes politiques bénéficient d’une impunité qui participe à cette banalisation de la corruption et à cette idée devenue très courante: “Il pioche peut-être dans la caisse mais au moins il agit”», se lamente-t-il.

45% de l’économie est informelle

Les électeurs de Mauricio Macri savaient aussi en partie à quoi s’attendre en élisant ce chef d’entreprise libéral, dont le père est propriétaire de l’un des groupes économiques les plus importants d’Argentine. Si le nouveau président argentin a axé sa campagne électorale sur la transparence et la lutte contre la corruption, son immense fortune est connu de tous les Argentins et c’est peut-être aussi pour cette raison que les révélations des Panama Papers n’ont pas provoqué de stupeur dans le pays.

Une vidéo montrant plusieurs hommes d’affaires argentins accusés de détournement d’argent public pendant le gouvernement Kirchner en train de compter des piles de billets de banque.

L’évasion fiscale n’est pas non plus l’apanage de l’élite et des hommes politiques. Les Argentins, dont beaucoup ont vu leurs économies partir en fumée lors de la crise de 2001, sont habitués à flirter avec la légalité pour pouvoir amasser quelques pesos. Economiser en dollars où posséder un compte à l’étranger est relativement répandu dès qu’une famille, même de la classe moyenne, possède quelques économies. «La corruption fait partie de notre vie quotidienne: 45% de notre économie est informelle. Nous nous y sommes résignés», témoigne Roberto Durrieu.

Quelques jours après la fuite, les principaux journaux locaux sont déjà passé à autre chose. Après avoir relayé les dénégations de Mauricio Macri, ils ont commencé à tourner leurs projecteurs sur l’ouverture d’une enquête sur l’ex-présidente Cristina Kirchner pour blanchiment d’argent.

«Super...Mais il ne va rien se passer!»

Ce manque de couverture médiatique autour de l’évasion fiscale supposée de Mauricio Macri est un choix éditorial révélateur de la situation des médias en Argentine, explique Graciela Chomokofsky, journaliste argentine travaillant à New York. «Le gouvernement de Cristina Kirchner a totalement polarisé les médias argentins et cette situation n’a pas changé avec le nouveau gouvernement, au contraire: soit les journaux appuient sans aucune nuance le gouvernement au pouvoir, soit ils lui déclarent une guerre ouverte. Il n’y a pas de point intermédiaire. Cette polarisation était encore une fois visible pendant les Panama Papers. Les journaux “officiels” font tout ce qu’ils peuvent pour que Macri se maintienne au pouvoir et essaient de minimiser éditorialement l’impact du scandale en mettant le projecteur sur l’arrestation de Lazaro Baez», explique cette journaliste connaissant parfaitement les rédactions de deux grands journaux argentins, Pagina 12 et La Nacion. Ce dernier, proche du gouvernement de Mauricio Macri, est l’un des deux médias argentins ayant travaillé avec l’ICIJ sur les fuites, et a par ailleurs reconnu que ses principaux actionnaires figuraient dans la base de données des Panama Papers.

Mais si les Argentins ne sont pas descendus dans la rue, c’est avant tout pour une question de timing, analyse Federico Schuster, sociologue auteur de plusieurs ouvrages sur la mobilisation sociale en Argentine. «Macri vient juste d’être élu et les Argentins attendent encore de voir comment les choses évoluent. Cependant, il est certain que si cette même révélation avait été faite avant l’élection présidentielle, Macri n’aurait peut-être pas été choisi», analyse-t-il, en précisant toutefois qu’un scandale de corruption est rarement le point de départ d’une mobilisation sociale dans le pays: «La corruption indigne les Argentins mais ils sont prêts à l’accepter si tout va bien pour eux au niveau économique», constate-t-il.

Désabusés, les Argentins? En tout cas, ils ne s’émeuvent pas de l’ouverture d’une enquête sur les Panama Papers. Lassée, Paloma, jeune productrice audiovisuelle, ne croit pas que Mauricio Macri risque grand chose: «Quand j’ai lu qu’une enquête était ouverte, je me suis dit: “Super! Mais il ne va rien se passer!” La plupart des dirigeants du gouvernement précédent auraient dû démissionner et ils ne l’ont jamais fait. Malheureusement, on sait déjà que l’enquête ne va pas avancer”, soupire-t-elle.

Marthe Rubió
Marthe Rubió (2 articles)
Journaliste
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