Monde

Pakistan: l'armée lâche les Américains

Françoise Chipaux, mis à jour le 17.10.2009 à 13 h 23

L'armée pakistanaise rejette les exigences américaines sur le contrôle de l'aide de 7,5 milliards de dollars.

Soldats de l'armée pakistanaise, Stringer Pakistan / Reuters

Soldats de l'armée pakistanaise, Stringer Pakistan / Reuters

L'armée pakistanaise a commencé son offensive sur le Sud-Waziristan, zone contrôlée par le Talibans, selon les autorités du pays. Quelques 30.000 soldats, appuyés par des tanks, se déploient autour de la région où se trouve Hakimullah Mehsud, le nouveau chef des Talibans pakistanais. Le nombre des combattants islamistes dans la région est estimé à 10.000. Cinq cents commandos des forces spéciales étaient arrivés sur place vendredi 17 octobre. Un couvre-feu a été imposé en prévision de l'offensive, alors que plusieurs attentats talibans sur des grandes villes du pays ont fait au moins 150 morts dans les derniers jours. Cet article revient sur les tensions entre l'armée pakistanaise et les Etats-Unis autour de l'aide américaine.

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L'aide américaine votée en faveur du Pakistan -7,5 milliards de dollars sur cinq ans- censée aider le pays à sortir du cycle pauvreté extrémisme est en fait en passe de déstabiliser le fragile équilibre instauré entre civils et militaires depuis le retour d'un gouvernement démocratique en février 2008. Outrée par les conditions posées par le Congrès américain pour la délivrance de l'aide, l'armée a publiquement fait savoir au gouvernement qu'il n'était pas question d'accepter en l'état les propositions américaines.

Les exigences du Congrès américain -assurance notamment que l'armée n'interfère pas dans les affaires politiques, demande d'un contrôle civil sur les institutions de sécurité, regard sur le nucléaire- ont été jugées insultantes par l'establishment militaire. «Les Etats-Unis doivent décider si l'armée pakistanaise est leur alliée ou leur ennemi», affirme un officier supérieur sous le sceau de l'anonymat.

En contradiction directe avec le gouvernement, le coup d'arrêt donné par l'armée fragilise considérablement le président Asif Ali Zardari et pourrait marquer le début de la fin d'un président qui n'a jamais eu la confiance des militaires. Le président Zardari avait déjà dû reculer spectaculairement il y a un  an quand il avait décidé de faire passer les puissants services secrets sous le contrôle du ministère de l'intérieur. Quelques heures après l'annonce de la décision, celle-ci avait du être annulée sur intervention du chef de l'armée Pervez Ashfaq Kayani.

Après les 9 ans de dictature militaire du général Pervez Musharraf, l'armée n'a pas l'intention de reprendre directement le pouvoir mais elle n'entend pas non plus se voir retirer ce qu'elle considère comme ses prérogatives en matière de politique étrangère ou de défense. Le développement de l'armement nucléaire est en particulier une chasse gardée des militaires qui se sont aussi arrogés depuis toujours un droit de veto sur la politique vis à vis de l'Inde ou de l'Afghanistan.

L'armée est largement soutenue dans cette affaire par l'opposition politique certes mais surtout par une opinion publique de plus en plus hostile aux Etats-Unis. Un récent sondage de l'International Republican Institut, un organisme américain, a montré que 80% des personnes interrogées refusaient que le Pakistan aide les Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme, une augmentation de 19% des opposants par rapport au même sondage effectué en mars.

Cette crise de confiance intervient à un très mauvais moment. Malgré les succès enregistrés par l'armée sur le front de la lutte contre les extrémistes dans la vallée de Swat et l'élimination par une frappe d'un drone américain du chef des talibans pakistanais Baitullah Mehsud, les talibans ont montré qu'ils étaient loin d'être vaincus. En une semaine ils ont frappé à quatre reprises faisant plus de 120 morts. L'attaque à Rawalpindi du quartier général de l'armée, sans doute l'un des endroits les mieux protégés du Pakistan, a souligné leur capacité d'agir où ils le veulent et quand ils le veulent. Le fait que trois militants étrangers et des militants du Pendjab aient mené cette opération souligne aussi l'intégration de plus en plus grande des différents groupes extrémistes à travers le pays. Le seul survivant parmi les militants de cette opération qui a été arrêté est d'autre part connu pour être un proche du numéro deux d'Al Qaida, Ayman Al Zawahiri.

La détermination des Etats-Unis à protéger leurs intérêts à travers cette aide massive au Pakistan risque de rencontrer de plus en plus d'obstacles dans un pays où tout ce qui vient de Washington est regardé avec suspicion. En posant des conditions qui font fi des sensibilités locales, le Congrès a compliqué non seulement les relations entre les deux pays mais aussi les relations entre civils et militaires sur la scène locale. Déjà confronté à de multiples problèmes, le Pakistan n'avait pas besoin de cette nouvelle crise qui accapare tous les esprits.

Francoise Chipaux

Lire également: Vers la talibanisation du Pakistan , Après la victoire de l'armée pakistanaise et    Pakistan: les minorités vivent dans la peur,

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