France

L’apéro chez Valls, la haine joyeuse venue de loin

Claude Askolovitch, mis à jour le 11.04.2016 à 5 h 56

Aller danser chez le Premier ministre, c’est dire à cet homme qu’il est un salaud, et que son espace vital ne lui appartient plus.

Le Premier ministre Manuel Valls, à Matignon, le 25 février 2016 | THOMAS SAMSON/AFP.

Le Premier ministre Manuel Valls, à Matignon, le 25 février 2016 | THOMAS SAMSON/AFP.

Au bout d’un moment, la Révolution est un peu essorée. En février 1651, les bourgeois de Paris en Fronde retiennent prisonniers en leur bonne ville le jeune roi Louis XIV, qui en concevra une inquiétude tenace et construira Versailles, cette forteresse à l’écart de la fournaise. En octobre 1789, des femmes en colère iront arracher à cette quiétude versaillaise «le boulanger, la boulangère et le petit mitron», et ce sera pour Louis XVI le début de la fin.

En avril 2016, des joyeux drilles d’un monde plus juste sont bloqués par la police à quelques mètres du domicile de Manuel Valls, Premier ministre de la République française, qu’ils voulaient assiéger, sinon envahir, certains d’eux-mêmes et de leur colère.

Le pouvoir est une cible

On baisse en intensité. Entre nos ancêtres coupeurs de tête et les zigotos de cet #aperochezvalls qui a réjoui les réseaux sociaux, il y a un monde, la différence entre les temps de meurtre et nos virtualités parodiques? Mais il s’agit du même tabou que l’on brise, d’un moment où l’on s’autorise à porter la main sur un dirigeant, quand le corps du roi n’est plus sacré, ni sa demeure. Ce n’est pas anodin.

Exceptons les jacqueries d’antan et d’aujourd’hui, les paysans mécontents qui attrapent Le Foll chez lui ou huent Hollande porte de Versailles, en souvenir pâli des chateaux brûlés d’antan. Les campagnes, c’est autre chose. Mais dans la civilisation de nos villes? On ne touche pas au Souverain en dehors des guerres civiles. Il faut l’affaire Dreyfus pour que le président Loubet soit agressé à coups de canne sur un champ de course par des aristocrates enragés contre la République. Il faut la guerre d’Algérie pour que l’OAS veuille tuer De Gaulle, ce traître. Mais des gens ordinaires, en temps ordinaires, qui pensent changer le monde en chantant chez Valls, en font un acte politique? C’est arrivé. Cela revient. Un excité avait voulu frapper Nicolas Sarkozy en 2011. Les plus enragés des adversaires du mariage pour tous harcelaient physiquement Christiane Taubira. Le pouvoir est une cible. La haine du roi est de retour, elle est notre vérité.

Dans le monde latino, on appelle cela escrache. C’est, dit-on, un vocable venu de l’argot de Buenos Aires. Il qualifie des manifestations joyeuses et festives que l’on organise pour stigmatiser des dirigeants indignes –mais la musique et les nez de clowns masquent les grimaces de haine. En Argentine, cela visait des anciens responsables de la dictature militaire, que la démocratie revenue –un président indigne, Carlos Menem, en l’occurrence– avait laissé filer. L’idée s’est répandue d’humilier les salauds ou leurs complices, de les harceler jusque chez eux.

D’Amérique, l’escrache est passé en Espagne, dans les années 2010, quand des victimes de la crise immobilière allaient manifester devant les demeures des dirigeants du Parti populaire de Mariano Rajoy. Privés de domicile, expulsés de chez eux, ils prenaient en otage les maisons de leurs gouvernants. C’était de la légitime défense, expliquaient-ils, puisque «des vies sont en jeu» –c’était le slogan, quand des expulsés se suicidaient… On violait la vie privée des ploutocrates comme on leur aurait lancé des tartes à la crème, les décorant d’opprobre moqueuse. En face, le PP criait au nazisme, rien de moins.

Le pli était pris. Il est venu chez nous. Les anges de la Nuit Debout se réfèrent aux indignados espagnols. Ils leur prennent l’utopie, la palabre, la saine fatigue, la réticence au monde officiel, et maintenant la haine joyeuse.

Rituel de l'escrache

Ce qui est arrivé dans le XIe arrondissement, quand la République occupée a débordé vers la Roquette, est le premier escrache français. L’État socialiste, pour se protéger de propagande, les médias, peut-être, assimileront l’apéro chez Valls aux voitures brûlées et au bitume arraché. C’est un piège et un évitement. Le rituel piteux des «casseurs» et autres «Black Blocs», qui transforment en émeutes urbaines les queues de manifs et les révoltes altermondialistes, est un classique, comme est classique la dialectique de la répression, de l’État à la main lourde ou pas assez, comme on voudra. Violence des marges contre violence d’État, banques attaquées contre matraques et lacrymos relèvent d’un code établi et de bavardages éculés.

Aller danser chez le Premier ministre, c’est un autre message,  infiniment plus dur, une haine au nom du bien. C’est dire à cet homme, à ce socialiste, à ce socialiste-là, à d’autres demain, qu’il est un salaud et que son espace vital ne lui appartient plus. C’est l’équivalent de louting d’un politicien homophobe –ainsi pratiquait Act Up– mais visiblement, physiquement. C’est prendre au sérieux ce que l’on raconte –que ce socialisme au pouvoir, celui de Valls, n’est plus digne de la gauche ni de l’humanité, qu’il fragilise le salariat et abandonne les valeurs mêmes de son camp. Alors donc, pourquoi le respecter?

C’est évidemment outrancier, outrecuidant, absurde: croit-on vraiment que la loi Travail du PS vaut les politiques de fer des néolibéraux, et que le salariat français subit ce qu’a vécu le peuple espagnol? Mais c’est arrivé, et si l’on réfléchit, c’est logique.

Cela fera bientôt vingt ans qu’une gauche mécontente a décidé de détester et d’en finir avec les gauches de pouvoir –démocrates, blairistes, clintoniennes, soc-lib ou soc-dem–, avec plus ou moins de succès, mais une constance inébranlable. La fausse gauche doit mourir, et nous la laisseront crever, disent les puristes –qui sont gauchistes, marxistes, environnementalistes ou simplement rooseveltiens… Il y eut Ralph Nader, candidat écolo qui fit chuter Al Gore en 2000. Il y eurent Attac, Besancenot et Mamère, qui firent tomber Jospin en 2002. Il y aura peut-être demain Bernie Sanders, dont la campagne rouge fait d’Hillary Clinton ce qu’elle est: une démocrate pour Wall Street, qui ne se sauvera que par le refus d’un Trump ou d’un Cruz, mais les jeunes adeptes de Sanders voudront-ils vraiment la sauver?

Des poignées de mécontents

Ce qui entoure Sanders est né des indignés new-yorkais d’Occupy Wall Street. En Espagne, les Indignados ont donné naissance à Podemos, ce mouvement de gauche qui a traduit le refus en termes politiques et s’en va contester les socialistes sur le terrain électoral. En France, traumatisée par le 21 avril 2002 et anesthésiée par l’habileté hollandaise, il n’y avait plus rien, jusqu’ici, en dehors de l’éternité socialiste –on parle de la gauche. La colère de Mélenchon était vaine, absorbée par l’édredon rose. Il y a désormais cela. Des poignées de mécontents qui s’agrègent, des nuits à se perdre dans la parole, des fêtes étranges dans des rues, et maintenant les clowns qui vous moquent et qui en riant de vous décident de vous détruire.

Valls n’était pas chez lui dans la nuit de l’apéro, il faisait en Algérie son travail d’homme sérieux. D’autres adultes, pendant ce temps, s’adonnaient aux gymnastiques politiciennes des partis en mâchouillant le mot «primaire». Les enfants qui haïssent de l’apéro manqué, dans leur rire sans gentillesse, nous récitent Andersen. Le roi est nu, le rose est nu, le rouge est mis. Réellement?

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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