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Oui, «PD», c’est homophobe

Une planche du tome 2 de la BD «Projet 17 mai» des éditions Des ailes sur un tracteur. | Avec l’aimable autorisation de Silver

Une planche du tome 2 de la BD «Projet 17 mai» des éditions Des ailes sur un tracteur. | Avec l’aimable autorisation de Silver

Petite leçon de sociologie à destination du Conseil des prud’hommes de Paris.

Vous l’avez sûrement déjà vu passer tant elle est devenue virale: une décision du Conseil des prud’hommes de Paris, qui considère que le terme de «PD» adressé à un coiffeur n’est pas homophobe, a fait bondir la twittosphère. Postée par le journaliste Mathieu Brancourt, voilà ce qu’elle disait:

«En se plaçant dans le contexte du milieu de la coiffure, le Conseil considère que le terme de “PD” employé par la manager ne peut être reconnu comme propos homophobe car il est reconnu que les salons de coiffure emploient régulièrement des personnes homosexuelles notamment dans les salons de coiffure féminins, sans que cela ne pose de problèmes.»

L’injure en question était contenue dans un SMS envoyé par erreur par la patronne de l’employé. «Je ne garde pas [l’employé], je le préviens demain, on fera avec des itinérants en attendant, je ne le sens pas ce mec: c’est un PD, ils font tous des coups de putes», disait le message, selon l’AFP.

Retournement du stigmate

La décision du Conseil a scandalisé car elle véhicule des clichés éculés sur les coiffeurs. Mais il y a un autre élément plus complexe à saisir, qui témoigne de l’incompréhension de l’homophobie dans cette décision. En affirmant que PD n’est pas homophobe –tout en le reconnaissant comme injure, ce qui est contradictoire–, le Conseil fait comme si ces propos étaient équivalents à «homosexuel». Au fond, le Conseil affirme que «PD» n’est pas homophobe en soi.

Ce n’est pas totalement faux mais les prud’hommes auraient dû mieux réviser leur sociologie des mouvements LGBT. Oui, il y a des usages non péjoratifs du terme «PD», ou «pédé», ou pédéraste. Pendant l’Antiquité, le mot avait une valeur neutre, explique le sociologue Louis-Georges Tin, contacté par Slate.fr. Et, dans certains contextes militants, le mot peut être repris de manière positive. C’est ce qu’on appelle le «retournement du stigmate», qu’a théorisé le sociologue Erving Goffman et que résument les chercheuses Clyde Plumauzille et Mathilde Rossigneux-Meheust comme suit:

Oui, il y a des usages non péjoratifs du terme «PD», ou «pédé»

«Leur traumatisme est appréhendé non plus seulement comme une souffrance mais également comme une ressource grâce à laquelle les individus peuvent faire valoir un droit.»

Usage péjoratif

C’est ainsi que certains rappeurs s’appellent eux-mêmes «nègres», bien que le mot ait un lourd passé associé à l’esclavage. Ou que des féministes ont pu reprendre à leur compte l'expression de «343 salopes». Ou que les artistes impressionnistes, quand on leur disait que leurs peintures ne formaient que de vagues impressions, ont décidé de se donner eux-mêmes ce nom.

Mais ce retournement du stigmate «ne veut pas dire qu’il n’y a pas de stigmate», avance Louis-Georges Tin. «PD» n’est pas homophobe s’il est prononcé par un homosexuel, dans un contexte clairement défini, amical le plus souvent, en direction d’un autre homosexuel ou pour se désigner lui-même. Utilisé par une femme, qui ne peut donc se qualifier elle-même de «PD», et qui plus est dans un contexte hiérarchique, «PD» ne peut pas être un mot doux au même sens que «pute» pour la rappeuse Lil Kim.

Des centaines d’années après Platon, le mot pédéraste avait vu son blason luire à nouveau, au XIXe siècle, quand il a été utilisé par André Gide et d’autres intellectuels par opposition au terme «homosexuel» alors florissant, qui avait une connotation médicale. Aujourd’hui, le mot «PD» a clairement une connotation péjorative, et c’est «homosexuel» qui est vu comme plus neutre. Il suffit de se référer au Petit Robert, qui affirme dans son millésime 2015 que l’abréviation «pédé» est «injurieuse». «Mais quand je vois que nègre n’est plus raciste, je comprends que PD ne soit plus homophobe», lâche Louis-Georges Tin.

Une planche du tome 2 de la BD «Projet 17 mai» de Silver, aux éditions Des ailes sur un tracteur, avec l'aimable autorisation de l'auteur.

«Agression verbale»

Pour comprendre la violence du mot «PD», il suffit de tendre une oreille dans les cours de récréation. Elle est devenue l’une des insultes préférées des enfants, comme «gay» en Grande-Bretagne. Pour l’association SOS homophobie, pas de doute. Le mot est bien une «agression verbale homophobe», qui plus est doublée d’un amalgame avec la pédophilie, pédéraste désignant «l’attirance d’un homme adulte pour un garçon plus jeune»

Pour comprendre la violence du mot «PD», il suffit de tendre une oreille dans les cours de récréation

Dans son rapport 2015, l’association affirme que, dans près de 47% des cas de LGBT-phobies, des insultes apparaissent. Le rapport regorge de témoignages très durs. «Je vais vous crever, je vais vous enterrer, sales PD», lance à un couple d’homosexuel un voisin. «Si j’apprends que mon fils est PD, je le traîne par les cheveux, je le roue de coups et je le jette dehors», lance un élève de lycée.

«PD» est donc associé, pour la plupart des homosexuels, à une violence verbale et parfois physique très forte. Les personnes lesbiennes, gaies, bi et trans se suicident en moyenne quatre fois plus que le reste de la population, rapporte l’Inter-LGBT, qui a lancé en 2014 une campagne contre ces violences, avec un affiche où figure en gros le mot «PD».

Légende: via l’Inter-LGBT.

 
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