France

Nuit Debout: les limites d'un mouvement sympathique

Eric Dupin, mis à jour le 10.04.2016 à 9 h 06

Le rassemblement nocturne qui dure depuis la fin du mois de mars devra surmonter les difficultés de la démocratie directe et la tentation de l'entre soi.

«Nuit Debout», place de la République. Photo: Eric Dupin.

«Nuit Debout», place de la République. Photo: Eric Dupin.

L'étonnant est que la jeunesse ne se soit pas révoltée plus tôt, d'une manière ou d'une autre. Angoissée par le chômage de masse, frappée par la précarité, elle avait bien plus de raisons objectives de se rebeller qu'en mai 1968. C'est dire si l'éclosion du mouvement «Nuit Debout» était attendue, ou redoutée, par nombre d'observateurs ou d'acteurs politiques.

Déniaisement politique

L'absence jusqu'à présent, en France, de mouvements analogues à celui des «Indignés» en Espagne a pu s'expliquer de différentes manières. La crise économique a frappé ici moins durement les populations que de l'autre côté des Pyrénées. Or le projet de loi dit El Khomri a précisément donné à certains jeunes le sentiment que l'ère des protections sociales était désormais révolue.

L'autre raison, et sans doute la principale, du retard de la jeunesse française à se mettre en mouvement tient à l'importance spécifique du champ politique dans ce pays. Les espoirs placés dans l'alternance de l'équipe au pouvoir et l'habitude d'attendre beaucoup (trop) de l'Etat ne militaient pas en faveur du surgissement de la société sur la scène publique.

Par Eric Dupin

Le moins qu'on puisse dire est que François Hollande a fortement contribué à déniaiser la jeunesse française. Preuve a été spectaculairement administrée que les changements de couleur au sommet de l'Etat ne changeaient pas grand chose aux politiques effectivement conduites.

Un mouvement à déplafonner

Le terrain était ainsi déblayé pour qu'apparaisse enfin en France un mouvement de protestation rappelant, plus ou moins, les précédents américain d'«Occupy Wall Street» (2011) et espagnol des «Indignados» (2011-2012). Pour l'heure, «Nuit Debout» n'a cependant pas du tout la même ampleur que ce dernier phénomène.


Par Eric Dupin
 

On ne peut qu'être frappé par le contraste qui existe entre l'ample traitement médiatique du mouvement et sa relative modestie sur le terrain. «J'ai l'impression que les journalistes en font quelque chose de plus gros que ça n'est pour le moment», reconnaît honnêtement Johanna Silva, militante de Nuit Debout qui travaille au journal Fakir de François Ruffin.

Les centaines de personnes qui se rassemblent, chaque soir, sur une partie de la place de la République ne font guère boule de neige malgré l'important écho médiatique. «Là pour l’instant on peut dire qu’on plafonne, il y a une stabilité, il n’y a pas plus de monde chaque jour», observe Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au Logement qui participe à Nuit Debout. La multiplication d'opérations du même type dans les régions ne résout pas la question de son élargissement.

Limites de la spontanéité

Avec ses longues assemblées générales et ses multiples commissions, Nuit Debout passe plus de temps à s'organiser qu'à se fixer des objectifs précis.

Pour grandir, le mouvement devra vraisemblablement surmonter une série de difficultés qui pèsent sur la mobilisation. La première tient aux limites de la spontanéité.

Ruffin, dont les initiatives sont à l'origine première de cet événement, rappelle une évidence:  «Il ne faudrait surtout pas croire que Nuit Debout est un mouvement spontané, né comme par miracle de la somme de désirs communs». Au contraire, «il a fallu organiser tout ça, canaliser ces actions disparates et ce besoin d'action».

Le rédacteur en chef de Fakir s'est cependant mis en retrait, laissant à de plus jeunes le soin d'organiser ce mouvement. Ce respect de l'autonomie d'une nouvelle génération est louable mais se paie d'inévitables tâtonnements. Avec ses longues assemblées générales et ses multiples commissions, Nuit Debout passe beaucoup plus de temps à s'organiser qu'à se fixer des objectifs précis.

Limites de la démocratie directe

Le dévoiement de la démocratie représentative a atteint un tel degré qu'il est logique que la démocratie directe soit particulièrement attractive pour de jeunes citoyens en phase de politisation. Comment croire encore aux joutes électorales droite-gauche lorsqu'un ministre éminent lance son propre mouvement politique en précisant que celui-ci peut accueillir à la fois des membres du PS et de LR?

Par Eric Dupin

Pour autant, il est un peu étrange que soit proposé en AG de revoter, par  quelques centaines de participants, des projets de lois en discussion au Parlement. Les libres prises de parole de Nuit Debout tiennent, au demeurant, souvent plus de l'expression de préoccupations diverses que de l'effort de définir un intérêt commun.

Un orateur défenseur des animaux est suivi par un militant avocat des migrants. Curieusement, alors qu'il est entendu que personne ne doit intervenir au nom d'une organisation, nombreux sont ceux qui prennent la parole uniquement pour défendre la cause qui leur tient à cœur. D'autres se contentent d'exprimer leur ressenti personnel dans la droite ligne de l'individualisme ambiant.

Si beaucoup de prises de paroles sont souvent émouvantes et rafraîchissantes, il est dommage que la méfiance de principe à l'égard des responsables de tous poils interdise à Nuit Debout d'être irrigué par de solides expériences militantes. Des syndicalistes auraient beaucoup de choses à dire aux jeunes rassemblés. Jean-Baptiste Eyraud regrette à raison qu'ils ne soient «pas forcément très appréciés» dans ces assemblées.

Le risque de l'entre soi

Le principal risque auquel s'expose Nuit Debout, pointé un soir par Ruffin lui-même, est celui de «l'entre soi». Par l'énergie qu'il exige simplement pour se constituer et se structurer, ce genre de mouvement innovant est menacé de devenir sa propre fin.

Le mouvement «Occupy Wall Street» était «tombé amoureux de lui-même», ce qui avait fini par signer son arrêt de mort.

On a pu entendre, place de la République, un militant en appeler au civisme de chacun au motif que Nuit Debout devait constituer «une mini-société parfaite». C'est là se fixer un objectif à la fois trop ambitieux –la perfection n'étant pas de l'ordre du social– et trop modeste –le but devant être plutôt de changer la société dans son ensemble. Dans le même esprit, un participant à une «assemblée constituante» explique: «On s’entraîne à écrire la Constitution, simplement pour se rendre compte qu’on peut le faire nous-même».

L'étroitesse sociologique de Nuit Debout est, au stade actuel, criante. Le public rassemblé à Paris, blanc et surtout jeune, ne brille guère par sa «diversité». «Pour le moment, il faut bien l'admettre, la Nuit Debout reste un mouvement animé par des individus qui n'appartiennent pas aux couches sociales les plus défavorisées, auxquels s'adjoignent, au mieux, quelques précaires (qui sont le plus souvent des intellectuels précaires», constate le sociologue Albert Ogien.

Ruffin s'inquiète, lui aussi, de sa capacité à «toucher des milieux populaires»: «Le mouvement doit dépasser les seuls centres urbains et essaimer à la périphérie, dans les banlieues, les zones rurales et industrielles, sinon il trouvera vite ses limites», prévient-il.

Le mouvement Nuit Debout ne passera à la vitesse supérieure que s'il est capable d'un décentrement assez radical. Il ne pourra être le lieu d'une «convergence des luttes» s'il tient à l'écart ceux qui les portent effectivement et s'il se limite à juxtaposer les revendications les plus diverses. L'expérience malheureuse de «Occupy Wall Street» devrait lui être utile. Ce mouvement était «tombé amoureux de lui-même», ce qui avait fini par signer son arrêt de mort.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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