Monde

L'ombre de la Chine sur la Guinée

Pierre Malet, mis à jour le 16.10.2009 à 15 h 48

Pékin a, pour Conakry, l'avantage de ne pas demander de comptes sur les droits de l'Homme.

Image de une: Soldats de l'armée près de l'aéroport national de Conakry, Octobre 2009. Reuters/Luc Gnago

Image de une: Soldats de l'armée près de l'aéroport national de Conakry, Octobre 2009. Reuters/Luc Gnago

Que s’est-il passé le 28 septembre à Conakry? Des manifestants qui demandaient à la junte de tenir ses promesses, d’organiser des élections et de quitter le pouvoir ont été sauvagement assassinés. L’armée les a rassemblés dans un stade. Les militaires ont commencé à tirer. Ils ont tué plus de 150 manifestants. Des dizaines de femmes ont été battues et violées. Les images de ces massacres particulièrement atroces ont fait le tour de la planète. Grâce à Internet en particulier, les photos des femmes martyrisées ont été vues par des millions de personnes à travers le monde. Le New York Times, qui s’intéresse peu d’ordinaire à ce pays francophone de dix millions d’habitants, a envoyé des reporters sur place. Ils ont donné la parole aux femmes violées.

Jamais auparavant l’armée guinéenne, pourtant réputée pour sa violence, n’avait eu recours au viol afin de terroriser les opposants. Même les dirigeants des pays voisins, au premier rang desquels le Sénégal, ont dénoncé la junte. De Conakry à Dakar, dans ces sociétés musulmanes, les violences faites aux femmes choquent et écoeurent particulièrement les populations. Il semble bien loin le temps où le Président Abdoulaye Wade faisait preuve d’indulgence à l’égard du capitaine Dadis Camara, le chef de la junte. L’ensemble des puissances régionales se mobilisent pour la faire plier, la forcer à accepter la démocratie et le dialogue avec l’opposition. La CEDEAO (communauté économique et de développement d’Afrique de l’Ouest) va adopter des sanctions à son encontre.

La France, l’ex-puissance coloniale, souvent suspectée de complaisance à l’égard des régimes autoritaires d’Afrique francophone a fait preuve d’une grande fermeté par la voix de son ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, qui a dénoncé une répression «proprement horrible, épouvantable».

Les Etats-Unis sont pour une fois sur la même longueur d’onde. Hillary Clinton s’est déclarée «choquée et indignée par ces violences». Il n’y a pas si longtemps encore un dictateur en froid avec Washington pouvait compter sur la bienveillance de Paris et vice-versa. Ainsi, Sani Abacha qui a terrorisé le Nigeria de 1993 à 1998 s’était éloigné des Etats-Unis. Il avait alors promis à Paris de faire de son pays de 140 millions d’habitants un état... francophone. Une promesse bien difficile à tenir qui lui avait permis de sortir un peu de son isolement international.

Quand la Chine remplace la France

Alors que le régime de Conakry est plus isolé que jamais, il pourrait bien sortir de l’ornière grâce à Pékin. Selon The Financial Times, les autorités chinoises négocient avec Conakry des «contrats portant sur des milliards de dollars». Les Chinois s’apprêtent à construire des routes, fournir des centrales électriques et même une compagnie aérienne, en échange d’un accès privilégié aux ressources minérales de la Guinée qui possède de vastes réserves de bauxite, parmi les premières du monde. Son sous-sol regorge de diamant, d’or, de fer et d’uranium, ressources jusqu’alors très peu exploitées. Le long règne de terreur de Sékou Touré (de 1958 à 1984) et la kleptocratie de Lansana Conté (décédé en décembre 2008) n’ayant pas créé un climat propice à leur bonne gestion. La Chine souhaite également se livrer à la prospection pétrolière sur les côtes guinéennes. La Côte d’Ivoire et le Ghana voisin ayant récemment découvert du pétrole en offshore, la Guinée est, peut-être, elle aussi, une éponge à or noir. D’autant que tout le golfe de Guinée se révèle propice à l’exploration pétrolière.

Pour mener à bien ses recherches, Pékin entend s’associer à Sonangol, la compagnie d’Etat angolaise. Luanda est l’un des meilleurs alliés de Pékin sur le continent. La Chine a réussi à s’implanter en Angola lorsque Luanda était en but aux exigences des bailleurs de fonds occidentaux. Ceux-ci demandaient à l’Angola de présenter des comptes moins opaques. Et de démocratiser le régime. Elle a injecté des milliards de dollars dans le pays, sans exiger la moindre contrepartie politique. Aucune ingérence. Seule exigence de Pékin: un vaste accès aux matières premières. L’Angola est le premier producteur de pétrole du continent et ses dirigeants n’ont aucune intention de procéder à une démocratisation ou de partager le «magot» avec le reste de la population.

 

D’autres dictatures en but à l’hostilité de l’occident, notamment le Soudan ou le Zimbabwe, sont ainsi devenus des fidèles alliés de Pékin. Le Nigeria est aussi dans la ligne de mire de la Chine. Il dispose des plus vastes ressources pétrolières du continent avec l’Angola. Et le «géant de l’Afrique» a bien du mal à organiser des élections démocratiques. Le mois dernier, Pékin a lancé une vaste offensive économique dans le pays. La compagnie nationale chinoise, CNOOC a déclaré qu’elle voulait acheter 6 milliards de barils, soit le sixième des réserves prouvées du Nigeria. Pour la première fois dans la région, la Chine n’hésite plus à s’attaquer aux chasses gardées des compagnies occidentales: Shell, Total ou Exxon qui exploitent les gisements du delta depuis près de cinquante ans.

Des routes pour circuler. Mais pas de voitures.

Tout semble réussir à Pékin, mais la roue pourrait tourner. Les Guinéens auront-ils de la sympathie pour le pays qui aura permis à la junte de rester plus longtemps au pouvoir? Déjà, Sidya Touré, ex-Premier ministre et l’un des chefs de l’opposition, exprime sa colère: «Je ne comprends pas comment vous pouvez injecter un tel montant d’argent dans un pays comme la Guinée dont le PIB ne dépasse pas les trois milliards de dollars. On parle de milliers de kilomètres d’autoroutes et de routes, sans se rendre compte que notre économie n’a pas les moyens d’entretenir de pareilles infrastructures». Il ajoute: «Où sont les voitures qui pourront circuler sur ces autoroutes? Où sont les trains? Nous devons être sérieux. Tout cela n’est qu’illusion ».

Pierre Malet

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Image de une: Soldats de l'armée près de l'aéroport national de Conakry, Octobre 2009. Reuters/Luc Gnago

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