Economie

L'affolante dérive de l'État

Eric Le Boucher, mis à jour le 10.04.2016 à 13 h 20

Alors que notre État pèse d'un poids exceptionnel dans le PIB du pays, sa paralysie stratégique est de plus en plus évidente. Privé de la capacité d'embaucher, d'investir ou de récompenser, il se borne à éviter les écueils, sans vision.

Voie sans issue | Andrew Mason via Flickr CC License by

Voie sans issue | Andrew Mason via Flickr CC License by

Le projet de loi travail est avancé puis réécrit, puis amendé, puis mis en charpie dans l'incohérence. Le salaire des fonctionnaires est débloqué, alors que tous les ministres hurlent que leur administration est «à l'os» et qu'ils ne «peuvent plus payer leurs factures», comme le garde des Sceaux l'avoue dans Le Journal du dimanche. 

Le PDG d'Air France démissionne, deux directeurs généraux de groupes publics de l'énergie et des transports rendent leur tablier, tous sont découragés. Au bout d'un an de conflit, les taxis obtiennent un remboursement totalement irréaliste de leur plaque. Le nombre de médecins généralistes diminue dramatiquement, alors que tout le monde sait que cela va dans le mauvais sens, qu'il faut au contraire désengorger l'hôpital. Le ministère de l'Énergie s'obstine à lancer des projets de parc d'éoliennes offshore hors de portée de la rentabilité alors que l'ensemble de la politique énergétique appelle à une remise à plat complète d'urgence. L'Europe importe ses premiers gaz de schiste américains, mais la France refuse toujours ne serait-ce que d'évaluer ses gisements.

«Il faudrait, mais on ne peut pas»

La France a un État d'une importance exceptionnelle par rapport à tous les autres pays. Il pèse 57 % du PIB. Il couvre tous les domaines. Il s'occupe de tout. Pas un citoyen qui n'est payé, ou subventionné ou remboursé d'une façon ou d'une autre par l'État et ses extensions. Cet État si central est en décomposition avancée. Un haut dirigeant d'entreprise publique nous livre: 

«Quand on discute avec eux [eux, c'est-à-dire la tutelle administrative et politique, ndlr], ils sont dans la paralysie stratégique. On leur explique les enjeux, ils écoutent, puis finissent par dire: “Oui, il faudrait sans doute faire ce que vous dites, mais on ne peut pas. Non, on ne peut pas.”»

On hésite sur le titre, «L'État à la dérive», «L'État ivre», «L'État de la Méduse », «L'État-Manitoba ne répond plus» mais pas sur le diagnostic: la paralysie stratégique du gouvernement du pays, au sens large. Chaque semaine l'illustre. Tout n'est pas en ruine, il est encore des ministères régaliens, la Défense ou le Quai d'Orsay, dont les grands navires continuent sur leur lancée tant bien que mal. La police a su ressouder ses morceaux devant le terrorisme. Mais la plupart des ministères qu'on disait techniques fonctionnent désormais très mal, ils vont au gré des vents, de leurs vents, ils produisent une impressionnante incohérence d'ensemble.

Un «Francexit» à l'œuvre

La première raison est le choix destructeur fait concernant la dette. Il n'est que temps que la France cesse de vivre au-dessus de ses moyens. L'obsession de Bercy est légitime: revenir à 3 % de déficit et surtout ne pas dépasser le ratio d'une dette de 100 % du PIB, lequel dépassement écarterait le «spread» des taux et ferait que la dette partirait en vrille. Mais le choix a été fait de ne pas faire de priorités dans les dépenses et de pratiquer le rabot partout. Les salaires des fonctionnaires ont été gelés dans le même esprit. La gauche a ajouté le maintien des effectifs globaux. Tout cela va dans le sens du pire: l'État ne peut plus ni investir ni embaucher et récompenser les «bons». L'horizon est bouché, les moyens rouillés, d'où le: «il faudrait mais on ne peut pas». Atrophie et médiocratisation généralisées. Sauve-qui-peut. Gouverner a pris un sens négatif: éviter les écueils.

À chaque loi, tout se bloque, tout se dresse contre et tout part en déconfiture

L'autre raison est son corollaire: la provincialisation accélérée. L'État est coupé de la connaissance du monde et de sa vitesse de changement. Même la fenêtre européenne, qui, hier, permettait au moins de sortir de Paris, est fermée puisque la fonction publique française a fait un demi-tour intellectuel. Dans les années 1980, elle travaillait pour construire l'Europe; aujourd'hui, elle travaille pour lui échapper. Il y a un «Francexit» dans les têtes de nos politiques. 

La haute administration, qui avait su être audacieuse et modernisatrice sous la IVe République et au début de la Ve, est devenue silencieuse. Hélas, les «technos» comme saisis d'effroi par le feu des critiques «politiques», n'osent plus rien et obéissent. Et quand un général de gendarmerie écrit un livre pour dénoncer les dysfonctionnements, quand un gouverneur essaie de renouer avec l'Allemagne, leurs paroles retombent vite dans le vide médiatique (1) et (2). Echappe ainsi à la France la connaissance de ce qui a réussi ailleurs et qui devrait être un modèle.

François Hollande, premier responsable?

Attrition et ignorance mènent à cette paralysie stratégique d'ensemble. L'État français ne sait plus où il doit aller. «Depuis vingt ans, écrit Jacques Attali [fondateur de Slate, ndlr], les candidats à l'élection présidentielle se limitent à proposer des baisses d'impôt et la protection d'intérêts catégoriels […]. La France n'a plus confiance en son avenir.» (3) Parce que d'avenir on ne lui parle pas, parce qu'on ne le prépare plus.

François Hollande, devenu social-libéral, ne cesse de dire sa volonté de réforme. Mais à chaque loi, tout se bloque, tout se dresse contre et tout part en déconfiture. Est-ce de sa faute à lui? Manque de pédagogie, de force, de suite dans les idées? Sûrement. Est-ce la faute du Parti socialiste majoritaire qui n'a plus ni queue ni tête et au fond rêve de revenir dans une confortable opposition? C'est évident. Il faut aussi rendre responsable la cécité d'une classe politique dans son ensemble, la droite ne votant pas des réformes qu'elle n'a pas eu le courage de faire. Mais il faut regarder aussi pourquoi l'État français, hier si structurant et si fort, n'est plus capable de conduire les réformes et de tirer le pays en avant. La France sans un État qui marche n'est plus la France. Aujourd'hui, son État est cassé.

1 —  Tout ce qu'il ne faut pas dire,  général Bertrand Soubelet, Plon Retourner à l'article

2 — L'Europe à la croisée des chemins par François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, et Jens Weidmann, président de la Deutsche Bundesbank, «Süddeutsche Zeitung» et «Le Monde», 8 février, Retourner à l'article

3 — 100 jours pour que la France réussisse, sous la direction de Jacques Attali, Fayard Retourner à l'article

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte