Monde

Le prix Nobel d'Obama, on s'en fiche

Anne Applebaum, mis à jour le 10.12.2009 à 19 h 01

L'opinion de cinq Norvégiens inconnus ne mérite pas tant d'intérêt.

Le président américain Barack Obama, lauréat du prix Nobel de la paix, a estimé jeudi 10 décembre à Oslo que d'autres candidats étaient peut-être «plus méritants», peu avant de recevoir sa récompense à l'Hôtel de ville d'Oslo. Le comité Nobel avait stupéfait la planète -- et le lauréat lui-même — le 9 octobre, moins de neuf mois après la prise de fonction de Obama, en lui donnant le prix «pour ses efforts extraordinaires en vue de renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples». Nous republions un des articles publiés alors qui jugeait sévèrement l'attribution du Prix Nobel au président des Etats-Unis.

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Pourquoi lui? L'a-t-il mérité ? Aurait-il dû le refuser ? Qui y aurait eu plus droit ? Qu'en a-t-il dit ? Le Nobel de la paix décerné à Barack Obama a suscité beaucoup d'interrogations. Il y a pourtant une question plus pertinente à se poser : finalement, qu'est-ce qu'on en a à faire ?

Quand on y pense, le comité Nobel de la paix ne comprend que cinq Norvégiens, élus par le parlement de leur pays. Dans son testament, Alfred Nobel, roi suédois de la dynamite et inventeur de l'institution qui porte son nom, avait précisé qu'il tenait à ce que ce soit des Norvégiens qui désignent les lauréats car, se trouvant à l'écart des grandes affaires européennes, ils seraient moins soumis à la corruption politique. Le problème est que les Norvégiens, se trouvant à l'écart des grandes affaires européennes, sont plus sujets à l'excentricité. La Norvège est un pays magnifique, qui offre à ses habitants des conditions de vie parmi les meilleures du monde, grâce à une faible densité de population et à de confortables réserves de gaz et de pétrole. Mais la dernière fois que je m'y suis rendue, j'ai eu une altercation avec un autochtone sur le fait de savoir qui était le plus maléfique des États-Unis ou de la Corée-du-Nord. C'était il y a quelques années, quand la terreur bushienne atteignait son apogée, et je vous laisse deviner, avec cet indice, dans quel camp se situait mon contradicteur.

Cette excentricité explique peut-être pourquoi les cinq Norvégiens qui décernent le prix Nobel de la paix n'en sont pas à une bizarrerie près. Étudions les récents récipiendaires américains : en quoi Al Gore, quoi qu'on pense de son film sur le réchauffement climatique, répondait-il aux derniers vœux d'Alfred Nobel, qui souhaitait que son argent aille à "celui qui aura agi le plus ou le mieux pour la fraternisation des peuples, l'abolition ou la réduction des armées permanentes ainsi que pour la formation et la diffusion de congrès de la paix" ? Jimmy Carter, lauréat 2002, a sans doute été récompensé pour son action menée après son mandat présidentiel, mais je vois mal en quoi il aura contribué à la paix ou réduit des armées permanentes. Comme tous les prix, le Nobel de la paix se joue sur un coup de dés. Il revient donc parfois à des personnes méritantes - Martin Luther King et le dalaï-lama par exemple- et souvent à d'autres qui ne le sont pas du tout. Gandhi n'en a jamais été honoré, Yasser Arafat, oui. Cherchez l'erreur. On reproche souvent au comité de trop pencher à gauche, et ce n'est pas faux ; de toute façon, l'idée même de promouvoir des congrès de la paix est ancrée dans la tradition de gauche. Toutefois, les décisions du comité sont avant tout étranges. En 1973, le prix fut attribué à Henry Kissinger, qui n'avait rien d'un gauchiste.

Les Suédois aussi ont leurs excentricités

La même chose vaut, je crois, pour le Nobel de littérature, qui est lui décerné par un jury suédois. Bien que la Suède soit plus vaste et plus cosmopolite que la Norvège, le prix est presque toujours accordé à un obscur auteur, le plus souvent européen, dont l'œuvre est peu connue en dehors d'un cercle d'initiés germanophones et germanophiles. (Exception faite d'écrivains français dont les livres sont peu diffusés dans le monde anglophone, et de l'auteur britannique Harold Pinter.) Il n'est qu'à voir la lauréate de cette année, Herta Müller, aussi fascinante soit la vie qu'elle dépeint dans son ouvrage. Au moins ses thèmes - totalitarisme, dictature - sont-ils plus consistants que ceux de, au hasard, Elfride Jelinek, prix Nobel 2004, femme de lettres à la réputation sulfureuse et controversée à cause de ses écrits sur les perversions sexuelles. Certes, nombre de grands écrivains ont remporté le Nobel. Mais Léon Tolstoï, par exemple, ne l'a pas eu.

L'aura des Nobel s'explique sûrement par les fortes sommes d'argent qui sont allouées avec les prix. Elle découle peut-être aussi de la récompense destinée aux scientifiques, même si j'ose imaginer que la procédure de désignation n'est pas plus intelligible pour cette catégorie que pour les autres. Je trouve très bien que l'on puisse accorder aléatoirement un petit magot à des écrivains, chimistes, physiciens, voire activistes de la paix besogneux, surtout s'ils ne sont pas déjà riches et célèbres. Pourquoi pas, du moment qu'on ne prend pas les décisions de cinq Scandinaves trop au sérieux.

Anne Applebaum est chroniqueuse pour le Washington Post et Slate. Son dernier livre paru est Goulag: une histoire.

Traduit par Chloé Leleu

Image de une: Barack Obama arrive à l'Institut Nobel à Oslo Scanpix Norway / Reuters

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