Monde

Les «Panama Papers» ont enfin leurs théories du complot

Repéré par Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 07.04.2016 à 18 h 45

Repéré sur Vocativ, Eoin Higgins

Le Consortium international de journalistes d’investigation a pu donner l’impression d’une enquête de l’Occident à charge contre ses adversaires.

Extrait vidéo sur le site de l'ICIJ.

Extrait vidéo sur le site de l'ICIJ.

Des chefs d’État, des figures du big business, des sportifs de haut niveau et des personnalités du show biz, tous impliqués dans l’évasion fiscale à grande échelle révélée par les Panama Papers? Pour une fois, les tenants de la thèse d’un «Nouvel ordre mondial» sont servis par les médias. Et pourtant… les sceptiques des théories officielles se sont plutôt ralliés à la thèse selon laquelle ces révélations faisaient elles-mêmes partie d’un complot plus vaste encore, note le site Vocativ avec une pointe d’humour.

Il faut dire que, en mettant en vedette les comptes offshore détenus par des proches des présidents russe Vladimir Poutine et chinois Xi Jinping, le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ), qui a coordonné les recherches, risquait de donner l’impression d’une enquête de l’Occident à charge contre ses adversaires… Et c’est très justement en exploitant cette faille que certains sites discutent la véracité des documents publiés et les choix éditoriaux faits depuis les premières révélations de ce feuilleton journalistique tentaculaire. Les fuites cibleraient uniquement les «ennemis du capitalisme occidental», peut-on lire par exemple sur Reddit.

Au Pakistan, le Parlement régional de Lahore (capitale de l’État du Pendjab) a voté une résolution qui qualifie la fuite de «conspiration satanique sans fondement», rapporte Courrier international. Il faut dire que les enfants du Premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, apparaisent dans les documents du désormais tristement célèbre cabinet Mossack Fonseca...

WikiLeaks à la rescousse

Une institution de la «fuite» internet donne un certain crédit à ces thèses: Wikileaks, relayée par la chaîne gouvernementale russe RT, affirme que les Panama Papers sont une opération américaine ciblant les intérêts russes, avec la complicité du milliardaire démocrate George Soros, dont la fondation fait partie des contributeurs financiers du Consortium international de journalistes. «Du bon journalisme mais pas un modèle d’intégrité», fustige le compte Wikileaks sur Twitter, qui y voit une opération de «soft-power» menée par Washington pour déstabiliser la Russie.

Ce coup de gueule de Wikileaks, l’autre grande organisation pourvoyeuse de documents secrets, contre l’ICIJ, recoupe deux visions antagonistes de la liberté de l’information, une maximaliste, l’autre relative et soumise à des procédures traditionnelles. Là où WikiLeaks a fait le choix de publier sans filtre les fuites qu’elle obtenait, l’ICIJ suit lui une ligne éditoriale différente, se concentrant sur des personnalités publiques exposées et préférant protéger des conséquences de la diffusion des fuites des individus inconnus du grand public. C’est cette étape de filtrage qui vaut à l’ICIJ l’accusation de protéger certains intérêts.

Américains épargnés

Dans ce contexte de suspicion, d’autres questions émergent depuis la divulgation des principaux fraudeurs au public. Le fait que le consortium soit financé par des Américains est de nature à aiguiser les appétits complotistes. D’autant que seulement 211 noms avec une adresse américaine ont été détectés dans les fichiers et que, pour le moment, nul gros poisson américain n’a été inquiété dans le dossier. Une question que se pose aussi Jean-Luc Mélenchon, qui trouve «curieux» qu’il n’y ait pas «un seul Nord-Américain puissant dans la liste donnée par les journaux».

Mais il n’est peut-être pas nécessaire de recourir à l’hypothèse d’une manipulation des listes des Panama Papers pour en comprendre la raison. Plus prosaïquement, l’histoire récente des relations panaméo-américaines y suffit. Ni la dictature militaire qui sévit dans le pays jusqu’à 1989, ni son invasion par l’armée américaine à partir de cette date ne faisaient du Panama un environnement de confidentialité et de bienveillance pour de potentiels évadés fiscaux américains… Plus tard, un accord commercial passé en 2010 entre les deux pays a réduit à néant les possibilités pour les contribuables nord-américains de cacher de l’argent au Panama en toute sécurité. Une clause de l’accord prévoyait un échange bilatéral de toutes les informations détenues par les banques et autres institutions financières sur les citoyens des deux pays. Les Américains avaient en fait peu intérêt à choisir le Panama pour leur évasion fiscale, d’autant qu’un État américain, le Delaware, s’en charge très bien.  

«Si les Américains ne sont pas nommés ou impliqués dans cette fuite, conclut provisoirement l’historien Eoin Higgins sur son site, cela aura probablement plus à voir avec la spécificité des relations panaméo-américaines qu’avec la moralité –réelle ou supposée– des États-Unis et de ses hommes d’influence.»

Un responsable du Süddeutsche Zeitung, le journal allemand dont un journaliste a été le premier bénéficiaire de la fuite géante, a d’ailleurs répondu à cette interrogation par un tweet qui laisse planer le suspense: «Attendez plutôt de voir la suite» –laissant entendre que les Américains n’en avaient peut-être pas tout à fait fini avec les Panama Papers.

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