France

Islam de France: l’illusion simpliste de Valls sur la «bataille idéologique»

Henri Tincq, mis à jour le 08.04.2016 à 14 h 15

Le discours du Premier ministre pèche par les clivages qu’il établit alors que les experts sont partagés sur les racines de la «radicalisation» islamiste.

Discours du Premier ministre français le 21 mars 2016 à Paris | MIGUEL MEDINA/AFP

Discours du Premier ministre français le 21 mars 2016 à Paris | MIGUEL MEDINA/AFP

L’affaire serait déjà entendue: à croire le Premier ministre, les salafistes auraient gagné la partie. Ils ne sont que 30.000 (moins d’1% des musulmans de France), contrôlent 150 lieux de prières (sur un total de 2.500 mosquées). Mais, pour Manuel Valls, cette «minorité agissante [est] en train de gagner la bataille idéologique et culturelle» qui se joue dans l’islam de France. Pour lui, plus que l’économie qui va mal et le chômage qui progresse encore, le grand défi pour la France de demain est la «bataille culturelle et identitaire». À défaut d’une riposte d’envergure, «la réponse totalitaire et autoritaire s’imposera».

On appréciera, ou pas, le ton martial et le combat sécuritaire du Premier ministre. Mais il ne viendrait à l’esprit de personne de contester cet avertissement et risquer à nouveau de cautionner l’angélisme bien-pensant. Si l’emprise «salafiste» reste marginale, tous les services de l’État, les islamologues, les responsables de mosquées et autres observateurs de terrain constatent l’évidence: les «salafisants» augmentent en France. Si les écoles salafistes hors contrat sont en nombre infime, leurs associations de soutien, leurs institutions d’enseignement d’arabe et du Coran, leurs prédicateurs, leurs publications rallient un nombre toujours plus grand de sympathisants. Ceux-ci quadrillent les quartiers populaires dans la tradition des islamistes algériens (FIS) ou Frères musulmans égyptiens d’autrefois.

Depuis les années 1970, l’orthodoxie salafiste, en France et dans le monde, a le vent en poupe. Le wahabbisme d’origine saoudienne a ouvert un boulevard à cette version la plus rigoriste de l’islam. Et ce, grâce à l’argent du pétrole. Grâce aux constructions de mosquées financées partout par le royaume d’Arabie saoudite. Grâce à des universités qui accueillent des étudiants du monde entier. Grâce enfin à l’accès, de plus en plus facile financièrement et plus démocratique, aux pèlerinages et aux lieux saints de l’islam.

«Kit de survie»

Le discours salafiste de rupture avec la société occidentale et moderne se banalise aussi sur internet et sur les réseaux sociaux. Il est efficace. Il plaît, surtout aux plus jeunes, parce qu’il est très simple: revenir aux fondamentaux de l’islam, à l’imitation des «pieux» compagnons du prophète (les «salafs»), aux règles originelles en matière vestimentaire et alimentaire. C’est une sorte de «kit de survie» que, malgré son archaïsme, le salafisme propose à tous les musulmans en Occident, explique le sociologue Rachid Benzine, pour résister aux modèles de la sécularisation et de la laïcisation qui est haïe et rejetée.

La situation de l’islam de France ne se résume pas à une soi-disant bataille entre un islam supposé «modéré» et un salafisme forcément violent et «totalitaire»

Ce phénomène salafiste est à l’œuvre, et bien connu des spécialistes, depuis les années 1970. Et pourtant les hommes politiques, qui s’aveuglaient hier sur les mutations religieuses au sein de la société française ou qui gardaient un «silence» laïque (procès fait à la gauche par le remarquable dernier livre de Jean Birnbaum), s’époumonent aujourd’hui, tombent dans l’incantation, en rajoutent dans la dramatisation, jouent sur des mots («salafisme», «radicalisation», «djihadisme», «apartheid») dont ils ne semblent pas toujours maîtriser l’histoire, ni les significations.

Aussi réaliste peut-il paraître sur l’état de la menace islamiste, le discours de Valls sur la «bataille idéologique» au sein de l’islam se révèle ainsi très stigmatisant pour la majorité silencieuse des musulmans de France déjà intégrés, voire assimilés, et pour les efforts, sans doute encore insuffisants, de représentation et d’organisation menés à l’initiative de certains dirigeants de mosquées, d’associations, d’imams et d’universitaires.

Mais son discours pèche surtout par les clivages qu’il établit. La situation de l’islam de France ne se résume pas à une soi-disant bataille entre un islam supposé «modéré» et un salafisme forcément violent et «totalitaire». Si une minorité de salafistes rejette tout contact avec la société «mécréante» et bascule même parfois dans la haine et la violence, on ne peut pas ignorer que l’islam salafiste compte plusieurs niveaux d’adhésion et que sa version «piétiste» existe aussi. On ne peut passer sous silence les condamnations entendues après les attentats du 13 novembre à Paris dans des mosquées étiquetées salafistes à Marseille, à Toulouse ou Birmingham.

Refus du compromis

Pour avoir les «certitudes» de Manuel Valls sur l’issue de la bataille qui se joue pour le contrôle de l’islam, il faudrait être au clair sur les racines de la «radicalisation» et de la «terreur» islamique. Lassant à force d’être soulevé depuis les attentats de janvier 2015, ce débat est sommairement résumé dans l’opposition prêtée aux deux grands spécialistes que sont Gilles Kepel et Olivier Roy: assiste-t-on à une «radicalisation de l’islam» ou «à une islamisation de la radicalité»? La vérité oblige à dire que les esprits et les camps sont ici très partagés.

Connoté négativement, le mot de radicalité est source de toutes les confusions. Il ne signifie pas forcément recours à la violence. En matière politique par exemple, il veut dire refus du compromis. Mais c’est un mot qui renvoie aussi à l’essence de la religion, son origine, sa pratique. Par exemple, les inquisiteurs de l’histoire chrétienne n’étaient pas tous forcément des «radicaux». Et tous les «radicaux» –comme un moine chartreux dans son couvent toute la vie– pas forcément des inquisiteurs… Olivier Roy aime dire que Luther et Calvin, qui voulaient revenir à l’essence du christianisme et réformer l’Église, étaient des «radicaux».

C’est pourquoi on aurait tort de «surislamiser» la radicalité. C’est un grief qui est parfois fait à l’islamologue Gilles Kepel qui, dans son dernier ouvrage (Terreur dans l’Hexagone, chez Gallimard), retrace le parcours, depuis l’année-clé 2005, de la «troisième génération» de l’islam de France, celle des enfants nés après la marche des Beurs de 1983, qui sont devenus citoyens et électeurs, qui souffrent dans les années sécuritaires de la présidence Sarkozy, votent Hollande en 2012 mais sont vite déçus par la gauche à cause de son échec économique et de ses réformes sociétales comme le «mariage pour tous», qu’ils récusent. Dès lors, ces jeunes se mettent à valoriser leur identité communautaire islamique et, pour une minorité d’entre eux, à préconiser une réislamisation ostensible et prosélyte, un «islam intégral» inspiré du salafisme saoudien, et proposer, dans l’islamosphère, des normes et des injonctions pour rompre avec le modèle «mécréant» de l’Occident.

Conflit générationnel

Olivier Roy a une autre analyse. Pour lui, le parcours des jeunes radicaux, comme celui des auteurs des attentats de Paris et de Bruxelles, est tout sauf linéaire. Il ne commence pas forcément par le salafisme, ne se poursuit pas dans le communautarisme avant de finir dans le djihad. Il ignore même la phase du repli communautariste. Ces jeunes n’ont pas fait d’études religieuses, ni fréquenté la mosquée, ni participé au «caritatif» musulman, ni assuré les repas de fin de ramadan. Aucun ne s’intéresse à la théologie, ni même à la nature du djihad. Ils partagent la culture des jeunes de leur âge, boivent de l’alcool, fument du shit, draguent des filles en boîte, comme l’ont montré des vidéos de deux frères Abdeslam.

Ils sont presque parfaitement «occidentalisés», quand ils basculent dans la radicalité, passent directement dans le djihad et cherchent dans le Coran une légitimité religieuse à leur dérive. Pour Olivier Roy, cette radicalisation vient surtout d’un conflit de générations. À un moment, ils ne veulent plus de la culture de leurs parents, ni de la culture occidentale devenues toutes les deux des «symboles de leur haine de soi». La violence à laquelle ils adhèrent est une «violence moderne».

C’est ailleurs que dans la révolte sociale, contre des discriminations subies à l’école ou au travail, qu’il faudrait chercher les raisons de l’actuelle dérive terroriste

«Ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés.» D’où le sentiment du chercheur qu’«il n’y pas de radicalisation de l’islam, mais une islamisation de la radicalité».

Monopole radical

Faut-il aller jusqu’à croire que, depuis l’effondrement du communisme et des groupes d’extrême gauche des années 1970, Daech serait en situation de quasi-monopole sur le marché de la radicalité politique? Olivier Roy n’est pas loin de le penser. Dans une interview au Monde (24 novembre 2015), il décrivait ainsi la trajectoire des jeunes Européens (5000?) en quête d’une cause politique radicale et partis se battre en Syrie:

«Daech puise dans un réservoir de jeunes radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle. [...] Demain, ils se battront sous une autre bannière, à moins que la mort en action, l’âge ou la désillusion ne vident leurs rangs comme ce fut le cas de l’ultragauche des années 1970.»

Ce serait donc ailleurs que dans la révolte sociale, contre des discriminations subies à l’école ou au travail, qu’il faudrait chercher les raisons de l’actuelle dérive terroriste. Autrement dit, la «bataille idéologique et culturelle» au sein de l’islam de France s’annonce plus complexe que ne le dit Manuel Valls. Servir un «islam modéré» –pour contrer l’influence salafiste– à des jeunes d’abord tentés par une violence radicale générationnelle relève d’une pure illusion. C’est la «radicalité» même qui attire les terroristes de Paris et de Bruxelles, plus nihilistes que religieux et utopistes. Et ce qui tient lieu, pour eux, de religion, c’est d’abord la fascination pour leur propre mort et la toute-puissance et la jouissance conférées par la volonté et l’acte de tuer.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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