France

Mais que veulent dire ces mains qui s’agitent à #NuitDebout?

Aude Lorriaux, mis à jour le 08.04.2016 à 14 h 50

Cette gestuelle est héritée des mouvements d’Indignés, avec une adaptation locale et parfois un manque de compréhension qui ne sont pas anodins.

Des participants de Nuit Debout sur la place du Capitole à Toulouse le 6 avril 2016 | ERIC CABANIS/AFP

Des participants de Nuit Debout sur la place du Capitole à Toulouse le 6 avril 2016 | ERIC CABANIS/AFP

Vous avez peut-être constaté (soit par le biais de vidéos ou photos soit par vous-même si vous y avez fait un tour) que les participants de Nuit Debout utilisent leurs mains pour s’exprimer. Faute de micro comme à l’Assemblée nationale, l’assemblée s’est créé une sorte de langue des signes, qui permet de voter et de participer au débat, dont L’Obs a fait un résumé vidéo très clair:

 

Un twittos a aussi fait passer un schéma expliquant ce langage:

Chaos

Pour l’instant, selon Pablo Lapuente Tiana, militant de Podemos et l’un des coordinateurs de Nuit Debout, qui aide par son expérience à former les modérateurs, les décisions se prennent à 80% des voix. Mais le processus de décision est encore mouvant. Les votes se font «à la louche» et les participants ont été nombreux à ne pas comprendre les signes. Beaucoup croient ainsi que les mains qui s’agitent signifient un vote «oui». Or ces signes sont normalement destinés à applaudir sans bruit, pour exprimer un accord. De nombreux tweets témoignent de ce flottement dans la compréhension:

Pour dire qu’on est pour, on lève la main. Les signes qu’on fait avec les mains, ce ne sont pas le vote

Pablo Lapuente Tiana, militant de Podemos et l’un des coordinateurs de Nuit Debout

«Pour dire qu’on est pour, on lève la main. Les signes qu’on fait avec les mains, ce ne sont pas le vote. Ces signes normalement veulent dire applaudir, mais peu importe: pour l’instant, c’est intuitif! Les assemblées sont assez chaotiques, le chaos est le milieu naturel de l’assemblée, on essaie de dompter un milieu assez naturellement indomptable», explique Pablo Lapuente Tiana.

Consensus

Ce langage est directement hérité des précédents mouvements d’Indignés, espagnols ou américains par exemple. Il est adapté localement, avec quelques variantes. À New York ou Madrid, les bras en croix sont utilisés non pas pour exprimer un désaccord mais bloquer une décision, une attitude plus radicale. À Londres, le blocage était signifié par un poing levé.

Signes utilisés par le mouvement Occupy Wall Street en 2011 | Ruben de Haas via Wikimedia Commons Licence by

 

Ces différences ne sont pas anodines et tiennent aux processus de décision. Si les mains qui s’agitent sont comprises comme un vote «oui», on peut se demander si ce n’est pas parce que la France est un pays beaucoup plus hiérarchisé que d’autres, où la démocratie par consensus est quasiment absente. Dans d’autres pays, comme l’Allemagne, cette culture politique-là est beaucoup plus développée.

À Occupy Wall Street et chez les Indignados espagnols, les mains qui s’agitent ne signifiaient pas un «vote oui», car il n’y avait tout simplement… pas de vote! Les premiers mois ont fonctionné selon la méthode du consensus absolu: aucune décision n’était adoptée tant qu’une seule personne exprimait son désaccord. Les seuls à «voter» étaient donc les personnes qui signifiaient par les bras en croix leur désaccord total, obligeant le mouvement à une certaine lenteur, comme l’exprime la devise des Indignés: «On va lentement, parce qu’on va loin.»

Blocages

Peu à peu, les Indignés espagnols ont été de plus en plus nombreux à exprimer leur insatisfaction avec cette méthode du consensus, raconte la chercheuse Héloïse Nez dans un article publié dans la revue Participations:

À Occupy Wall Street et chez les Indignados espagnols, aucune décision n’était adoptée tant qu’une seule personne exprimait son désaccord

«La méthode du consensus fait débat au sein du mouvement des Indignés, du fait notamment des situations de blocage qu’elle provoque. Les discussions débouchent souvent sur le statu quo, sans qu’aucune décision ne soit prise faute de parvenir à un accord.»

Si bien qu’au bout de quelques mois un grand nombre de décisions seront finalement prises aux quatre cinquièmes. «La politique du strict consensus nous bloquait constamment, c’était un enfer. Il y avait des assemblées de quatre heures qui ne débouchaient sur rien. Cela pouvait être très injuste», se souvient Pablo Lapuente Tiana.  

Nuit Debout n’a pas choisi le consensus total, ou à 100%, mais les méthodes employées relèvent bien de la démocratie par consensus: les personnes qui expriment un désaccord doivent être consultées, indique Pablo Lapuente Tiana, et s’expliquer devant les autres. Un autre vote est alors organisé, pour voir si leurs arguments ont fait bouger les lignes.

Il est encore trop tôt pour dire si les Indignés français ont choisi de garder malgré tout le vote en raison d’une culture politique française plus hiérarchisée, ou parce qu’ils ont tout simplement appris des erreurs et impasses de leurs cousins des «Occupy» américains, espagnols, grecs, turcs ou canadiens. Mais ce qui est certain, c’est que Nuit Debout invente sa propre voie.

Mise à jour: Une infographie apparaissait à la fin du papier, elle a été prise par erreur pour un contenu libre de droit. C'est une infographie réalisée pour le site de Libération. 

 

Aude Lorriaux
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