Monde

Le cadavre de l’empire soviétique bouge encore

Daniel Vernet, mis à jour le 11.04.2016 à 5 h 55

La bataille du Haut-Karabakh entre soldats arméniens et azerbaïdjanais est un héritage de l’empire soviétique.

Des soldats du Haut-Karabagh dans le village de Mataghis, à 70 km au nord de la capitale, Stepanakert, le 6 avril 2016 | KAREN MINASYAN/AFP

Des soldats du Haut-Karabagh dans le village de Mataghis, à 70 km au nord de la capitale, Stepanakert, le 6 avril 2016 | KAREN MINASYAN/AFP

C’est le printemps dans le Caucase. Et la fonte des neiges. Avec les premiers beaux jours, c’est le retour des combats entre soldats arméniens et azerbaïdjanais autour de la petite province du Haut-Karabakh. C’est comme ça depuis vingt-deux ans, depuis le précaire cessez-le-feu de 1994, qui a mis fin à plus de quatre ans de guerre: 30.000 morts, près d’un million de personnes déplacées. Périodiquement, les escarmouches font de nouvelles victimes. Mais, cette année, ç’a été plus sérieux. De véritables affrontements à coup de chars et d’artillerie lourde. Bilan: soixante-quatre soldats tués des deux côtés, et un nouveau cessez-le-feu, conclu le 5 avril, aussi peu solide sans doute que les précédents.

La bataille du Haut-Karabakh est un héritage de l’empire soviétique. Contrairement à d’autres États multinationaux et multi-ethniques, l’URSS s’est dissoute sans provoquer un conflit majeur. Rien à voir avec la fin, par exemple, de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990 ou, pour rester dans la même région, la fin de l’empire ottoman au début du XXe siècle. Pour autant, l’agonie de l’empire soviétique n’a pas été pacifique. Des affrontements sanglants ont eu lieu en Lituanie, jusqu’à l’indépendance en 1991, en Géorgie, où la guerre de 2008 avec la Russie est un épisode du démantèlement de l’URSS. Et surtout en Tchétchénie, où la répression brutale des tentatives sécessionnistes a fait au total entre 100.000 et 150.000 victimes.

En principe, les anciennes Républiques composant l’URSS ont acquis leur indépendance dans le respect des frontières antérieures. Elles se sont donc retrouvées avec des minorités, plus ou moins organisées, dont l’existence, jadis, ne posait pas de problèmes majeurs grâce au rouleau compresseur unificateur du système communiste. Non que «l’amitié entre les peuples» vantée par la propagande n’ait pas souffert quelques exceptions. À vrai dire, les rivalités entre les nationalités –l’administration faisait la distinction inscrite dans les pièces d’identité entre la «nationalité» (russe, juive, ukrainienne, etc.) et la «citoyenneté» (soviétique)– étaient entretenues par le régime dans le but de tuer dans l’œuf de possibles revendications indépendantistes.

Pyromane et pompier

Après la Révolution, Lénine avait dénoncé l’empire tsariste comme étant une «prison des peuples». Il avait voulu les libérer. Mais l’autodétermination crée le chaos; le respect de l’intégrité territoriale crée l’injustice. Commissaire aux nationalités au début des années 1920, Staline utilisera les deux pour dessiner des Républiques périphériques en peau de léopard –y compris sa Géorgie natale. Des peuples allogènes empêchent la constitution de pouvoirs régionaux forts.

Staline a dessiné des Républiques périphériques en peau de léopard: des peuples allogènes empêchent la constitution de pouvoirs régionaux forts

Ainsi de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan soviétiques. Au milieu de la première, une région autonome, le Nakhitchevan, peuplé d’Azerbaïdjanais musulmans; au milieu du second, le Haut-Karabakh, peuplé d’Arméniens chrétiens. À la fin des années 1980, l’Arménie a profité du relâchement de contrainte politicopolicière lié à la perestroïka gorbatchévienne pour tenter de «libérer» ses concitoyens du Haut-Karabakh, victimes du joug azerbaïdjanais. Elle a pris le contrôle non seulement de la région autonome mais des districts sous administration azerbaïdjanaise qui la séparent de la mère-patrie. L’Azerbaïdjan a ainsi perdu 20% de son territoire. La reconquête est un des objectifs permanents du régime de Bakou, sous la houlette autoritaire d’Ilham Aliev, fils du premier président de l’Azerbaïdjan indépendant, Gueidar Aliev, chef du KGB local et membre du bureau politique du PC soviétique au temps de Brejnev.

Le Haut-Karabakh est donc devenu un de ces «conflits gelés» dont le réchauffement périodique inquiète les chancelleries mais qui permettent à la Russie de jouer sur ses marches un rôle de pyromane-pompier. Les séparatistes de Stepanakert (la capitale du Haut-Karabakh) ont proclamé leur indépendance, qui n’est reconnue que par quelques États croupions: l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud et la Transnistrie. Comme par hasard, trois entités sécessionnistes, de la Géorgie pour les deux premières, de la Moldavie pour la dernière, où les Russie attisent ou apaisent les tensions selon leurs intérêts du moment. À ces quatre «conflits gelés», il faut ajouter depuis 2014 l’est de l’Ukraine. Les séparatistes des «Républiques» de Donetsk et de Louhansk, soutenus par Moscou, y défient le gouvernement de Kiev.

Impasse stratégique

Entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, Vladimir Poutine joue les équilibristes. La première dépend étroitement de la Russie, pour son économie comme pour sa défense. Elle a un accord d’assistance mutuelle avec son grand voisin du nord, qui n’a eu beaucoup de mal à la convaincre d’adhérer à l’Union économique eurasienne, chère au maître du Kremlin, et à refuser le partenariat proposé par l’Union européenne. Moscou lui fournit des armes, le plus souvent à crédit, étant donné l’état piteux des finances arméniennes.

Poutine n’a pas renoncé pour autant à se faire un allié de l’Azerbaïdjan, un pays riche en hydrocarbures, qui souffre aujourd’hui de la baisse drastique des prix. Il lui vend des armes sophistiquées à plein tarif, ce qui lui permet de subventionner les livraisons d’armes à... l’Arménie! Contesté pour son autoritarisme et fragilisé par la détérioration de la situation économique et sociale, Aliev ne peut pas abandonner le Haut-Karabakh et pourrait même utiliser le regain de tension pour détourner l’attention de ses difficultés intérieures. En dix ans (2004-2014), le budget militaire de l’Azerbaïdjan a été multiplié par vingt et il est deux fois supérieur au budget total de l’Arménie.

Le soutien de Moscou à Erivan corrige partiellement ce déséquilibre. Le Kremlin ne peut pas permettre une défaite de l’Arménie mais l’impasse dans les relations entre les deux frères ennemis ne lui disconvient pas. Il peut jouer les médiateurs, indépendamment souvent du «groupe de Minsk», où siègent la Russie, les États-Unis et la France pour chercher une solution au conflit du Haut-Karabakh. Il propose même, en vain jusqu’à maintenant, d’envoyer des «casques bleus» russes sur la ligne de front, ce qui permettrait une présence militaire russe permanente dans une région hautement stratégique aux confins du Caucase du nord en proie à l’agitation islamiste et, limitrophe au sud de la Turquie et de l’Iran.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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