France

Macron et la figure du sauveur, un grand classique français

Claude Askolovitch, mis à jour le 11.04.2016 à 17 h 58

Un grand espoir politique se lève. Il vient d'un camp, mais ne lui ressemble pas. Ça ne vous rappelle vraiment rien?

Emmanuel Macron, le 7 avril I ERIC PIERMONT / AFP

Emmanuel Macron, le 7 avril I ERIC PIERMONT / AFP

On n’en finira jamais avec cette engeance, l’invention d’un sauveur qui dépassera les vulgarités de la droite et de la gauche et arrachera la France à son blocage dépressif… J’ai dit engeance? Allons. On n’en finira jamais avec cette espérance, etc., etc. Vous préférez? Chaque peuple a ses mythes. L’imam caché des chiites, le messie retardé des juifs, le Great white hope  des yankees blancs –ce boxeur caucasien qui reprendrait à ceux qu'on appelait «niggers» le titre des lourds… Nous, c’est Macron, parce que notre désespoir est politique. Reprendre la politique aux méchants… Le Grand espoir débloquant. À chaque génération, un personnage se lève. Il vient de son camp mais ne lui ressemble pas. Il prendra le meilleur des deux côtés de la barrière et la paix viendra aux français d’ardente volonté. C’est écrit dans nos livres et dans son clip.


On nous l’a déjà faite, celle-là.

Pardonnez-moi, je suis vieux. Je vois Macron, je saisis son existence charnelle et j’espère, en humaniste, ce qu’il a d’unique. Mais le regardant, je vois d’abord un archétype, un après tant d’autres dans des cavalcades d’illusions.

Giscard, Aubry et la transgression

Je vois Valéry Giscard d’Estaing des années 1960 et 1970, ministre des Finances du vieux De Gaulle puis du désabusé Pompidou, l’accordéoniste qui semblait si frais malgré sa mécanique, tellement différent de la droite empesée qui l’avait pourtant inventé, on s’y laissa tenter… Il venait des familles du vychisme et de l’OAS, mais il avait fait une belle guerre et se grimait de progressisme. Il voulait, Giscard, nous décrisper et gouverner avec deux français sur trois, instaurer une société libérale avancée et nous changer dans la continuité, il autoriserait l’avortement et le vote à 18 ans… Ne riez pas, contemporains, et demandez à vos grand-tantes, si VGE ne les fit pas frémir.

Macron sera marxiste, en vieillissant, si ça se trouve. On sourit. On a le droit, il ne s’est encore rien passé

Je vois Martine Aubry des années 1990, tellement différente dans cette gauche effondrée de la fin du mitterrandisme, qui s’en allait réparer la société brisée en mariant sa volonté de fer et la générosité des grands patrons éclairés, Martine de la Fondation agir contre l’exclusion, son enfant et celui de Darty, du Club Med, de Danone et autre mugnificents, elle qui avait travaillé chez Péchiney. J’aime l’entreprise, disait-elle déjà… Ne riez pas, jeunes gens, Martine était alors la transgression même contre les gauches ringardes; jeune ministre du Travail, elle avait lutté contre les chômeurs fraudeurs, déjà, et contre l’assistanat, et sa FACE était abritée par les templiers de la modernité libérale, la désormais disparue Fondation Saint Simon, qui inspirait alors les doux gouvernants du cercle de la Raison (ainsi parlait Alain Minc, son chef), de Balladur aux roses pimpantes…

Le tendre héros et l'ancien voyou

L’avantage de l’allongement de la durée de la vie, c’est qu’on répare ses jeunesses. Giscard a glissé au château, Aubry est une vigie de gauche. Macron sera marxiste, en vieillissant, si ça se trouve. On sourit. On a le droit, il ne s’est encore rien passé. On devine ce qui se trame, Pierre Gattaz sourit à Macron, il ne peut pas s’en empêcher.

Quand un enfant paraît, on le parraine. Une député socialiste plus littéraire que la moyenne me comparaît Macron à Lucien de Rubempré, un tendre héros balzacien. Rubempré, grand homme de province à Paris, grimpe socialement en séduisant, presque malgré lui, aimable et aimé, n’étant que cela mais l’étant à tel point que chacun l’adoube et le protège, jusqu’au moment où le charme se dissipe. Il finit mal. Ainsi Macron, aimé de ses aînés, de Paul Ricœur le philosophe, de Jacques Attali le réformateur, de la vénérable banque Rotschild, d’un vénérable du rocardisme, Henry Hermand, de tous ceux qui campent, l’âge les a rejoint, sur ce qui était nouveau quand j’étais jeune.

Rubempré, dans ses aventures, est protégé par un dur au cœur tendre, inquiétant, conspirateur, ambigu, émouvant et malsain, l’ancien voyou Vautrin, qui fait du poète sa créature. Je cherche le Vautrin de Macron? Il est collectif. Ce n’est pas un voyou, en tous cas pas violemment. C’est même un Vautrin de bonne volonté. C’est le capitalisme, le monde de l’entreprise, le monde de l’ouverture, qui n’en finit jamais de vouloir arracher la France à son vieux modèle –étatiste, centralisé, crispé et tatillon… 

«Vive la crise»

Sous Giscard, la modernité devait saper et ruser la vieille droite. Depuis trente ans, il s’agit de contourner et de réduire la gauche d’antan. La protection, c’est l’étouffoir! La liberté, c’est l’opportunité! À chaque génération, les mêmes se reproduisent et se réinventent un champion. On a dit Aubry mais avant elle, ce fut Yves Montand, acteur libéral qui chantait «vive la crise» sur des paroles d’Alain Mincet une musique de Laurent Joffrin. C’eut pu être Strauss-Kahn, plus dingue et incontrôlable, on l’a vu, en mondialisateur. Ce fut Valls, mais celui-ça a finit par préférer Clémenceau et l’ordre aux odes à l’entreprise, on nous l’a vieilli. Vautrin hésite. Macron donc, évidemment. Macron l’homme d’uber. Pourquoi pas lui? A-t-il la lumière? Parle-t-il bien? Est-il, le dit-on, supérieur aux autres? Rubempré est aimé.

Son clip ressemble à ses défauts. Une compil d’images repiquées dans des banques internationales, formaté par une agence de com, lêchée et si peu incarnée, pas assez sale

S’il lit ceci, Macron haussera les épaules. Chaque grand homme se sait plus riche que les clichés qui l’accompagnent. Il écrit en ce moment, Macron, pour donner corps à ce que l’on devine. Il aime les mots. Il n’a pour l’instant produit que des discours, des envies, des poses, des appétits. C’est tentant mais insuffisant pour le lester. Il se confronte peu à l’adversité, préfère se faire applaudir chez ses amis que huer dans une université socialiste. Les envies des Vautrin, le volent parfois à sa vérité. On se souvient qu’il caressa les patrons lors d’un discours au Medef, en fustigeant les convictions anciennes de la gauche sur le travail; on oublie de dire qu’il les engueulait aussi, dans le même discours, sur leur molesse à investir. 

Partition de velours

C’est de sa faute, si on l’entend mal. Le clip de son mouvement ressemble à ses défauts. Une compil d’images repiquées dans des banques internationales, formaté par une agence de com, lêchée et si peu incarnée, édifiante de gentillesse, pas assez sale… La France est bloquée, elle sourira. Allons bon. Dans le paysage de sa France idéale, on ne voit pas une seule femme un peu voilée, ne serait-ce que d’un innocent bandana. Ne choquons pas. Tout ceci est aseptisé, et on douterait, s’il n’y a que ça, de l’épaisseur du projet. Un bel homme drôle et brillant qui va nous appliquer les potions magiques de l’OCDE, faut-il vraiment se relever la nuit?

C’est le défaut de Macron. Il a l’air de prendre des risques, puisqu’il énerve, tantôt Manuel Valls, tantôt des puristes du socialisme. Mais qui s’intéresse aux aigreurs des politiques? En fait, il est tout doux. Il joue sur du velours, tant on s’ennuie… Ce n’est rien. N’est-il rien? Pour l’instant, Emmanuel Macron n’est rien que la faim inassouvie des élites raisonnables et l’écoeurement du peuple éduqué. C’est sa chance? On l’investit de ce qu’inspire la transparence de Hollande, la transmutation de Valls en Déroulède laïque, le racornissement vengeur de Sarkozy, l’âge de Juppé dont la statue se fissure d’un peu de ridicule, depuis qu’une journaliste maligne, chatoyante et espiègle s’est divertie à ses dépends…

Un simple attrape-modernes?

Macron est un autre. On l’espère. On espère –pour lui– qu’il n’est pas simplement l’atrappe-modernes de Hollande, ou l’atttrappe-centre, plus tard, de Juppé. Espérer? Si cela dure, on racontera son équation unique. Le pouvoir mais la philosophie, Hollande mais Ricoeur, la banque mais une grand-mère directrice d’école… Il peut avoir les circonstances. La mondialisation n’a jamais été aussi pressante, la politique jamais autant réduite au match entre les fermés (racistes, islamophobes, europhobes, migrantophobes, liberalophobes, peut-on vraiment les additionner?) et les ouverts (ou naïfs, ou profiteurs, ou illusionnistes, choisissez)? Faudra-t-il, enfin, en tirer la conclusion pratique? Si cela prend, pourquoi pas lui? S’il y a dans la société de quoi lui donner corps, le storytelling est prêt. On constatera alors que ce jeune homme pétri de classicisme n’est pas une révolution, loin de là. On l’inscrira dans notre paysage éternel. Les révérences viendront.

Il y a dix ans juste, une autre créature se faisait aimer dans le pays, en étant autre chose que les vieux partis. Ségolène Royal portait plus de violences et de folies que Macron, certainement moins de vertu financière, mais enfin, elle était autre dans son genre. Elle allait créer un mouvement à elle, Désirs d’Avenir, où le vrai peuple était convié à agir directement avec la Dame. Les gens, disait-elle, étaient les meilleurs experts de leur vie. Macron, lui, invite à marcher tous ceux qui n’abandonneront pas la politique aux politiciens –marcher avec lui s’entend. Cela aussi –le bon souverain et le peuple, contre les corps intermédiaires qui nous volent la vérité– est un classique gaulois. Ségolène et Rubembré, Vautrin le libéral, le plébiscite, la voie française vers le capitalisme. Macron. Combien de temps?

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (145 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte