Monde

Trois siècles d'accidents par armes à feu aux États-Unis racontés par les journaux de l'époque

Rebecca Onion, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 18.04.2016 à 9 h 10

Un livre compile de nombreux faits divers survenus entre 1739 et 1936. Une plongée fascinante dans la violence ordinaire. Extraits.

Extrait de la couverture du livre «Melancholy Accidents: Three Centuries of Stray Bullets and Bad Luck»

Extrait de la couverture du livre «Melancholy Accidents: Three Centuries of Stray Bullets and Bad Luck»

Dans son nouveau livre Melancholy Accidents: Three Centuries of Stray Bullets and Bad Luck [«Accidents malheureux: trois siècles de poisse et de balles perdues»], Peter Manseau fouine dans les archives de la presse américaine pour y dénicher des faits divers à base d'armes à feu survenus entre 1739 et 1936. Durant cette époque, les journaux avaient souvent des rubriques dédiées aux actes de malchance, où les balles perdues le disputait aux «noyades, personnes écrasées sous les sabots d'un cheval, explosions de bateaux à vapeur», écrit Manseau.

Les armes à feu, précise Manseau, offraient aux journalistes «la meilleure concentration de pathos à la ligne», parce que les anecdotes concernaient généralement des individus proches les uns des autres. Souvent, être responsable de ce genre d'accident, c'était avoir tué ou blessé un frère, une sœur, un compagnon de chasse, une épouse ou un voisin. La souffrance des protagonistes –un homme qui vient de tuer sa femme est décrit comme ayant «quasiment perdu le sens commun»– ajoutait une touche humaine aux articles, du point de vue des rédactions.

Une écriture plus violente

Les extraits reproduits ci-dessous ne donnent qu'un aperçu de l'ensemble, bien plus conséquent, collecté dans Melancholy Accidents: un récit impressionniste révélant non seulement l'histoire des usages et mésusages des armes à feu aux États-Unis, mais aussi la manière dont on pouvait analyser et commenter les conséquences incongrues et mortelles du port d'arme. 

«À en juger par le contenu de ces rubriques, mais aussi par le fait qu'elles auront été suffisamment populaires pour se perpétuer sur une douzaine de générations dans une forme quasiment identique, écrit Manseau, leurs lecteurs ne se contentaient pas de vivre par les armes, ils étaient aussi visiblement fascinés par la possibilité, constamment présente, de périr par les armes.»

Mais que les lecteurs contemporains soient avertis: aux XVIIIe et XIXe siècles, les journaux étaient bien plus crus dans le détail de ces accidents –et de leurs effets– qu'ils ne peuvent l'être aujourd'hui. Par exemple, en 1910, le Supporter de Chillicothe, dans l'Ohio, décrivait une victime en ces termes: «Sa tête pendait vers le bas, des rivières de sang alentour».

Sans le savoir, deux voisins étaient partis à la chasse au cerf au même endroit. Le premier, nommé James Sherron, était en train de marcher dans des fourrés quand le second, discernant dans les buissons ce qu'il croyait être un animal, tira. La balle transperça le torse et le dos du premier, mais il réussit à faire trois pas avant de s'écrouler. Le second, voyant la forme continuer à se mouvoir, se lança à sa poursuite, avant de trébucher, à sa grande surprise, sur le corps sans vie de Sherron.
American Weekly Mercury, Philadelphie, 2 août 1739.

 

Jeudi dernier, un triste accident est survenu. […] Cinq enfants avaient été laissés à eux-mêmes […]. L'aînée, une fille de 10 ans, dénicha un tromblon, dans lequel restait environ une livre de poudre. Pour amuser ses frères, qui se réchauffaient près de l'âtre, elle voulut jouer avec la poudre qui débordait du canon. Immédiatement, la poudre prit feu et le tromblon explosa. Les voisins, alertés par le tumulte, accoururent dans la maison pour y trouver la chambre des enfants noire de fumée et leurs vêtements en flammes.
Boston News-Letter, Boston, 20 septembre 1759.
 

Quelques jeunes hommes se rendirent dans [une] taverne. L'un de leurs fusils se déchargea accidentellement et tua la fille de l'aubergiste qui était en train de donner la tétée à son enfant. Par l'action de la Providence, le nourrisson fut épargné.
Massachusetts Gazette, Boston, 4 juin 1770.


Le coup de feu arracha le front de l'enfant [...] et incendia le linge de lit. La preuve qu'en l'absence de danger, une arme doit toujours être déchargée.
Hampshire Gazette, Northampton, Massachusetts, 24 décembre 1788.
 

Après une chasse au canard, [le] fils de M. David Curtis revint chez lui […] Sa mère entra dans la pièce pour voir le canard, tandis que le garçon se rendait dans une autre afin de le plumer. En passant la porte, son fusil chargé, la gâchette se coinça dans la poignée et déchargea son contenu dans la poitrine de la pauvre femme, qui expira aussitôt.
Spectator, New York, 18 mars 1801.


Un homme blanc était sorti s’exercer au tir avec un revolver [...] à six coups. En rentrant dans la fonderie, à des fins de plaisanterie, il avisa les ouvriers de son projet: ficher la frousse à un homme de couleur, prénommé Jerry, qui se trouvait dans les parages. Pensant toutes les chambres de son barillet vides, il aligna son arme avec le corps de l'homme de couleur, appuya sur la détente, le barillet entama sa rotation et, malheureusement, une des chambres qui était encore chargée explosa, propulsant le pauvre homme de couleur sur-le-champ dans l’au-delà.
Daily Picayune, La Nouvelle-Orléans, 9 juillet 1849.
 

Un jeune homme tira accidentellement sur son compagnon d'armes alors qu'ils étaient tous deux couchés dans leur tente. Il était en train de charger son revolver, qui lui glissa des mains […] la balle transperça le poumon gauche de son camarade étendu à ses côtés. Il vivra, mais très peu de temps.
Western Reserve Chronicle, Warren, Ohio, 7 août 1861.


Johnson Hammond […] fut tiré de son sommeil par sa femme […] avec l'information qu'elle avait entendu des loups. Il se leva, attrapa un fusil rangé sur la poutre au-dessus de sa tête et se précipita avec frénésie au-dehors, son fusil sous le bras gauche, crosse vers la porte. [Après avoir couru quelques centaines de mètres] il vit un loup et, levant son fusil pour le mettre en joue, remarqua qu'il avait été déchargé. De retour en sa demeure [...], il trouva quatre de ses enfants en larmes. L’aîné répétait «papa, papa, maman est morte». Furibond, l'homme se jeta au pied du lit où il trouva le cadavre de son épouse, le sein droit percé d'une balle. […] On suppose que […] le percuteur ou la gâchette se serait coincé dans le montant de la porte, déchargeant ainsi le contenu du fusil dans la poitrine de la défunte.
Indiana Weekly Messenger, Indiana, Pennsylvanie, 7 juin 1871.
 

Un garçon du Kansas avait gagné une jolie bible en apprenant par cœur trois cents versets. Il échangea sa bible contre un fusil et tira accidentellement dans la jambe de sa tante. Une bien triste leçon pour toutes les tantes.
Rutland Daily Globe, Rutland, Vermont, 22 juin 1874.
 

La balle du pistolet du père traverse le crâne de la fille. […] La balle est entrée par le milieu de son œil et lui a complètement transpercé la tête. […] La jeune femme est encore en vie, mais sans la moindre chance de guérison.
Cincinnati Enquirer, Cincinnati, 23 juin 1895.

Rebecca Onion
Rebecca Onion (24 articles)
Journaliste
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