Monde

Quand Donald Trump voulait priver la France de l'arme nucléaire

Ron Rosenbaum, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 09.04.2016 à 18 h 07

En 1987, le milliardaire new-yorkais, alors engagé dans la lutte contre la prolifération nucléaire, accordait un entretien surréaliste sur le sujet à un magazine américain. Nous le republions ci-dessous dans son intégralité.

Donald Trump et son épouse Ivana lors d'une soirée à New York, en décembre 1989. SWERZEY / AFP.

Donald Trump et son épouse Ivana lors d'une soirée à New York, en décembre 1989. SWERZEY / AFP.

Donald Trump avec le doigt sur le bouton nucléaire. Donald Trump avec la petite valise de la mort toujours à portée de main. La valise avec les codes des cibles nucléaires: la Chine oui? Moscou non?

Donald Trump avec le pouvoir de détruire toute vie sur Terre. Au cœur de cette peur de Trump quasi-hystérique (et justifiée pour l’essentiel) qui ne cesse de grandir au fur et à mesure qu’il se rapproche de l’investiture républicaine se trouve la peur de Trump avec le bouton nucléaire. Un tempérament explosif combiné à une capacité explosive.

Mais on oublie assez largement que Trump n’est en rien novice en matière nucléaire. Il pense à la manière dont il utiliserait le pouvoir nucléaire et à la prolifération nucléaire depuis plus d’un quart de siècle, au moins depuis 1987, quand il déclara qu’il «discutait avec le plus haut degré de l’État», au sein de la Maison blanche (celle de Reagan), des questions d’apocalypse nucléaire.

Quand j’en ai entendu parler pour la première fois, j’ai cru que c’était une blague. Pourtant, à l'apogée de la Guerre froide, alors que les États-Unis et l’URSS disposaient d’environ 25.000 têtes nucléaires pour se bombarder mutuellement, dont des milliers prêtes à être tirées en un clin d’œil, Donald Trump annonçait qu’il possédait la solution pour résoudre le problème nucléaire à l’échelle mondiale.

À l’époque, rares furent ceux qui le prirent au sérieux. Je ne suis pas sûr de l’avoir entièrement pris au sérieux moi-même. Quand j’avais décidé de déjeuner avec lui pour l’interroger sur ses idées sur le nucléaire, je tentais de trouver un point d’équilibre entre deux réactions internes totalement contradictoires. Me payer la fiole de Trump: il n’avait, par exemple, de cesse de citer le pilote de Mouammar Kadhafi comme une source fiable. Il expliquait également à demi-mot qu’il fallait bombarder les Français pour qu’ils cessent de soutenir les Libyens.

Mais d’un autre côté, le sujet était indéniablement sérieux et nécessitait davantage d’attention. J’avais déjà décrit pour le magazine Harper’s l’expérience glaçante et surréaliste consistant à descendre dans un silo nucléaire, à tenir les clés de lancement dans ma main et l’étrange métaphysique de la stratégie nucléaire. J’avais discuté de la fin du monde avec des opérateurs de missiles qui étaient formés pour la provoquer. C’est le genre de choses qui vous marquent durablement. J’avais même écrit un livre sur le sujet, How the End Begins. Mais à cette époque, je pensais qu’une interview avec Trump permettrait au moins de donner un peu de publicité à cette question –la fin du monde–, une question à laquelle je pensais que les gens ne prêtaient pas suffisamment attention. Même s’il fallait pour cela m’entretenir avec un cinglé comme Trump.

Tel était donc le contexte de l'article que Slate republie ci-dessous. Le déjeuner fut calé avec l’aide de Manhattan Inc., un magazine depuis disparu mais certainement pas oublié, fondé par Jane Amsterdam et Peter Kaplan, très apprécié des écrivains. Mon rôle consistait à éclairer de la manière la plus crue et criante qui soit les personnalités les plus hautes en couleur de Manhattan, à appuyer sur le bouton de mon enregistreur et à dégonfler les baudruches. Pas seulement les riches et célèbres, mais aussi les politicards du genre d’Ed Koch ou de Mario Cuomo, des symboles de l’air du temps comme Robin Leach. Parfois, des politiciens me faisaient foutre à la porte du restaurant en plein entretien.

En relisant cet article consacré à Trump, je me souviens à quel point l’entrevue avait été surréaliste. Je l’avais rencontré dans ses bureaux de la Trump Tower, un bureau surplombé par un miroir doré au plafond. Il était déjà un personnage symbole à New York, mais il avait de bien plus grandes ambitions. La plus grande était sans doute de sauver le monde. Avant notre déjeuner, il me confia qu’il parlait à «des gens à Washington» et même «à la Maison Blanche». Il était sur le point de percer. Il voulait déjà être considéré comme autre chose qu’un spéculateur immobilier haut en couleurs, comme quelqu’un qui pesait, politiquement. Quand je suis arrivé dans son bureau, il m’a dit qu’il était au téléphone avec le sénateur Bob Dole, alors à la tête de l’opposition au Sénat –un coup de fil sans doute arrangé pour coïncider avec mon arrivée.

Nous nous sommes ensuite rendus à pied au 21 Club, une de ses cantines régulières, où tout le monde le connaissait et se mit instantanément à réclamer son attention, en quête manifeste d’une participation à son prochain gros coup.

Dès cette époque, il méprisait les gros arrivistes qui ne voulaient que s’en mettre plein les poches en spéculant sur l’immobilier. Ses ambitions étaient bien plus grandes. Mais il y a vingt-cinq ans de cela, on pouvait malgré tout sentir une certaine hésitation de sa part à se présenter comme le sauveur du monde. Une certaine forme d’humilité. Tout cela a disparu. A l’époque, on sentait une impatience toute trumpienne à l’égard des «intellectuels de la défense», qui se manifestait dans son mépris pour certaines théories nucléaires comme celles du Dense Pack, un plan visant à regrouper les silos nucléaires si près les un des autres que les missiles les attaquant se détruiraient les uns les autres en se percutant dans le ciel au dessus des Grandes plaines désolées. Il tenait ça pour dangereux et inefficace. Il savait tout de la dangerosité d’une «posture» nucléaire en «état d’alerte» permanent. Il disait qu’il avait un oncle scientifique et spécialiste du nucléaire qui l’avait sensibilisé à la prolifération aisée des armes nucléaires. Il avait lu Deadly Gambits, l’ouvrage brillant de Strobe Talbott sur les pourparlers du traité START.

Impatience, combativité, caractère impulsif –pas vraiment ce que l’on attend d’un type en charge de l’arme nucléaire. Une telle combinaison met mal à l’aise. Mais d’un autre côté, il avait alors l’air authentiquement conscient du danger que l’arme nucléaire représentait pour la planète et combien les efforts visant à en réduire le danger avaient été futiles. Il n’avait pas l’air particulièrement désireux d’appuyer sur le bouton, ce qui, j’imagine, est plutôt une bonne chose. Il fallait conclure un accord!

Malgré cela, depuis des années, je continuais de sourire en pensant à Trump et moi en train de causer nucléaire au Club 21.

Mais je ne ris plus.

Le texte qui suit a été pour la première fois publié dans Manhattan Inc. en 1987, et plus tard dans Manhattan Passion, sous le titre suivant: «Trump: l’accord ultime –par lequel nous voyons le monde à travers les yeux du pilote de Kadhafi.»

* * *

Quarante-huit heures avant notre déjeuner, Donald Trump a appelé pour l’annuler. Il avait de sérieuses réserves, disait-il, sur le bien-fondé de la révélation de toute l’étendue de sa participation sur le sujet délicat –et explosif– dont je souhaitais m’entretenir avec lui.

«Je suis en discussion avec des gens très haut placés», m’a-t-il dit.

Des gens à Washington. À la Maison blanche. Trop de choses étaient en jeu pour risquer de se retrouver en porte à faux sur LE sujet.

Car LE sujet avait lui-même fait l’objet de considérables négociations pré-déjeuner entre Trump et le magazine. Trump était au départ enthousiaste quand il a appris que je souhaitais me concentrer sur LE sujet.

C’est super, disait-il: LE sujet est bien plus important que tout ce sur quoi il a déjà pu travailler, et tout ce sur quoi il pourrait travailler par la suite. Par son caractère critique, LE sujet transcende l’immobilier. Trump s’y intéresse comme s’il s’agissait du plus gros accord de son existence. L’Accord Ultime.

Mais il semble finalement moins désireux de m’en parler. «Ce qui est en jeu est énorme, me confie-t-il désormais au téléphone, et un journaliste cynique pourrait bien me faire passer pour un idiot et ruiner ma crédibilité.» Par ailleurs, son conseiller en relations publiques lui a recommandé de ne pas évoquer LE Sujet du tout et de se cantonner à parler du succès de l’Atrium de la Trump Tower. Déjeuner annulé.

Après de nouvelles négociations, nous arrivons finalement à un compromis. On pourra parler de l’Atrium de la Trump Tower et du Sujet. Sans parler vraiment du Sujet, nous pourrions évoquer l’opportunité d’en parler; c’est peu ou prou où nous en sommes lorsque je franchis les portes du bureau de Trump.

Trump est au téléphone avec je ne sais quel sénateur du Midwest. Il lui promet d’acheter une table à je ne sais quel gala de charité auquel il ne pourra pas participer. En l’attendant, j’ai l’opportunité de contempler la vision panoramique de Manhattan depuis les immenses fenêtres de son bureau. Et j’ai même l’occasion de le regarder d’en haut en contemplant les carreaux de miroir dorés qui surplombent son bureau, suspendus au plafond.

Quand Trump raccroche, nous parlons immédiatement du Sujet et nous négocions rapidement l’accord suivant: Trump veut bien évoquer LE Sujet tant que j’accepte de ne pas révéler dans mon article ce dont il s’agit.

Je rigole.

Voyez, c’est typiquement le genre de trucs qui inquiète Trump. Et c’est pourquoi j’ai fini par ressentir l’envie de le protéger, le protéger de mes instincts les plus cyniques, de cette part de moi toujours tentée par la blague facile, par la bonne rigolade aux dépens de son implication sur LE Sujet. Parce que lorsque j’ai entendu parler par la bande de l’intérêt de Trump pour LE Sujet, je dois admettre que je me suis montré un peu sceptique, et peut-être même cynique. Mais j’ai fini par penser, en l’écoutant en parler, qu’il est sincère.

Il s’agit là, à certains égards, d’une conclusion pénible pour ce qui me concerne. Parce que LE Sujet en question est celui de la prolifération nucléaire et de la croisade menée par Trump pour trouver le moyen d’y mettre un terme avant qu’elle ne provoque des millions de morts. Et comme j’ai fini par me convaincre que l’engagement de Trump est sincère (si si), j’ai dû abandonner les blagues faciles et les remarques désobligeantes que j’aurais pu faire si j’avais pensé qu’il s’agissait de l’ego-trip dérangé d’un promoteur immobilier hyper ambitieux seulement désireux de se lancer dans l’arène nationale.

Puisque je considère que tel n’est pas le cas, je ne vais pas me lancer dans des remarques sarcastiques sur les dégâts que pourrait causer le nucléaire aux biens immobiliers, sur le danger de voir des propriétaires terriens acquérir des bombes à neutron comme un moyen de faire pression sur les petits propriétaires qui refusent de céder leurs parcelles, ou sur l'idée d’opérer conjointement avec l’État les silos nucléaires et d’envoyer des avis d’expulsions surprise aux Soviétiques.

LE Sujet

En fait, c’est un peu plus que la sincérité de Trump qui m’a poussé à abandonner cette posture. Quelque chose d’autre m’a convaincu. Dès que j’ai appris son enthousiasme initial pour évoquer LE Sujet, je me suis procuré un exemplaire du numéro spécial du Bulletin of the Atomic Scientists, qui dresse le bilan pathétique du traité de non-prolifération nucléaire. Et j’ai lu, pour la première fois, Deadly Gambits, l’histoire racontée de l’intérieur par Strobe Talbott des négociations pathétiques et frauduleuses de l’administration Reagan avec les Soviétiques.


 

Le rapport du Bulletin était déjà inquiétant, mais le livre de Talbott était encore pire, la description écœurante d’une bande de clowns et de pieds nickelés engagés dans des manœuvres bureaucratiques machiavéliques dont l’objectif premier visait à trouver la meilleure manière de tromper le peuple américain. Prétendre faire en sorte de trouver un accord de contrôle des armes tout en sabotant délibérément toute possibilité d’un véritable accord en faveur d’une escalade insensée, aboutissant à la théorie du Dense Pack, un rapprochement des silos des missiles nucléaires américains.

Vous vous souvenez du Dense Pack? C’était la brillante solution de Caspar Weinberger à la prétendue vulnérabilité des missiles MX qu’il voulait faire construire. L’idée de génie du dense pack était de regrouper TOUS les missiles MX en un seul pas de tir géant en se fondant sur la théorie, non vérifiée, que des centaines de tête nucléaires soviétiques qui viendraient frapper cette concentration de missiles entreraient en collision dans les airs au dessus de la cible et se feraient exploser les uns les autres sans endommager aucun missile MX.

Si le Congrès avait pu écouter la proposition de Weinberger, visant à dépenser des milliards de dollars pour mettre en œuvre ce plan de cinglé, sans décider de le faire interner à l’asile, je pouvais bien écouter le plan de Trump pour mettre un terme à la prolifération nucléaire et le prendre au sérieux. Après tout, ces gens – les «intellectuels de la défense» proches de Weinberger– n’étaient pas seulement contre un accord, ils auraient été infoutus d’en trouver un s’ils en avaient voulu. Et s’il est une chose que sait faire Donald Trump, c’est bien de conclure des accords.

Que pourrions nous bien avoir à perdre en plaçant toutes

les négociations
sur le nucléaire
entre les mains
de Donald Trump?
Ce type sait négocier

C’est ce qui m’a frappé après avoir terminé la lecture de Deadly Gambits: que pourrions nous bien avoir à perdre en plaçant toutes les négociations sur le nucléaire entre les mains de Donald Trump? Ce type sait négocier. Et ça ne serait pas la première fois qu’un homme d’affaires parvient à trouver un accord brillant dans le domaine du nucléaire: bon nombre d’historiens de la course aux armements considèrent que les États-Unis et l’Union soviétique ont manqué une occasion en or de mettre un terme à la course aux armements avant même qu’elle ne commence quand le plan Baruch fut rejeté en 1946. Bernard Baruch, financier de son état, avait, vous vous en souvenez peut-être, proposé que les deux superpuissances placent leur technologie atomique sous le contrôle d’une autorité internationale qui aurait interdit le développement des armes. Le rejet du plan Baruch est tenu par beaucoup comme l’une des plus grandes opportunités perdues de l’histoire contemporaine.

Un jour, peut-être, l’histoire regardera avec des regrets similaires l’échec du plan Trump contre la prolifération nucléaire –comme une autre opportunité perdue. Ou bien, si Trump parvient à l’emporter de la même manière qu’il l’emporte dans d’autres négociations, il n’est pas totalement délirant d’imaginer que l’histoire regardera l’acceptation du plan Trump comme l’une des rares lueurs d’espoir d’un siècle misérable. Quoi qu’il arrive, c’est en tous cas ici que vous en aurez entendu parler pour la première fois.

«Mon oncle, qui vient de mourir, était un grand scientifique», me dit Trump alors que nous sortons de son bureau en direction de l’ascenseur. «Il était professeur au MIT. Le Dr. John Trump. Avec le Dr. Van de Graaff, ils ont inventé le Générateur Van de Graaff [à ne pas confondre avec le groupe Van Der Graaf Generator, NdT]. Ils étaient les premiers pionniers de la radiothérapie contre le cancer. Il a passé toute sa vie à lutter contre le cancer et il en est pourtant mort.»

C’est son oncle, me glisse Trump, qui l’a poussé à penser au Sujet. «Il m’a dit un truc, il y a quelques années de cela, se souvient-il. Il m’a dit: "Tu ne réalises pas à quel point la technologie nucléaire est devenue simple". C’est effrayant. Il disait qu’avant, seuls quelques cerveaux la comprenaient mais que désormais, des milliers et des milliers de personnes pouvaient parfaitement la comprendre, et que ça devenait de plus en plus simple et que bientôt, on pourrait fabriquer une bombe atomique dans la cave de sa maison. Et c’était une déclaration très effrayante venant de quelqu’un qui connaissait si bien le sujet.»

En bas, sur le trottoir devant l’immeuble de Trump, ce dernier regarde une foule de manifestant chantant des slogans de l’autre côté de la rue.

«Qui c’est?, demande-t-il.
Ce sont des opposants à Marcos. Ils disent qu’il va acheter le Crown Building, au coin de la rue.
Il ne lui appartient pas, dit Trump. Ils pensent que c’est à lui, mais ça n’est pas le cas. L’immeuble appartient à quelqu’un d’autre.»

«Quel genre de type est Kadhafi?»

Cette soudaine manifestation de la misère du Tiers Monde sur le pas de sa porte apparaît soudain comme une sorte de confirmation des craintes de Trump de voir un cinglé du tiers-monde mettre la main sur la bombe. Comme Kadhafi.

Particulièrement Kadhafi.

Parce que Trump dispose d’informations de première main sur le caractère du dictateur libyen.

Grâce au pilote de Kadhafi.

«J’ai un pilote, qui travaille pour moi et qui était autrefois le pilote de Kadhafi, me dit Trump alors que nous fendons la foule sur la Cinquième Avenue en direction du 21. C’est un pilote américain très bien entraîné. Je lui ai demandé: "Quel genre de type est Kadhafi?" Et il m’a répondu: "M. Trump, vous n’avez jamais rencontré un type pareil. Cet homme est capable de monter dans son avion et de gifler ses subordonnés. Un taré complet".»

Le pilote a quitté Kadhafi, me dit Trump.

«Il était payé une fortune –c’est un très bon pilote– mais il disait: "Je ne le supportais plus. Il montait dans l’avion, il criait, hurlait, tapait les gens. Il était fou. On ne savait jamais à quoi s’attendre. C’était flippant".»

Flippant. Trump redoute une situation dans laquelle des gens flippants pourraient se retrouver avec le doigt posé sur plusieurs boutons nucléaires. Et ça le rend dingue que personne à la Maison Blanche ne sente le danger.

«Le truc, c’est qu’il est déjà très tard. C’est un des plus grands problèmes du monde, pas juste l’un des problèmes. C’est le problème. Et ça m’amuse de voir que quand les gens de Washington parlent de grandes questions, ils pensent généralement à des réformes des impôts. Toutes ces heures et ces quantités incroyable d’argent dépensées sur ces questions ridicules de réformes des impôts. Si la moitié de cet effort était dédié à cette question bien plus importante, on pourrait peut-être la résoudre.»

«Quelle explication voyez-vous au manque de réactions sur la prolifération des armes nucléaires?», lui dis-je tandis que nous approchons de l’entrée en fer forgé du 21.

«Je vais vous le dire. Les gens ne croient pas à l’inévitable. Vous savez, il y a cette idée que ça n’arrive qu’aux autres. J’ai lu l’autre jour un article sur un joueur de football américain qui avait joué durant cinq ans et qui avait vu un tas d’autres joueurs se blesser et qui n’avait jamais pensé que ça pourrait lui arriver. Et puis soudain, il n’a plus de genou, et sa carrière est terminée. C’est fini. Et il n’avait jamais pensé que ça pourrait lui arriver. Jamais.»

«François Mitterrand est un type arrogant, totalement stupide»

A l’intérieur du 21, tout le monde accueille Trump chaleureusement. Et moi, avec suspicion: un membre du personnel se rapproche de moi et me demande de resserrer le nœud de ma cravate. Je me mets à penser à diverses remarques irresponsables à lui faire, du genre «Hé, mec, quand Kadhafi aura la bombe, tu auras d’autres chats à fouetter», mais je résiste à la tentation. Car des choses importantes sont en jeu, qu’il serait idiot de ruiner par une mauvaise plaisanterie.

Au premier étage, sur notre banquette, Trump accueille un flagorneur et, cette fois, un des responsables du restaurant se rapproche de moi, pointe sa cravate du doigt et me fait un signe de tête significatif. Il est clair que je n’ai pas encore assez resserré mon nœud de cravate. Je le vois, devant moi, en train de pointer du doigt sa ridicule petite cravate et je me désole de son manque d’intérêt pour la crise de prolifération nucléaire qui, à mon avis, devrait rendre toutes les questions de serrage de cravate totalement dérisoires.

Nous commandons à boire, une Heineken pour moi, un Virgin Mary pour Trump et il poursuit sur l’aveuglement des politiciens américains:

«Je crois qu’ils sont un peu stupides. Ils ne pensent qu’à la Russie, aux armes russes et américaines. Ce sommet est une farce. Il n’a rien à voir avec le problème nucléaire. Il y a des pays comme la France qui vendent ouvertement et de manière éhontée de la technologie nucléaire.»

Trump, amoureux de la France: le Trump Princess dans le port d'Antibes, en janvier 1991. JACQUES SOFFER / AFP.

Trump a un problème avec les Français. «Leur président [François Mitterrand, NdT] est un type arrogant, totalement stupide, qui essaie de regagner du terrain en vendant sa technologie nucléaire à toute le monde et c’est une honte, une honte.»

Quel est la solution? Je le lui demande. Comment faire en sorte que les Français arrêtent, comment faire pour que les Pakistanais cessent d’utiliser la technologie française? «Je pense qu’il faut leur faire mal, économiquement où d’une autre manière. Je crois que la solution est largement économique. Parce qu’il y a beaucoup de pays qui sont économiquement fragiles et que nous disposons d’un pouvoir assez vaste et que nous n’utilisons jamais. Ils dépendent de nous en matière de nourriture, de matériel médical. Et je ne suggérerais jamais d’utiliser cette arme, sauf sur ce sujet. Parce que ce sujet est bien plus important que tous les autres.»

Il marque une pause.

«J’aurais tendance à dire que le plus simple serait d’y aller et de tout nettoyer.
–Comme les Israéliens avec le réacteur irakien?
–Je n’ai pas vraiment envie de me faire l’avocat d’une telle pratique, car elle a l’air radicale. Et vous savez, si vous n’avez pas pris le temps de bien en discuter, ça pourrait même apparaître déraisonnable et c’est pourquoi je ne suis pas certain que ce soit même une bonne idée de vous en parler.»

«Hey Donald, je veux en croquer!»

Soudain, nous sommes interrompus. Un type apparaît de l’autre côté de la séparation entre notre banquette et la sienne et dit, d’une voix forte et braillarde: «Hey Donald, je veux en croquer!»

Cet intrus un peu agité semble croire que Donald et moi sommes en train de négocier un contrat.

«Salut Jack, répond Trump. Tu veux en croquer?»

«Mais oui, Jack, m’attendais-je à entendre Trump lui répondre. On est en train de chercher le moyen de défoncer la centrale nucléaire pakistanaise à Islamabad. Tu nous fournirais les munitions?»

Mais au lieu de ça, Trump poursuit, impassible:

«Tu vas bien? Super, Jack.»

Et il en retourne à son sujet: comment faire rentrer le génie nucléaire dans sa lampe.

«C’est vraiment un sujet gênant, dit-il. Je ne veux pas de cet article. En fait, j’aurais préféré qu’il n’y ait pas d’article et quand j’ai appris qu’il allait traiter de ce sujet, j’ai dit: "On laisse tomber". Moi, j’aurais préféré un article sur l’Atrium de la Trump Tower.
–On peut en parler. Est-ce que vous voulez me parler de l’Atrium?»

Ce qui suit est le moment le plus étonnant de notre entrevue et me persuade que l’intérêt de Trump pour la prolifération nucléaire est réel. Il écarte mon offre de l’écouter me parler du succès de l’Atrium. Le grand commercial laisse passer l’occasion de se faire mousser. Il en revient au Sujet.

Il me parle de Deadly Gambits et du sabotage bureaucratique ayant annihilé toute possibilité de contrôle des armes entre les deux superpuissances. Et pourquoi nos négociateurs ne seraient même pas fichus de conclure un accord si une possibilité s’en présentait.

«Je vais vous dire. Il y a une très très très grande différence entre quelqu’un qui a régulièrement conclu de grands accords –et je ne parle pas de moi, d’ailleurs– quelle qu’en soit la nature, et d’ailleurs il n’y a pas beaucoup de personnes de ce genre; ils sont une poignée à travers tout le pays. Il y a donc une très grande différence entre quelqu’un qui a régulièrement rencontré le succès et quelqu’un qui travaille depuis des années pour un salaire moyen dans un service gouvernemental, et dans de nombreux cas parce que le secteur privé, qui a été confronté indirectement à ces gens, n’a jamais voulu en embaucher un seul et pare qu’il ne les considère pas comme assez capables. Pourtant, années après années, ils sont promus, promus, promus, lentement mais sûrement. Le secteur privé les a ignorés et soudain ce sont ces gens qui sont en train de négocier votre existence et celle de vos enfants, de vos familles et je peux vous dire que ça fait une sacrée différence.»

Il marque une pause dans son discours dépassionné.

«Vous savez, vous m’avez demandé de parler du succès de l’Atrium de la Trump Tower –mais à côté, ça n’est rien. C’est dur de se détacher de ce sujet quand on commence à s’y intéresser.»

L'accord, «un don et un art»

Et la négociation d’accord comme un art, demande-je à Trump. Qu’est-ce qui sépare ceux qui sont né avec ce talent des autres?

«C’est un don et un art, totalement. Bon –une fois encore, je ne veux pas dire que je l’ai. Je parle juste de certaines personnes. Certaines personnes sont tout simplement douées. Il y a un talent pour conclure des accords. Je suis par exemple allé dans des réunions ou certains de mes employés les mieux payés, des types brillants, sortis de Harvard, m’ont dit que tel accord était mort. Moi j’y suis allé et j’ai conclu l’accord. Et non seulement j’ai conclu l’accord, mais j’ai conclu un bien meilleur accord que celui qu’ils auraient pu conclure.

 

Et d’un autre côté, j’entends des gens me dire que tel ou tel accord est garanti. Que c’est sûr à 100%. Que ça va se faire. Et je regarde ces gens et je leur dit: "Cet accord ne se fera pas. Jamais ils n’accepteront. Je vous le garantis". Et pour un autre accord, d’autres vont vous dire "Aucun accord possible" et moi je réponds: "Ils en meurent d’envie. Cet accord va être conclu". Et cet accord est conclu. Et l’autre ne le sera pas. J’ai vu des certitudes voler en éclats parce que les gens agissaient n’importe comment. J’ai vu des plantages assurés se transformer en réussite parce que certains étaient convaincus qu’un accord était possible.»

Puisque nous sommes sur le sujet des accords, je demande à Trump de me parler de ses dernières négociations en date.

«J’ai conclu le gros accord avec Hilton à Atlantic City il y a un mois, me dit-il. C’était un énorme accord. J’ai acheté le plus gros casino du monde. J’ai acheté l’Hôtel St. Moritz. Et bien sûr Lincoln West.
–Et vous allez faire quoi? Laisser tomber le plan initial?
–Oui, dit-il. Je n’en veux pas. Je veux changer tout le quartier. Ça va être un projet incroyable. Incroyable. Ça va être très spectaculaire. On va parler de ce truc partout dans le monde.
–Vous allez construire le plus haut immeuble du monde?
–Et bien, entre vous et moi, j’y pense et c’est sans doute le seul site sur lequel vous pouvez le construire, il est tellement énorme. Plus de 100 acres de terrain. Le front de mer du West Side, entre la 59e et la 72e rue. J’ai acheté le site pour 100 millions de dollars et juste après, deux blocs vers l’est, il y a eu un autre accord à 500 millions pour un site de 2,5 acres. Moi, j’ai tout le front de mer pour 100 millions de dollars. C’est un gros morceau,
dit-il, satisfait d’évoquer cet accord. Je pense que ça sera la plus grande de mes acquisitions.
–A ce point là?
–Ça va être le plus gros projet de l’histoire de la ville. Le West Side est en effervescence.  J’ai acheté à un moment où la ville n’était pas aussi bourgeonnante. Ça sera le projet le plus spectaculaire de l’histoire si je peux faire ce que je veux faire.»

Mais qu’en est-il de cet autre accord que Trump semble dénigrer, ces 2,5 acres à l’est de Lincoln West side, les terres du Coliseum, que Mort Zuckerman et Salomon Brothers ont acheté pour un demi milliard? Est-ce que Trump ne lorgnait pas dessus? Est-ce qu’il ne regrette pas de ne pas l’avoir eu? Trump me fait part de ses sentiments sur cet accord conclu par Zuckerman. Mais ils sont plus proches du ridicule que des regrets.

«Non, je ne l’ai jamais regretté. Pas une fois. Quand j’ai appris le montant de leur offre, je me suis dit: "Je n’ai pas perdu, j’ai gagné". On ne gagne pas quand on paie trop cher pour quelque chose.
–Ils ont payé trop cher?
–Même si ça se passe très bien, ce dont je doute, avec un tel prix, ils ne pourront pas gagner d’argent. Et si ça marche moyennement, ils ne pourront pas se permettre de perdre une telle fortune. Et si ça marche mal, oubliez. C’est juste trop d’argent.
–Ça pourrait les couler?
–Je ne sais pas si ça pourrait les couler parce que je ne connais pas l’état de leurs finances. Mais ce que je sais, c’est que c’est une catastrophe. J’ai fait une offre à 200 millions de moins et quelqu’un m’a dit: "Qu’est-ce qui se serait passé si vous l’aviez emporté?" J’ai répondu: "J’aurais demandé à ce qu’on recompte, parce que le montant de mon offre était ridicule".
–Et qu’est-ce qui leur est passé par la tête, selon vous, qu’est-ce qui les a convaincus de payer un demi-milliard?
–Je n’en sais rien. Croyez-moi. Tout le monde était sur des offres entre 200 et 300 millions, sauf certains qui proposaient moins de 200 millions. Ils ont payé 500 millions parce qu’ils ont déjà dû payer 460, plus 40 ou 50 millions pour le métro, plus les coûts divers de démolition du gros bâtiment. Ils ont déjà dépensé 550 millions avant le premier coup de pioche.»

En plus de la catastrophe financière que représente selon lui le site du Coliseum, il prévoit également une possible catastrophe physique pour le palais des congrès de la ville, qui ne cesse de poser des problèmes. Trump possédait le terrain et avait proposé de construire le palais des congrès pour 250 millions de dollars. Ceux qui ont remporté le contrat ont désormais trois ans de retard et ont dépassé le budget de 200 millions. Trump n’a pas à offrir que des poses triomphantes, en mode «Je vous l’avais bien dit». Il avertit: le ciel ne va pas leur tomber sur la tête –mais le toit pourrait bien le faire.

«Ce toit est tellement énorme que personne ne sait ce qui va se passer. Il n’existe tout simplement pas de charpentier capable de vous construire un toit aussi grand. Et si vous vous y connaissez un peu en charpente de toit… ce toit va se mettre à fuir, comme une passoire et qui sait ce qui va se passer avec 1,5 mètre de neige sur un toit en verre?
–Vous pensez que c’est dangereux?
–J’en sais rien. J’espère que non. Mais dites-moi ce qui va se passer si vous avez 1,5 mètres de neige sur un toit en verre? Moi je sais que je préfèrerais être ailleurs que là.»

Trump pense que l’âge d’or de l’immobilier à Manhattan est en train de se terminer. «Il y avait de gros acheteur à la mauvaise époque, vers 1975, dit-il. Et j’étais l’un d’eux.» Pour les nouveaux venus, selon lui, les espoirs de faire des affaires sont minces.

«Ecoutez: quand un type paie 500 millions de dollars pour le Coliseum, dit Trump, en revenant sur le dernier achat de son rival, pour moi c’est tout sauf un succès. C’est payer beaucoup, beaucoup trop cher. C’est dommage, surtout quand on compare à l’avantage que j’ai eu d’acheter des choses il y a des années quand les prix n’étaient pas les mêmes. Aujourd’hui, pour le prix que j’ai payé pour l’emplacement de Tiffany’s,  qui est sans doute le meilleur emplacement du monde, vous pouvez vous acheter une épicerie dans le West Side. L’âge d’or des grands achats immobilier est terminé et les gens ne se battent plus que pour des miettes. Ils rassemblent ces sites mal fichus au milieu d’un bloc, avec un demi-bloc ici, un demi-bloc de vieux immeubles là, une cours d’immeuble d’une autre rue sur un site industriel. Je pense qu’ils vont se faire bouffer.»

Et il ne voit pas non plus qui que ce soit faire fortune sur le marché des tours.

«Je pense que les espaces de bureaux du centre ville ne vont pas davantage se vendre ou prospérer. Je vais vous dire, Ron, ceux qui vont être le plus durement frappés sont ceux qui travaillent dans le développement marginal de petites propriétés et il y en a des tas. Je pense que ces gens vont tous se faire bouffer.»

Et quel a donc été le plus bel accord conclu par Trump durant cet âge d’or de l’immobilier? Il refuse d’être précis, mais parle avec emphase d’un accord à Atlantic City dont il affirme qu’il lui offre «des retours infinis».

«Le casino à Atlantic City, j’ai commencé à le construire. Et puis il y a eu l’Holliday Inn. Ils ont balancé 200 millions de dollars pour construire un hôtel que j’avais déjà commencé. On avait débuté les travaux. J’en étais au troisième étage quand ils sont venus me voir et qu’ils m’ont dit qu’ils étaient prêts à investir leur argent et à garantir tout, alors je me suis dit: "Pourquoi est-ce que je devrais être propriétaire à 100% d’un truc en investissant peut-être 250 millions de ma poche quand je peux en avoir 50% sans rien sortir et me voir de surcroît garantir quand même si ce bâtiment perdait de l’argent, ils seraient garants?" Alors ils sont garants et ils ne paient pas les factures de management, rien. Moi, je détiens 50% de ce casino pour 0 dollars investi et un paquet d’argent qui en sort.
–Ça semble être un bon accord.
–C’est vraiment ce que l’on appel un retour infini. Pas un retour sur investissement. Un retour infini, parce que j’ai récupéré 50% du casino pour rien. Et ça va représenter un bon paquet d’argent.»

Et puis voilà que l’on parle de cet accord qu’il a presque failli conclure, qui ne lui aurait pas valu des retours infinis mais des regrets infinis.

«Je m’apprêtais à rentrer dans le business du pétrole il y a deux ans et demi, avec de larges parts dans une compagnie qui ne pouvait pas se planter et au dernier moment,  j’ai décidé de me retirer. Cette société, c’était en fait un énorme énorme énorme groupe de sociétés détenues par un grand nombre de personnes très très riches –à l’époque. Et bien vous savez quoi? La boîte a fait faillite. Dans une certaine mesure, c’est le meilleur accord que j’ai conclu, parce que finalement, je ne l’ai pas conclu. J’aurais perdu tout ce que j’avais gagné à Atlantic City. Voilà bien un truc dans lequel j’ai finalement décidé de ne pas investir alors que tout le monde me disait d’y aller. Ca m’aurait coûté des centaines de millions de dollars.
–Qu’est qui vous a fait faire machine arrière à la dernière minute?
–Et bien, déjà parce qu’honnêtement, creuser des trous dans le sol, ça ne m’a jamais vraiment intéressé. Vous savez, l’autre jour, je discutais avec un type qui travaille dans une société prospère qui est spécialisée dans les câbles électriques. Il est passé devant la Trump Tower et il m’a dit: "Vous savez Donald, ce qui est vraiment beau dans votre domaine, c’est que vous pouvez le voir. Moi, j’ai dépensé des centaines de millions de dollars dans des câbles que j’enfouis dans le sol et personne ne les voit. Il n’y a aucune gratification. Mais regardez ce que vous avez! Vous êtes un artiste, c’est votre tour!" Alors sur cette histoire de pétrole, j’ai parlé avec des géologues et ils évoquaient les différentes probabilités de trouver du pétrole et j’ai dit "C’est ridicule. C’est du pur hasard". J’ai donc décidé de lâcher l’affaire. Si j’avais conclu cet accord, on ne serait sans doute pas en train d’en parler aujourd’hui, sauf à ce que vous me demandiez: "Alors, comment avez vous fait pour finir sur la paille, où est-ce que vous vous êtes planté?"»

Brut de décoffrage

Mais l’excitation de conclure de tels accords semble avoir quitté Trump. Rien ne peut se comparer au Sujet. «Rien ne compte plus pour moi désormais», me dit-il.

Il a «passé tellement de temps sur cet autre chose», dit-il, pour parler du Sujet, qu’il n’a «plus guère de temps pour des accords plus conventionnels». C’est qu’il est en quête d’un type d’accord bien plus important, son Accord Ultime. Le Plan Trump. Oh, bien sûr, il ne l’appelle pas le «Plan Trump». Et il nie même vouloir faire partie de ceux qui souhaitent négocier cet accord. Mais il est convaincu qu’il faut un accord, que c’est maintenant ou jamais et que les gens de Washington ne font rien pour que cet accord se fasse.

«Pourquoi ne ressentent-ils pas ce caractère d’urgence? lui dis-je. Pour partie, me dit-il, c’est le facteur «pilote de Kadhafi»:

«Les gens croient que parce que nous l’avons et les Russes l’ont, personne ne l’utilisera parce qu’ils se disent que toute le monde n’est pas nécessairement cinglé. Ils ne s’imaginent pas Kadhafi rentrer dans son avion, gifler ses subordonnés et hurler comme un cinglé sur ses pilotes. Ce type est un fou dangereux. Et que se passait-il s’il avait la bombe et que quelque chose arrivait, comme quand nous avons abattu deux de ses avions? Il est fou furieux, il ne se maîtrise plus et il dispose de vingt missiles pointés vers les États-Unis. Washington. Je veux dire: vous croyez sérieusement qu’il n’appuierait pas sur le bouton?

 

Et puis il y a la bombe dans un colis piégé. La bombe que vous pouvez dissimuler dans un attaché-case. Je ne vous parle même pas de missiles ou d’avions. Vous vous pointez avec votre enregistreur, dit-il en pointant du doigt mon magnétophone Sony bien innocent, et vous dites que c’est un enregistreur et personne ne saura faire la différence. Et c’est ce qui nous attend d’ici vingt ans.»

Mais en quoi pense-t-il être en mesure de faire en sorte que cette horreur nucléaire qu’il anticipe ne se réalise pas?

«Je ne crois pas qu’il s’agisse de moi. Je ne dis pas ça pour me faire mousser. Mais cette personne doit être issue d’un petit groupe de personnes. Quelqu’un qui a cette capacité de négocier un accord. Parce qu’il faut absolument négocier un accord. Mais pas avec les gars actuels, dit-il, en faisant référence aux négociateurs, ceux de Reagan. Ils ne sourient pas, ils ne dégagent aucune chaleur; on a pas même l’impression que ce sont des êtres humains. Qui diable voudrait donc leur parler? Ils n’ont aucune capacité à rentrer dans une pièce et à sceller un accord. Ils ne sont pas vendeurs, au sens positif du terme.»

Quel est donc l’accord que Trump imagine possible? Quel est le Plan Trump?

«C’est un accord avec les Soviétiques. Nous pouvons les approcher sur cette base: nous reconnaissons tous deux que le traité de non-prolifération ne marche pas, qu’une demi-douzaine de pays sont sur le point d’obtenir la bombe, ce qui ne peut que causer des problèmes aux États-Unis et à l’URSS. La stratégie de la dissuasion par le biais d’une destruction mutuellement assurée qui empêche les États-Unis et l’URSS de s’envoyer des missiles nucléaires ne fonctionnera pas entre l’Inde et le Pakistan. Ni dans le cas d’un dictateur fou avec une bombe miniaturisée. La seule solution est que les deux superpuissances s’engagent afin d’empêcher que la nouvelle génération de nations disposées à se doter de la bombe ne le fasse. Par tous les moyens nécessaires.»

«La plupart de ces pays sont, d’une manière ou d’une autre, sous la domination des États-Unis ou de l’Union soviétique, ajoute Trump. Ces deux nations ont les moyens de dominer n’importe lequel de ces pays. Nous devrions utiliser notre puissance de représailles économiques et ils devraient également faire usage de leur potentiel de représailles et, à nous deux, nous empêcherons ce problème de survenir. Il aurait été mieux de faire quelque chose il y a cinq ans, mais je crois que même avec un pays comme le Pakistan, il faut agir maintenant. Dans cinq ans, ils nous riront au nez.
–Vous pensez que le Pakistan va plier? Qu’on ne va pas devoir leur offrir quelque chose en échange?
–Peut-être qu’il faudra leur offrir quelque chose. Mon idée c’est de démarrer aussi doucement que possible. Appliquer autant de pression que nécessaire pour atteindre l’objectif. Et vous finissez par leur dire "Allez, débarrassez-vous de la bombe". Si ça ne marche pas, vous commencez à leur couper des aides. Et puis d’autres aides, et de plus en plus. Vous faites tout le nécessaire pour que ces gens se retrouvent avec des émeutes dans les rues, qu’ils n’aient plus accès à l’eau, que les concerts de charité soient terminés, qu’ils ne puissent plus se nourrir. Parce que c’est la seule manière de les contraindre à cesser –les gens, les émeutes.
–Et les Français alors,
dis-je à Trump, ils…
–Moi je leur tomberais dessus vraiment fort, dit-il, parce que je pense qu’ils sont le pire exemple de…
–Oui mais ils ont déjà la bombe. Vous croyez qu’ils vont y renoncer?
–Et bien, laissez-moi vous dire que s’ils n’y renoncent pas…
–Non mais regardez, ils ont coulé le navire de Greenpeace…
–Oui, ils ont la bombe, mais ils n’ont pas aujourd’hui les capacités de frappe qu’ils auront dans cinq ans. S’ils n’y renoncent pas –et je ne parle pas de réduire ni même de cesser de produire des bombes, parce que cesser ne signifie rien. Je veux dire se débarrasser de toutes leurs bombes. Et s’ils ne le font pas, j’imposerai à ce pays des sanctions tellement dures, tellement incroyables…»

Les Français, je leur tomberais dessus vraiment fort

Donald Trump

OK, bon, je n’ai jamais dit que le plan Trump était un plan diplomatique très sophistiqué. Pour l’instant, il est encore un peu brut de décoffrage. C’est une vision d’accord. Il n’a pas reçu l’imprimatur des génies militaires qui ont inventé le Dense Pack. Voyez-le plutôt comme une version moderne de la Modeste Proposition de Swift.

C’est ce  genre de choses qui me donnent envie de défendre Trump. Ce n’est pas tant que je pense qu’il a la solution, mais j’aime la vision d’urgence qu’il a du problème. J’aime le fait qu’il utilise ses contacts à Washington, les possibilités que son argent lui offre, pour pousser la bande de mous du genou de Reagan à faire quelque chose de rationnel dans le domaine du nucléaire.

Trump me balance, hors micro, assez de noms pour me convaincre qu’il a effectivement des contacts à haut niveau et qu’il est «en train de négocier dans les hautes sphères sur ce sujet». Je ne sais pas jusqu’à quel point on peut le prendre au sérieux sur ce point, mais j’ai l’intuition qu’il se montre probablement –et c’est à porter à son crédit– hâbleur avec ses interlocuteurs et que les gens de Washington D.C. doivent certainement considérer ses interventions sur le nucléaire avec le même enthousiasme que les invités d’un dîner de mariage qui se préparent à entendre la Complainte du vieux marin. Souvenez-vous la manière dont le convive, dans le poème de Coleridge, est au départ irrité par le vieux marin avant d’être totalement fasciné par son récit, quand il lui parle de cette vision d’horreur sur les étendues salées, cette rencontre infernale avec l’albatros qui continuait de le hanter.

Trump, dans son 21, est un peu comme le vieux marin. Au milieu du brouhaha de tous ces hommes d’affaires en train de négocier entre le dessert et le café, il est hanté par la vision d’un fou au milieu du désert, la vision du pilote de Kadhafi.

Ron Rosenbaum
Ron Rosenbaum (19 articles)
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