Culture

Luz: «J’ai besoin de sortir le monstre pour éviter qu’il m’habite»

Vincent Brunner, mis à jour le 07.04.2016 à 5 h 16

Loin du dessin de presse, l'auteur vient d’adapter le manifeste humaniste d’Albert Cohen, «Ô vous, frères humains». Du 13 novembre à la commémoration des attentats de janvier 2015, rencontre autour de l’année écoulée, sans masque et sans musique.

Détail d'une planche de «Ô vous, frères humains» (Futuropolis).

Détail d'une planche de «Ô vous, frères humains» (Futuropolis).

Un après-midi de mai 2015 entrecoupé de rendez-vous avec les psys (c’était une coïncidence), Luz m’avait parlé de Catharsis, de Charlie Hebdo et, surtout, de comment le dessin l’avait aidé à comprendre ce qui, depuis les attentats de janvier, était «baisé dans sa tête». Quasi un an après, retrouvailles à la coule autour d’un micro et de bières. Plus de psys à l’agenda: «J’utilise les journalistes, ça me permet d’économiser 50 euros.» Mauvaise vanne de ma part: «Ha, mais moi j’avais quand même prévu de te faire une petite note.» Il rit quand même de bon cœur, de ce rire irrésistible qu’il est difficile de ne pas accompagner.

Pour qui le connait assez intimement depuis des années –mon titre de gloire a longtemps été d’apparaître dans Claudiquant sur le dancefloor, braillant: «Sol Karlus, c’est quoi comme groupe?», Luz n’a physiquement pas changé. En revanche, à l’intérieur, des ressorts se sont cassés depuis le 7 janvier 2015. Avant, dans le décor, il y avait toujours de la musique, du rock mutant, de l’electro psyché ou le contraire, qu’importe, quelque chose de joué plutôt fort. Cette passion qui le secouait, et l’avait propulsé DJ indie rock, s’est envolée.

«J’écoute encore de la musique, mais je me force. Ce n’est pas imaginable pour celui que j’ai été! Ça m’énerve parce que c’est tout un pan de ma vie qui a disparu… Eh bien, faut accepter que c’est peut-être à jamais.»

Parfois, Luz utilise un code. Un code que l’on comprend instantanément, un code à la redoutable efficacité. Pour évoquer les sinistres événements des 7 janvier et 13 novembre 2015, il parle juste du «7» et du «13». Comme si sa mémoire avait sanctuarisé les deux nombres, désormais attachés à jamais aux sanglants attentats.

«Ce que j’ai pu vivre le 7 comme d’autres le 13 ou à Bruxelles, ce que d’autres ont vécu avant… Comment tu traduis ce sentiment nouveau, comment tu traduis l’effroi? Je vis avec une forme de paranoïa, d’effroi permanent, de mélancolie paranoïaque… Quand ta vie est par terre, tu vis avec des antonymes, avec des adjectifs qui s’opposent. "Ha merde, j’avais jamais pensé que la psyché humaine pouvait être aussi riche". Même si ce n’est pas moi qui ai créé cette "richesse". Le reste de mon travail sera inspiré par la confrontation des émotions que l’on ramasse… C’était plus facile de travailler sur l’humour.»

«Je ne pouvais pas ne pas quitter Charlie»

En septembre dernier, Luz a quitté Charlie Hebdo après avoir fait le boulot.

«Je ne pouvais pas ne pas quitter Charlie, ce n’était plus possible. Il n’y a pas longtemps, Camille [son épouse, ndlr] m’a dit que le dessin de couve juste après les attentats, le "Tout est pardonné", c’était mon dernier combat. Elle a tout à fait raison, c’était le dernier combat lié à tous ceux que j’ai menés avec Charlie, sur la liberté d’expression, sur la liberté de dessiner les cons. Je ne me l’avouais pas encore, mais, une fois ce dessin fait, Charlie, c’était terminé pour moi.

 

Après, j’ai tenu, je suis plutôt fier de mes pages sur la montée du FN, peut-être le seul phénomène d’actu pour lequel j’avais envie d’utiliser mon dessin pour appuyer une sorte de vigilance. Le combat, c’est fait. Maintenant, chaque bouquin est une petite bataille. Sauf qu’il n’y a qu’un seul protagoniste, moi et ce qu’il y a dans ma tête ».

Gérard Biard, Luz et Patrick Pelloux présentent la couverture du premier Charlie Hebdo après les attentats, le 13 janvier 2015. MARTIN BUREAU / AFP.

Pour autant, s’il a quitté la rédaction de l’hebdomadaire, Luz reste un lecteur averti de Charlie Hebdo. «J’aurais bien aimé faire la couve sur Bowie mais celle de Coco était tellement absurde, je crois que j’aurais voté pour elle. Tout va bien, ils n’ont pas besoin de moi.» Il admire la ténacité de l’équipe survivante:

«Chaque couve est suranalysée, c’est un enfer. Ils ont énormément de courage, je les aime pour ça aussi. J’ai toujours été persuadé que le dessin de presse –et plus particulièrement dans Charlie– était un acte d’irresponsabilité joyeuse. Ce qui est courageux de la part des gens de Charlie, plus particulièrement des dessinateurs, c’est de réussir à être tout aussi irresponsables alors que le monde entier les regarde. Moi, je ne pouvais plus, je ne me sentais plus libre devant ce regard médiatique permanent et parfois absurde.

 

On sait qu’un dessin ne nous appartient plus à partir du moment où quelqu’un le lit, c’est presque de la physique quantique. Sauf que là, il y a le regard un peu pervers de ceux qui attendent la prochaine affaire. Je pensais que quand tu ouvrais les pages de Charlie, tu entrais dans l’histoire de Charlie, que l’on n’avait pas besoin d’expliquer que l’on est antifasciste vu que l’on a travaillé pendant des années contre les fachos. Désormais, tu auras toujours un connard qui va te sortir que tel dessin de Charlie est raciste. Si tu vois qu’un dessin de Charlie est raciste, c’est peut-être toi qui a un problème avec le racisme! Parfois, un tweet peut avoir plus de force que vingt ans de dessins de presse…»

Il ajoute: «J’ai évacué Charlie pour virer les derniers oripeaux qui pouvaient travestir l’image que l’on avait de mon travail. Maintenant, il faut dessiner, il n’y a plus que ça à faire, mais dessiner vraiment, sans se cacher derrière un masque.»

Finalement, son dernier rapport direct à l’actu consiste en l’unique dessin dont il gratifie l’émission de Canal +, Groland. «Mais ça me manque d’être dans cette gymnastique permanente de l’hebdo, ça me manque de soulever de la fonte.» Désormais, il doit s’habituer à un unique rythme, celui des livres. On aurait rêvé se revoir pour parler de son adaptation de Shining de Stephen King, qu’il envisageait l’année dernière. Mais le maître de l’horreur américaine n’a pas (encore ?) répondu à la lettre très personnelle que Luz lui a envoyée. «Le souci de King, c’est d’avoir la maîtrise. Quand un clampin arrive en disant: "Je veux adapter votre œuvre, j’ai un lourd passé derrière moi…." Peut-être que j’ai mal construit ma lettre, que j’y ai mis trop de choses intimes…» Pour autant, le dessinateur n’a pas abandonné l’idée d’adapter en BD l’œuvre d’un autre. Au contraire.

«Au sortir de Catharsis, moi, le personnage Luz, était rincé. Désormais, j’ai même du mal désormais à me dessiner pour les copains. Quelque part, du fait que j’ai vu ma gueule dans des journaux, j’ai l’impression qu’elle ne m’appartient plus vraiment. C’est une logique de retrait général, médiatique et graphique. En dehors même de l’obsession que j’avais d’adapter Stephen King, la nécessité d’adapter une autre œuvre dans laquelle je pouvais insinuer des choses personnelles est devenue vraiment capitale.»

«Je crois qu’à un moment donné, je n’ai été pas très loin de l’hôpital psy, après le 7»

Vu que son éditeur, Futuropolis, appartient au groupe Gallimard, il s’est penché sur l’immense répertoire maison. Un nom s’est dégagé: Albert Cohen. «J’ai pensé à Belle du Seigneur, mais il y avait cette impossibilité: comment traduire en dessins ces longues logorrhées sans ponctuation? Du coup, j’ai parlé de Ô vous, frères humains, le premier bouquin de Cohen que j’ai lu à seize ans. Il m’avait incroyablement marqué à l’époque. À ce moment-là, on était dans le débat sur le négationnisme, sur le Front national qui était arrivé au Parlement.»


 

Dans la bibliographie d’Albert Cohen, Ô vous, frères humains se distingue par son caractère autobiographique et sa genèse à plusieurs étapes. En 1905, le petit Albert (Cohen) s’apprête à célébrer ses dix ans. Dans une rue de Marseille, un camelot vante les mérites d’un détachant universel. Quand Albert s’approche afin d’en acheter pour sa maman, le camelot se lance dans un horrible discours antisémite qui transforme cette journée de fête en cauchemar. «Il y a un mystère dans ce livre que j’ai réussi à comprendre, explique Luz. Cohen l’a écrit deux fois en 1945, pour la revue la France Libre en juillet et puis dans Esprit en septembre. Il y avait l’urgence de parler de cette histoire au sortir de la guerre, au moment où l’existence des camps de concentration est révélée publiquement. Et puis, à la fin des années 60, alors qu’il a connu le succès avec Belle du Seigneur, il se dit qu’il faut ressortir ce texte. Il voit un graffiti antisémite et comprend que son livre a toujours une actualité.»

L’année dernière, Luz relit Ô vous, frères humains, se rend compte que son message est aussi vital aujourd’hui qu’à sa sortie en 1972. «L’objet de ce manifeste humaniste, c’est de dire: "Bon, on ne va pas se leurrer, ça ne sert à rien de faire semblant de se renifler le trou du cul et de s’aimer, on ne va pas tous s’aimer. Par contre, on peut essayer de ne pas se haïr". Cela demande un vrai travail humain. Evidemment, Cohen parle de l’antisémitisme mais il parle du terreau premier de la haine. Quand tu regardes le monologue du camelot, il peut te paraître complètement insensé et, en même temps tu le retrouves sur les réseaux sociaux ou en ouvrant une page YouTube d’Alain Soral. C’est le même plaisir, la même jubilation haineuse.» A la fin du livre, Albert Cohen, après avoir raconté comment la haine du camelot a ravagé l’enfant qu’il était, va jusqu’à déclarer son amour humaniste pour le marchand antisémite. «Oui mais c’est: "Je vous emmerde tellement que je suis capable de vous aimer". Finalement, je me fais la réflexion, c’est peut-être l’histoire de la couve de Charlie du "Tout est pardonné".»

Une planche de Ô vous, frères humains (Futuropolis).

Cette seconde lecture ramène d’autres souvenirs à la surface.

«J’ai eu l’impression de mieux percevoir les angoisses du petit Albert: la peur de l’autre, la peur de ce monde adulte qui à un moment donné ne vous offre plus la possibilité de le comprendre. Une chose que je n’avais pas saisie au départ, c’est sa déambulation, sa quête de soi. Sauf que ça part dans tous les sens, dans une espèce de folie que l’on accepte plus facilement d’un gamin que d’un adulte.

 

Un enfant qui joue dans son coin avec ses doigts, on ne va pas l’envoyer à Sainte-Anne! Alors que, je crois qu’à un moment donné, je n’ai été pas très loin de l’hôpital psy, après le 7. La folie du gamin, c’est une partie de la mienne, aujourd’hui. Qu’est-ce qui se cache derrière ce paysage parisien, derrière les tuiles? Est-ce qu’il y a quelqu’un? Est-ce que soi-même, on va devenir un monstre parce que l’on en voit partout? C’est une forte inquiétude, j’ai besoin de sortir le monstre pour éviter qu’il m’habite. Il prend suffisamment possession de moi.»

Il rit mais, pour le coup, je ne l’accompagne pas.

«Vu que je ne suis plus du tout "de Charlie", cette particule un peu noble...»

Dans le livre se côtoient donc le petit Albert, le vieil Albert mais aussi, cachés derrière le crayon, le jeune Luz et son homologue quadragénaire.

«C’est un grand mystère d’être gamin. Quel est l’imaginaire d’un enfant? Toute ta vie adulte, on essaye de te l’enlever. La vraie réussite de la vie, ce n’est pas avoir une Rolex à 50 ans, c’est d’avoir gardé un poil de cet imaginaire. J’ai cherché à retrouver cette capacité d’inventer le monde qui t’entoure quand tu es gamin, j’ai essayé de convoquer cette parcelle d’enfance enfouie que l’on a chacun en nous.

 

Le petit Cohen, ça peut être tout le monde. Dans mon enfance, j’ai aussi été un gamin comme ça, qui pouvait pleurer dans les chiottes parce qu’il portait des lunettes, qu’il avait reçu le ballon dans la gueule et que ses lunettes étaient cassées. La dernière fois que j’ai pleuré comme ça, c’était à la mort de Cabu. Après son enterrement, je me suis enfermé dans les chiottes pendant un quart d’heure. Et c’était la même chose que lorsque j’étais gamin!»

Interlude autocentré: comme j’étais un vrai ectoplasme en sport, j’ai aussi un peu goûté à ça, l’humiliation d’être toujours le dernier choisi quand on jouait au foot dans la cour de la récré. Ou le zéro au grimper de corde.

«Oui, on se demande ce que sont devenus ceux qui étaient choisis en premier dans l’équipe de foot. Ils sont au PS, chez les Républicains? Tu te dis que la société avance parce que les petits Albert que nous avons été ont pu sublimer ça, survivre, avancer. Peut-être que, d’une certaine manière, je vis dans une bulle de gens qui ont toujours été nuls en sport. Mais les camelots existent partout autour de nous, le message anti-haine de Cohen est tout autant utile maintenant qu’au XXe siècle.»

Dans son adaptation, lumineuse malgré le trait sombre, il a préféré adopter le registre de la BD muette (à part sa dernière partie) en ayant recours à de formidables astuces graphiques, dignes des meilleurs raconteurs d’histoires dessinées.

«Vu que je ne suis plus du tout "de Charlie", cette particule un peu noble, ha ha –"de  Charlie de la Touffe en berne"–, cette particule qui travestissait  le regard qu’on avait sur mon travail, on pourra regarder les vieux numéros en se disant: "Ha ben ouais, il y avait déjà chez Luz un peu de Willem, un peu de Crumb, un peu de Cabu, un peu de Will Eisner…"

 

Ce que la majorité des gens a retenu de mon travail dans Charlie, ce sont les couvertures, les choses très compréhensibles et partageables. Pas forcément les grandes doubles pages de reportage. Pareil, Ô vous, frères humains est traversé par plein de références conscientes ou inconscientes, des copains dessinateurs vivants, des dessinateurs qui ne sont pas des copains. En dessinant la planche où je montre Albert devant une église, j’ai énormément pensé aux reportages de Cabu. Peut-être qu’il l’avait dessinée cette église, pas impossible.»

«Mes bouquins, c’est une manière de prendre un verre en terrasse avec quelqu’un»

Flashback. La nuit du 13 au 14 novembre. «Ma femme et moi, on se retrouve comme un citoyen lambda du 7. On n’est plus au milieu de la tourmente mais elle entoure peut-être des gens qu’on aime. Par "chance", et je dis ça avec beaucoup de guillemets, il n’y avait pas parmi les victimes des gens que l’on connaissait précisément, juste un copain qui avait été témoin mais pas blessé.» Cette nuit, il se relève pour finir une planche, celle où l’on voit le petit Albert perdu au milieu d’une ville qui semble chanceler et se replier sur elle-même.

«Je crois que j’ai bu trois-quatre bières. Au bout du compte, je l’ai dessinée en apnée. Le lendemain, je me souvenais plus de ce j’avais fait. Je l’ai gardée même si elle ne correspond pas à la maîtrise de l’ensemble du reste. En même temps, c’est comme les croquis de concert. Si tu es dans un pogo et que c’est mal dessiné, ça témoigne d’une soirée assez balancée. En revanche, si ton dessin est très léché, ça veut dire que tu as vu un groupe de folk et que tu t’es un peu emmerdé.

 

Il fallait que je garde cette planche, même si elle a plein d’erreurs, même si elle est un peu souillon. Parce qu’elle témoignait de la psychologie dans laquelle j’étais quand je l’ai réalisée. Et puis, je suis un sale gosse. Le dessin, c’est faire croire au lecteur que tu es appliqué alors que pas du tout. Tu dessines des pages complètement ivre mort, dans un état psychologique complètement dingue, tu jettes, tu déchires, tu découpes… J’avais envie qu’il y ait de la vie dans le livre, alors que ça parle de haine.»

J’ai beaucoup imaginé à terre des gens que j’avais dessinés debout

Luz, à propos des victimes du Bataclan

Une planche de Ô vous, frères humains (Futuropolis).

Dans les jours qui suivent les attentats naît une obsession. Luz regarde les trombinoscopes des victimes dans les journaux en ayant l’impression de connaître l’une ou l’autre. «Je ne vais pas faire la fausse victime, avec les conditions de sécurité (qui s’imposent à lui, ndlr), je n’aurais pas pu être au concert des Eagles of Death Metal. Au bout de trois jours, je me suis rué sur mes carnets de croquis de concert. J’ai beaucoup imaginé à terre des gens que j’avais dessinés debout. Parce qu’il y a forcément des victimes que j’ai côtoyées, ils allaient au même concert que moi. J’ai l’impression d’avoir perdu des presque proches dans le sens où on partageait une envie de musique, de live.»

Ému, il dessine alors les cinq planches de Alive en live, bel hommage à des potentiels compagnons de route publié dans M le magazine du Monde. Et puis, il a envie d’aller plus loin. «Cela fait depuis longtemps que j’ai en tête de sortir une anthologie de mes planches sur la musique. Quand est arrivé le 13, j’ai dit à mon éditeur: "J’arrête le Cohen, il faut que je fasse ce bouquin sur la musique, c’est important, maintenant." Lui me répond: "Heu, non, peut-être que là tu es en train de réagir comme lorsque tu étais dessinateur de presse. Finis Ô vous, frères humains et on en reparlera plus tard.»

La pertinence d’adapter le manifeste de Cohen lui saute aux oreilles peu de temps après lorsqu’il entend une journaliste de Radio France.

«Elle disait à l’antenne que Paris était frappée par une forme de terrorisme nouveau parce que cette fois-ci, ce n’étaient plus des journalistes ou des juifs qui étaient attaqués mais des gens comme tout le monde. C’était une réflexion journalistique impensée mais qui révèle énormément de choses.

 

Au bout du compte, en janvier 2015, on a énormément parlé de Charlie Hebdo mais on a mis un peu de côté ce qui s’est passé au magasin Hyper Cacher, comme ce qui s’est passé à Toulouse quelques années auparavant avec Merah. Comme si on s’était habitué à voir des synagogues ou des écoles juives sous protection. "OK, on sait que les mecs n’aiment pas les juifs, on sait qu’ils sont antisémites." Alors que ce sont des gens normaux qui ont été abattus dans un supermarché comme c’était des gens normaux qui essayaient de rigoler en faisant un journal qui ont été tués le 7… »

Interlude bis. Janvier 2016, la semaine de la commémoration. «C’était un enfer, j’ai trouvé ça dégueulasse. Jello Biafra [le leader du groupe punk Dead Kennedys, ndlr] chantant la Marseillaise en hommage à Charb qui était fan, ça aurait été plutôt marrant. Imposer Johnny Hallyday, dont toute l’équipe de Charlie s’est toujours moqué, en particulier Cabu, j’ai trouvé ça honteux. Là, on n’est plus dans le "Je suis Charlie", mais dans "Je suis l’Etat", "Je suis la Nation". OK, alors, ne faisons pas semblant, oublions Charlie.»

Et maintenant, quelle suite? Obsédé par l’acteur Montgomery Clift depuis un rêve où il l’a vu dialoguer avec James Dean, Luz songe à lui consacrer un livre. Et puis il y a cette anthologie sur la musique, toujours en prévision, qui réunirait quantité de pages éparses, de fanzines autoédités. «Il va falloir accepter de publier un bouquin dans lequel, à un moment donné, il y a ma gueule. Je voudrais essayer de lier l’ensemble mais la seule manière d’en parler c’est d’en parler comme d’un truc révolu. Je dois publier ce livre pour tourner la page.» Quant au chien-zombie dont j’aime prendre des nouvelles, il court toujours. «J’ai envie de lui donner un petit espoir à ce personnage, lui offrir un peu de bonheur. Alors que ce n’était pas le but au départ. Il est zombie malgré lui, c’est juste un chiot en fait. Il n’est pas méchant, malgré lui il est obligé de vivre une vie nouvelle. Peut-être que c’est encore une allégorie de la mienne. Un autre masque. Le reste de mon boulot va être de fabriquer des masques pour raconter ce qu’il y a à l’intérieur.» Quelques minutes plus tard, il confie:

«Moi, je ne peux pas aller en terrasse et discuter avec beaucoup de gens. Désormais, tous mes bouquins, c’est une manière de prendre un verre en terrasse avec quelqu’un.»

Et là, tous les deux, nous nous disons que c’est une belle conclusion. Fin de l’interview, début de l’apéro.

Vincent Brunner
Vincent Brunner (40 articles)
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