France

Comment nos rues se féminisent et s'internationalisent (lentement)

Mathieu Garnier et Etienne Quiqueré, mis à jour le 13.04.2016 à 16 h 38

Les femmes ne représentent pour l'instant que 15 des 200 noms de personnalités les plus donnés à nos rues, un de plus que les étrangers. Deuxième épisode de notre enquête data en trois parties sur les rues françaises.

La place Sartre-Beauvoir, dans le VIe arrondissement de Paris. Via Wikimédia Commons.

La place Sartre-Beauvoir, dans le VIe arrondissement de Paris. Via Wikimédia Commons.

Dans un précédent article, nous examinions le top 10 des noms de personnalités les plus souvent donnés aux rues françaises et dressions ce constat implacable: de De Gaulle à Clemenceau, il ne contient que des hommes. Dans le top 200, les femmes ne sont que 15 (en partant du principe que l’odonyme Joliot-Curie recouvre autant Irène que Frédéric) sur 200, soit 7,5% de l’effectif total. Et encore le nom féminin le plus donné (1.157 occurrences), Notre-Dame, désigne-t-il la Vierge Marie, dans un palmarès pourtant des plus laïcs...

Un résultat évidemment très éloigné du poids réel du sexe majoritaire dans le pays. Mais plutôt cohérent avec une enquête publiée en 2014 selon laquelle, sur les 33% de rues arborant des noms de personnalités, seuls 6% portaient des patronymes féminins.

À Paris, selon Osez le féminisme, 2,6% du total des rues (portant un nom de personnalité ou non) arborent un nom de femme. L'association a dénoncé cette sous-représentation en rebaptisant, en août dernier, plusieurs voies de l’île de la Cité de noms tels que Nikki-de-Saint-Phalle ou Florence-Arthaud. «Notre histoire regorge pourtant de scientifiques, d’écrivaines, de militantes, de femmes politiques, d’artistes, de résistantes, qui méritent la reconnaissance du pays», estime l’association, qui note au passage que les femmes sur les plaques de la capitale sont «pour la plupart épouses ou filles d’hommes célèbres».

La ville de Paris, bien consciente du problème, tente de rattraper le retard en attribuant désormais en majorité des noms de femmes (22 sur 36 en 2015) à ses rues. D’autres mairies de gauche en font de même. A Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), par exemple, dans le quartier rénové de la cité Balzac, les cinq nouvelles voies créées se sont vues donner des noms de figures du féminisme. A Villeurbanne (Rhône, 3,6% de femmes sur les plaques), on nomme désormais toute nouvelle artère «dans le respect du principe d’égalité entre les femmes et les hommes». Une politique aux effets limités, admet le maire Jean-Paul Bret, puisque «les rues, voies, places nouvelles à baptiser sont de moins en moins nombreuses» dans une ville déjà densément urbanisée. Cette difficulté est également évoquée par la municipalité parisienne, qui fait du coup feu de tout bois et ne se limite pas aux rues. La ville a ainsi récemment pesé pour que les femmes soient majoritaires dans les noms de station du nouveau tramway T3, comme l'athlète Colette Besson, la figure de la lutte contre la ségrégation raciale Rosa Parks ou l'actrice Delphine Seyrig.

Outre leur sous-représentation générale, on constate deux anomalies chez ces 15 femmes qui appartiennent au cercle des noms de rue les plus donnés en France. C’est d’abord parmi elles que l’on trouve les deux seules figures à forte connotation religieuse de notre classement (Notre-Dame et Jeanne-d’Arc). Pour ce qui est de Notre-Dame, c’est la conséquence d’un culte marial particulièrement prégnant dans le Midi (le nom est surreprésenté dans la région par rapport au reste du pays). Quant à Jeanne-d’Arc, il s’agit d’un symbole avant tout politique, dont la prolifération odonymique fait écho à une récupération venue de tous les bords.

Deuxième singularité: les femmes sont surreprésentées… dans le domaine aérien! Avec Jacqueline Auriol, Hélène Boucher et Maryse Bastié, on compte pas moins de trois aviatrices pour à peine plus d’homologues mâles (Roland Garros, Clément Ader, Louis Blériot et Jean Mermoz) dans les noms de voies les plus donnés. Toutes trois sont des figures légendaires de l’aviation, dont les performances ont eu une véritable portée émancipatrice pour les femmes. C’est sûrement cette dimension qui permet d’expliquer une si belle représentation sur les panneaux de rues.

Des figures étrangères de plus en plus politiques

La gent féminine pourra se rassurer (ou pas) en se disant qu’elle devance d’un fil une autre catégorie mal-aimée des plaques: les étrangers. Sur les 200 noms les plus donnés aux rues françaises, ils ne sont que 14 (7% du total). Une proportion qui, a priori, choque moins: s’il est très discutable de voir les femmes aussi peu représentées, on peut comprendre qu’un pays honore d’abord ses gloires nationales par des noms de rues.

Ceci dit, en regardant plus finement les noms des étrangers les plus honorés, on se rend compte que près de la moitié d’entre eux appartiennent à la fin du XXe siècle, qu'il s'agisse des rues ou boulevards Pablo-Picasso, Salvador-Allende, Jacques-Brel, Pablo-Neruda, Martin-Luther-King ou Nelson-Mandela. Ce dont on peut déduire que si elles restent peu représentées, les figures étrangères sont elles aussi de plus en plus souvent choisies comme odonymes.

Elles sont par ailleurs de plus en plus politiques. Parmi les étrangers «récents», on retrouve deux leaders de l’émancipation des noirs (Luther-King et Mandela, dont le récent décès a accéléré la vague de dénominations) et deux martyrs de la dictature chilienne de Pinochet (Allende et Neruda). Les étrangers «anciens» sont bien moins «engagés»: hormis Jean-Jacques Rousseau (dont on oublie souvent qu’il est genevois et dont la fortune odonymique dépasse d’ailleurs largement les villes «progressistes»), il s’agit surtout d’honorer des artistes ou des inventeurs à l’aura planétaire (Mozart, Beethoven, Schumann, Van Gogh, de Vinci, Galilée, Gutenberg).

Dans le prochain épisode: «Noms de rues: à chaque région ses héros»

 

Mathieu Garnier
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Etienne Quiqueré
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