Economie

Contribuables de tous les pays, unissez-vous!

Fredrik Deboer, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 12.04.2016 à 15 h 03

Les Panama Papers confirment que l'élite mondiale triche, vole et ment. Les masses vont-elles enfin se réveiller?

À Los Angeles, le 1er octobre 2012. DAVID MCNEW / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

À Los Angeles, le 1er octobre 2012. DAVID MCNEW / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Sans doute que la chose la plus simple à dire au sujet des «Panama Papers» est une vérité que nous sommes déjà nombreux à connaître: les riches ne sont pas comme vous et moi.

Le scandale en cours d'intensification, né de la fuite d'une énorme masse de documents issus du cabinet d'avocats panaméen Mossack Fonseca, aura inspiré un curieux mélange de stupeur et d'apathie. Les documents, montrant par quelles extraordinaires extrémités l'élite mondiale est capable de passer afin de préserver sa fortune de la taxation, relèvent à fois du scoop historique et de l'histoire ancienne. Ils exposent dans tous leurs vilains détails le genre de petites affaires que les plus renseignés savent parfaitement courantes. Vous et moi, nous payons des impôts; les riches trouvent des moyens pour en être exemptés. Pour d'aucuns, les Panama Papers ressembleront à l'aveu parental sur l'inexistence du Père Noël –à peine l'ultime confirmation d'un doute qui vous assaillait depuis très très longtemps. Le jeu est truqué et, sauf si vous faites partie des 1%, l'astuce ne vous est pas favorable.

Si nos systèmes étaient en meilleure forme, nos gouvernements et nos institutions plus réactifs à la demande populaire, nos populations plus convaincues de la bonne marche du système, nos tribunaux et nos instances judiciaires plus propices à garantir la justice aux dépens des argentés et des connectés, nous pourrions nous attendre à une avalanche de procès, à des réformes de nos législations fiscales et commerciales et à une réflexion profonde et générale sur ce que nous pouvons bien mondialiser, au juste, à l'ère de la mondialisation. Dans un système social sain, nous serions à la veille d'un tournant historique. Mais nous ne sommes pas dans un système social sain, ce que sait à peu près tout le monde, ce qui ne suscite l'indignation d'à peu près personne. La chose est déprimante, elle est aussi rationnelle.

Le but n'est pas de minimiser l'importance des révélations, ni de casser les espoirs de poursuites, même si le précédent établi par la quasi-absence de condamnations pénales consécutives à la crise de 2008 n'a rien d'encourageant. Non, ce que je veux tout simplement dire, c'est que si cette fuite devrait provoquer un esclandre et, je l'espère naïvement, un changement, les véritables informations qu'elle contient ne nous ont pas tant révélé l'existence d'un univers jusqu'ici inconnu qu'elles nous ont exposé, dans ses moindres recoins, la réalité d'un monde que nous connaissons d'ores et déjà trop bien. Que les super-riches ont recours à des sociétés-écrans et à des paradis fiscaux. Qu'ils embauchent d'obscurs intermédiaires qui les aident à cacher leurs finances aux yeux des gouvernements. Qu'ils jouent selon des règles radicalement différentes de celles en vigueur chez le commun des mortels. Autant de propositions parfaitement banales dès que vous avez ne serait-ce qu'une toute petite idée du fonctionnement du capitalisme international.

Reste que la pluralité des acteurs impliqués est pour le moins remarquable. La liste est pleine de mauvais joueurs, passés et présents, dont nous connaissions déjà la nocivité: Vladimir Poutine, Mouammar Kadhafi, Hosni Moubarak. Mais parsemées ici ou là –et il reste encore certainement d'autres pépites à découvrir– surgissent des personnalités du monde du sport, de la politique ou du divertissement, dont la réputation était jusqu'alors intacte. La star des arts martiaux, Jackie Chan, est dans les documents, et on lui connaîtrait déjà des liens avec six entreprises impliquées avec Mossack Fonseca. Idem pour Lionel Messi, le joueur de foot argentin que beaucoup considèrent comme le meilleur du monde.

Incroyable richesse et incroyable désir d'en garder le plus possible

Les divers groupes et individus détectés dans ces documents n'ont pas de réels points communs, si ce n'est le seul qui compte vraiment: leur incroyable richesse et leur incroyable désir d'en garder le plus possible par-devers eux. Tel est le nouveau cosmopolitisme, la communauté internationale du XXIe siècle, la communauté de ceux qui ont les moyens de n'appartenir à aucune nation. Si le symbole traditionnel de la mondialisation aura été la fermeture d'une usine dans l'Ohio et l'ouverture d'une autre au Bangladesh, son nouvel emblème pourrait être totalement numérique –un ordinateur qui transmet des fonds, par exemple, entre Londres et les Bahamas pour le compte d'un milliardaire russe ayant fait fortune en Arabie Saoudite. La notion même de pays se dissout dans un réseau impossiblement complexe de transactions obscures générées par des individus qui, sans aucune loyauté nationale particulière, sont intégralement fidèles à eux-mêmes. Mentionner le pays d'origine des super-riches semble même tout à fait folkorique. Désormais, les riches sont leur propre nation.

Il y a des résonances évidentes avec les contextes politiques internationaux. Depuis maintenant des années, le mécontentement et l'instabilité sont devenues des constantes des actualités mondiales. Le Printemps arabe, la grogne anti-immigration en Europe, la gauche protestataire aux États-Unis, les élections mouvementées en Grèce, les grèves en Chine, les violences anti-musulmans en Birmanie, etc. etc. La colère apparaît comme le mode par défaut de la scène politique internationale. Et comme le montre cette énumération, c'est une colère qui ne s'est pas fixée sur une trajectoire politique définissable. A l'inverse, dans le monde entier, les partis et les politiques, qu'ils soient sincères ou opportunistes, cherchent à tirer profit du message, lourd et profond, qu'expriment les gens ordinaires: quelque chose a vraiment mal tourné. Des scandales comme celui des Panama Papers alimentent de tels sentiments et prouvent aux 99% combien l'entourloupe flairée était bien réelle.

Aux États-Unis, c'est dans les actuelles primaires que cet esprit d'agitation civile est le plus visible. Les deux principaux partis font face à des campagnes insurrectionnelles inattendues. Du côté des Démocrates, Bernie Sanders, socialiste autoproclamé, turlupine par la gauche la favorite de l'establishment, Hillary Clinton, en lui reprochant notamment sa bienveillance envers les mastodontes de la finance, ceux-là mêmes qui furent directement responsables du désastre économique de 2007 et de 2008. Chez les Républicains, Donald Trump n'aura eu aucun mal à attiser la flamme nativiste, en galvanisant les foules par la frénésie de sa rhétorique anti-immigrants et en tirant opportunistement sur la corde du populisme économique. Contre ces outsiders, les establishments de deux bords bataillent ferme et espèrent conserver leur emprise sur le processus politique américain. On ne pourrait pas faire plus éloignés que Sanders et Trump en termes d'idéologie et de tempérament, mais ils incarnent tous les deux un moment politique fait d'électeurs aspirant au changement.

Pour autant, malgré l'agitation et le mécontentement, aucun de ces candidats insurgés n'a de réelle chance de devenir président. L'establishment partisan joue des biscotos. Du côté démocrate, même si Sanders impressionne en accumulant les victoires, il est encore loin de la nomination, notamment grâce au système (fondamentalement antidémocratique) des caucus et des «super-délégués». Et si Trump est toujours en avance en nombre de délégués, il perd depuis peu de la vitesse et le directoire républicain cherche même ouvertement un moyen de lui barrer la route de la nomination lors de la convention nationale. L'électeur américain en pince peut-être pour le changement radical, mais les élites dirigeantes ont toujours visiblement bien en mains les rênes du système.

Inéluctabilité de la domination des élites

Avec les Panama Papers, on a cette même impression d'une inéluctabilité de la domination des élites. Si le scandale n'est évidemment pas terminé, et si j'observe beaucoup de colère, l'histoire génère aussi un autre sentiment tout à fait palpable: l'épuisement. L'emprise apparemment permanente des élites sur le pouvoir inspire autant du ressentiment que de la lassitude. Nous pouvons être sûrs que quelques noms parmi les listings de Mossack Fonseca seront poursuivis en justice, mais il est tout aussi certain que l'extrême majorité des riches personnalités citées continuera à jouir de tous ses vieux privilèges. Et ce qu'il y a d'encore plus certain que la succession des scandales provoqués par la malfaisance des élites, c'est la capacité de ces dernières à se prémunir contre toutes les conséquences de ces flambées d'indignation.

L'ignorance politique sème l'impuissance politique, la formule est connue. Et comme le veut la propagande, savoir c'est pouvoir. Des notions comme celle de la «fausse conscience» reposent sur l'idée que les citoyens moyens ne comprennent pas bien les systèmes économiques et sociaux qui les entourent et sont de fait incapables de les changer. Pour autant, je ne peux m'empêcher de croire la vérité plus sombre: connaître le degré de corruption des élites, et savoir combien elles sont vaccinées contre les conséquences de cette corruption, donne à toute action réellement significative le caractère d'une tâche impossiblement difficile. Les solutions aux vastes inégalités en richesse et en pouvoir qui gangrènent le monde semblent trop limitées pour réellement changer les choses, trop génériques pour devenir réalité, et même parfois les deux en même temps. En 2013, avec son livre sur l'inévitabilité des inégalités de richesse sous le capitalisme et arguant que jusqu'à 10% du PIB mondial échappaient aux impôts du fait des mêmes genres de montages révélés par les Panama Papers, Thomas Piketty avait fait sensation. Reste que la solution qu'il propose dans son texte –un impôt mondial sur le capital–, semble à la fois beaucoup trop faible pour réaliser son objectif et beaucoup trop ambitieux pour devenir réalité.

La situation n'est pas désespérée. Le progrès est possible. Voyez l'Islande où, au moment où j'écris ces lignes, le Premier ministre vient tout juste d'annoncer sa démission, poussé par une féroce contestation populaire après la révélation des machinations financières qu'il avait tout fait pour garder secrètes.

Mais pour aller de l'avant, nous devons admettre à quel point les choses ont mal tourné. Dans son livre de 2012, Twilight of the Elites («Le crépuscule des élites), sur l'effondrement de la confiance générale dans l'autorité institutionnelle, Christopher Hayes écrit: «Nous vivons désormais dans un monde où ni la compétence, ni la bonne foi des autorités ne vont de soi, et les conséquences de cette prise de conscience, simple et dévastatrice, définissent aujourd'hui la vie en Amérique

Comme le montrent les Panama Papers, le phénomène est loin de se limiter aux États-Unis. Quatre ans plus tard, le titre du livre de Hayes apparaît par trop naïf. Certes, les élites nous ont trahis, mais leur mainmise sur le pouvoir n'a visiblement rien perdu de sa poigne. Notre confiance en elles est peut-être moribonde, mais elles semblent tout à fait capables de manœuvrer un monde où personne ne s'attend à leur faire confiance. Ce à quoi nous sommes confrontés, c'est un monde où tout le monde sait que les élites ont triché, menti, échoué et où cette connaissance ne change absolument rien sur leur aptitude à se maintenir au pouvoir. C'est ce que nous attendons d'elles, nous serions encore plus surpris si elles étaient honnêtes.

La question qui se pose est désormais la suivante: est-ce que cette colère face à l'échec et la corruption de nos élites se délitera en apathie et en accablement, tant on en vient à croire toute alternative impossible? Ou est-ce qu'elle explosera?

Fredrik Deboer
Fredrik Deboer (1 article)
Écrivain et universitaire
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