Culture

Pourquoi le rap français s’est mis à la musique africaine

François Oulac, mis à jour le 20.04.2016 à 14 h 10

Le raz-de-marée afro qui déferle sur le rap français est plus qu’une simple mode, c’est un signe des temps: l’heure est au métissage et à la revendication identitaire dans la musique urbaine. Et à l’enjaillement.

MHD dans le clip «Afro Trap Part.3 (Champions League)», Franko dans le clip «Coller la petite» et Maître Gims aux Victoires de la Musique (montage Slate.fr)

MHD dans le clip «Afro Trap Part.3 (Champions League)», Franko dans le clip «Coller la petite» et Maître Gims aux Victoires de la Musique (montage Slate.fr)

C’était l’un des moments les plus saisissants des Victoires de la musique 2016, autrement aussi ronflantes que d’habitude: Maître Gims sur scène, avec lunettes de soleil, nœud pap’ et veste en croco, entouré d’une cohorte de sapeurs tirés à quatre épingle. Le rappeur parisien y interprétait son tube infectieux, «Sapés comme jamais», sacré meilleure chanson originale.

On pensera ce qu’on veut du parcours de l’ex-commandant de Sexion d’Assaut, devenu icône d’une pop urbaine gentillette. Mais ce qu’on a vu ce soir-là, c’est un artiste qui mélange rap, pop et rumba congolaise en train de recevoir, devant 2,9 millions de téléspectateurs, l’onction sacrée d’une institution de la variété française. C’est quand même pas mal, comparé au vague mépris qui entoure la «world music» en temps normal. La musique africaine deviendrait-elle mainstream?

Car le succès de «Sapés comme jamais» n’est que le pendant le plus voyant d’une tendance de fond dans le rap français. Depuis 2015, tout le game s’y est mis: Booba reprend un morceau du Malien Sidiki Diabaté avec «Validée», Gradur fait de l’afropop avec «Rosa», le rappeur camerounais Franko devient une star virale avec «Coller la petite»… Chez certains artistes émergents comme Niska ou Black Brut, l’esthétique trap d’Atlanta se mélange avec une approche dansante et des mots en lingala («shegué», «niama», «charo»…) devenus de véritables gimmicks.

De Bisso Na Bisso à Stromae

Cet engouement récent pour la musique africaine nous rappelle de bons souvenirs: ceux des années 1990 et du collectif Bisso Na Bisso («entre nous», en lingala). Né en 1995 de l’association de diverses figures éminentes du rap (Passi, Ärsenik, les Neg’ Marrons…) et de la chanteuse M’Passi, du groupe R’n’B Melgroove, le groupe va ramener un feeling afro sans précédent dans le rap français. Leur premier album, le bien nommé Racines, invite des parrains de la musique ivoirienne et congolaise (Koffi Olomidé, Papa Wemba, Monique Séka…) mais aussi du zouk antillais (Jacob Desvarieux de Kassav’, Tanya St-Val). Le son est novateur, les thèmes (la fête, le retour au bled, la corruption de certains chefs d’État africains…) éloignés des préoccupations banlieusardes du rap de l’époque. Jackpot: le disque cartonne sur les ondes et est auréolé d’un Kora Award en 1999.

Le rappeur Mokobé, du 113, reprendra le flambeau de l’africanité dans les années 2000. Ce qui se passe en ce moment dans le rap français n’est donc pas nouveau. Mais cette fois-ci, le phénomène dépasse la musique et connaît une ampleur inédite. Internet a permis l’émergence d’une nouvelle génération de rappeurs français d’ascendance africaine plus connectés et éclectiques.

On a une génération en pleine crise identitaire. Certains y répondent par l'affirmation de leur africanité dans leur musique: la gestuelle, les lyrics, le rapport au corps... Et la volonté de s’ambiancer, de s’enjailler

Binetou Sylla, dirigeante du label Syllart Records

«Bisso Na Bisso, c'était le seul groupe qui était dans ce délire, c'était un projet artistique concerté. Là, il s’agit d’un mouvement multiple. On a une génération en pleine crise identitaire, analyse Binetou Sylla, dirigeante du label Syllart Records. Certains répondent à cette crise par la religion par exemple, d'autres par l'affirmation de leur africanité dans leur musique: la gestuelle, les lyrics, le rapport au corps... Et la volonté de s’ambiancer, de s’enjailler. C'est très spontané: qu’on les comprenne ou pas, ils n’en ont rien à faire.» C’est le Belge Stromae, avec son tube «Papaoutai» et sa tournée africaine (rarissime pour un artiste occidental), qui fait figure de fer de lance de cette ouverture au continent noir, selon la directrice de Syllart. Le label prévoit déjà de sortir courant juin Afrodias, une mixtape consacrée aux artistes de la diaspora.

Afro + trap = afrotrap

L’un des principaux représentants de cette nouvelle vague s’appelle Mohamed Sylla (aucun lien avec Binetou Sylla), alias MHD. Son plus gros titre, «Afro Trap Part. 3 (Champions League)», publié en novembre 2015, cumule à ce jour plus de 16 millions de vues sur YouTube, lui a valu une célébrité quasi instantanée.

«L’afrotrap, c’est des sonorités africaines avec des textes 100% rap, raconte MHD. C’est un mélange qui s’est fait naturellement. Avant, je faisais de la trap normale avec mon groupe 19 Réseaux. Mais le rap collectif ne marchait pas, alors j’ai fait une pause, et en août 2015 j’ai trouvé le concept. J’ai posté le premier son afrotrap sur les réseaux sociaux à ce moment-là, et ça a commencé à prendre en septembre.»

D’origines guinéenne et sénégalaise, le jeune homme a toujours baigné dans une double culture franco-africaine. Il a grandi en écoutant des rappeurs français (Rohff, Booba, Sexion d’Assaut et Dosseh) mais aussi des chanteurs de coupé-décalé ivoirien comme DJ Arafat, DJ Jacob, DJ Serpent Noir, ou de dombolo congolais, comme Fally Ipupa ou Awilo Longonba. Dans son baladeur, des chanteurs des morceaux d’artistes nigériens comme Davido, le duo P-Square ou la superstar de l’azonto, Wizkid. Et sa recette marche très bien: en quelques mois, le jeune Parisien a été interviewé dans Le Monde et «Le Petit Journal»; il collabore désormais avec des huiles comme Booba et Black M. La sortie du premier album de MHD, sorti le 15 avril, devrait marquer l’apogée de la folie afrotrap.

Au collège, tu écoutais soit du rap, soit du rock, mais pas les deux. Aujourd’hui, le streaming ouvre des perspectives

Dany Synthé, le producteur de «Sapés comme jamais»

«La France voit la musique africaine d’un autre œil»

Et il n’y a pas que les rappeurs qui vivent cette ouverture à l’africanité. Grâce à l’instantanéité d’internet et YouTube, le public aussi est devenu plus éclectique et tolérant. «Avant chez les artistes, personne n’osait représenter. Mais ça s’est décomplexé, aujourd’hui tout le monde se fait plaisir et mélange de l’afro dans la musique urbaine, remarque Dany Synthé, le producteur derrière «Sapés comme jamais». Pour Gims et moi, “Sapés”, c’était un délire spontané enregistré à la dernière minute. On se disait ce serait un son communautaire. On ne s’attendait pas à ce que le public suive. Ça montre que la France voit la musique africaine d’un autre œil.»

Le beatmaker, originaire du Congo-Brazzaville, voit d’un bon œil cette mondialisation: «J’ai l’impression que les nouvelles générations n’écoutent pas juste ça ou ça. Tu regardes une playlist actuelle, il y a de tout. Au collège, tu écoutais soit du rap, soit du rock, mais pas les deux. Aujourd’hui, le streaming ouvre des perspectives. Je trouve ça positif: les règles s’effacent.»

Alors que Magic System était assimilé à des usines à tubes estivaux et éphémères, aujourd’hui des artistes se réclamant de l’afropop, du coupé décalé ou de la rumba sont pris au sérieux par le grand public. La barrière entre les genres communément admis comme traditionnels (pop, rock, variété) et les musiques dites «world» n’a jamais été aussi poreuse. «Ce que le public connaît de la musique africaine, c'est une world music de carte postale, peu représentative de la musique africaine, souligne Binetou Sylla. Mais les choses changent. On est tout doucement en train de dépasser le gap communautaire.»

François Oulac
François Oulac (10 articles)
Journaliste culture
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